Antioche était une ville de plaisir et de dissolution: l'adversité,
cette excellente maîtresse de la philosophie chrétienne, la changea
tout-à-coup: plus de jeux, plus de festins de débauche, de chansons et
de danses lascives, de divertissements tumultueux. On n'y entendait
plus que des prières et le chant des psaumes. Les chrétiens, qui
faisaient la moitié des habitants, pratiquaient toutes les vertus; les
païens avaient renoncé à tous les vices. Le théâtre était abandonné;
on passait les journées entières dans l'église, où les cœurs les plus
agités se reposent dans le sein de Dieu même. Toute la ville semblait
être devenue un monastère. Libanius en gémit; saint Jean Chrysostôme
en félicite les habitants; il préfère aux emportements insensés de
leur gaieté ordinaire, les fruits heureux de leur infortune et de leur
tristesse.
[Note latérale: XXVIII.
Discours de S. Jean Chrysostôme.
Pallad. dial.
Socr. l. 5, c. 3.
Chrysost. Hom. 2, c. 1, et 2 hom. 4, c. 1, hom. 5, passim. hom. 6, c.
3, 4 et 5. hom. 14, c. 1;
Soz. l. 8, c. 2.
Zon. l. 13, t. 2, p. 36.
Vita S. Joan. Chrysost. Benedict.
Fleury, hist. éccles. l. 19, c. 7 et 9.
[Till. Théod. not. 29.]]
Ce grand homme animé de l'esprit de Dieu, fut seul, dans ces jours
d'alarme et de douleur, la consolation d'un peuple nombreux. Il était
né à Antioche l'an 347, de parents nobles. Il avait pris les leçons de
Libanius. Mais la beauté de son génie, le goût du vrai et du grand, la
lecture assidue de ces admirables modèles que l'ancienne Grèce avait
enfantés, et surtout l'étude de l'Écriture sainte, dont la sublime
simplicité passa dans son esprit comme dans son cœur, lui donnèrent
un ton d'éloquence fort supérieure à celle de son maître. Ce fut une
de ces ames choisies que la sagesse de Dieu se plaît à former de
temps en temps, et à montrer aux hommes pour leur apprendre jusqu'à
quel degré peuvent s'élever les forces humaines soutenues de la grace
divine. Il embrassa d'abord la profession d'avocat. L'injustice des
hommes qu'il voyait de trop près, l'en dégoûta presque aussitôt.
Saint Mélétius le fit lecteur. Il se retira dans la solitude; et le
Démosthène du christianisme, vécut pendant deux ans renfermé dans une
caverne, où il ne s'occupait que de la prière et de l'étude. Le mauvais
état de sa santé l'en fit sortir à l'âge de trente-trois ans. Il fut
bientôt après ordonné diacre par saint Mélétius. Flavien lui conféra
la prêtrise en 385 ou 386, et lui confia le ministère de la parole.
Il était alors dans un âge où l'on peut être assez instruit et assez
exercé dans la pratique de la morale évangélique, pour accepter sans
présomption le redoutable emploi de la prêcher aux autres hommes. Il
parut comme un ange chargé d'annoncer les ordres du ciel; et s'attira,
sans y prétendre et sans en vouloir tirer aucun avantage temporel,
l'admiration de toute la ville d'Antioche. L'éclat, la solidité, la
force, la pureté de son éloquence, lui fit donner avec raison le surnom
de Chrysostôme. Depuis le vendredi 26 février, jour de la sédition,
jusqu'au jeudi de la semaine suivante, il demeura dans le silence.
Enfin, lorsque les plus coupables furent punis, que plusieurs de ceux
que la terreur avait bannis de la ville, commençaient à y revenir, et
qu'il ne restait plus que l'inquiétude de la vengeance du prince, il
monta dans la tribune. Pendant tout le temps du carême, qui commença
cette année à Antioche le huitième de mars, il continua de prêcher au
peuple, dont il sut calmer les craintes et essuyer les larmes; et l'on
doit principalement attribuer à ce grand orateur la tranquillité où
la ville se maintint au milieu des diverses alarmes qui survinrent.
Il prononça dans cet intervalle vingt discours comparables à tout
ce qu'Athènes et Rome ont produit de plus éloquent. L'art en est
merveilleux. Incertain du parti que voudra prendre Théodose, il mêle
ensemble l'espérance du pardon et le mépris de la mort, et dispose ses
auditeurs à recevoir avec soumission et sans trouble, les ordres de la
providence. Il entre toujours avec tendresse dans les sentiments de ses
citoyens; mais il les relève et les fortifie. Jamais il ne les arrête
trop long-temps sur la vue de leurs malheurs; bientôt il les transporte
de la terre au ciel. Pour les distraire de la crainte présente, il
leur en inspire une autre plus vive: il les occupe du souvenir de
leurs vices, et leur montre le bras de Dieu levé sur leurs têtes et
infiniment plus terrible que celui du prince.
[Note latérale: XXIX.
Flavien part pour fléchir l'empereur.
Chrysost. Hom. 3, c. 1, et 2. hom. 6, c. 2, hom. 17, c. 2, hom. 21, c.
1.
Liban. de vita, t. 2, p. 75, et or. 12, p. 389.