Les ordres du prince ne trouvèrent aucune résistance dans le reste de
la Syrie; mais ils soulevèrent Antioche. Cette ville était, par sa
grandeur, par son opulence, par la beauté de sa situation et de ses
édifices, considérée comme la capitale de l'Orient; divisée en quatre
quartiers entourés de murailles, et qui formaient presque autant de
villes, elle renfermait deux cent mille habitants[638], partagés en
dix-huit tribus. A ce peuple nombreux, se joignaient une infinité
d'étrangers, qui s'y rendaient sans cesse de toutes les contrées
de l'univers. Tant d'humeurs diverses étaient une matière toujours
préparée aux plus violentes agitations. On parlait depuis quelques
jours de la nouvelle imposition: ce n'était qu'un bruit sourd qui
trouvait peu de croyance, mais qui mettait déja les esprits dans cet
état d'incertitude où ils deviennent plus faciles à émouvoir. Les
ordres de l'empereur étant arrivés pendant la nuit du 26 de février,
le gouverneur assembla de grand matin le conseil. La lecture des
lettres n'était pas achevée, _que les assistants s'abandonnèrent à la
douleur: ils s'écrient que la somme est exhorbitante, qu'on peut leur
briser les os par les tortures, leur tirer tout le sang des veines;
mais qu'en vendant et leurs biens et leurs personnes, on ne pourra
trouver de quoi satisfaire à cette exaction cruelle_. Les murmures,
les gémissements, les cris, les marques du dernier désespoir troublent
toute l'assemblée. Plusieurs élèvent la voix pour adresser à Dieu des
prières plus séditieuses encore que les murmures.
[Note 638: C'est S. Jean Chrysostôme qui donne cette évaluation de
la population d'Antioche de son temps. Δῆμον εἰς εἴκοσι ἐκτεινόμενον
μυριάδας, κ. τ. λ. S. Chrys. _in Ignat._ c. 4, t. 2. p. 597.--S.-M.]
[Note latérale: XIX.
Elle s'allume dans toute la ville.
Chrysost. Hom. de stat. 5, c. 3, t. 2, p. 62.