Probus, alors préfet d'Illyrie, conservait sous Valentinien la
considération que sa naissance et ses richesses lui avaient depuis
long-temps procurée. Principal ministre du jeune prince, il était
chargé du gouvernement civil. Prétextatus, dont nous avons déja parlé,
partageait le crédit de Probus: c'était le héros du paganisme, auquel
il faisait honneur par l'élévation de son ame et par l'intégrité de ses
mœurs. Les chrétiens ne lui ont reproché que son zèle pour l'idolâtrie;
les païens relèvent par les plus grands éloges sa modération dans la
haute fortune, sa compassion envers les malheureux, sa sévérité pour
lui-même, sa douceur pour les autres, sa vaste érudition. Il consacrait
à l'étude de l'antiquité tout le loisir que lui laissaient ses emplois.
C'est dans sa maison que Macrobe place la scène de ces conversations
savantes qu'il a intitulées _Saturnales_. On admirait en lui ce juste
tempérament de qualités opposées, qui le rendait complaisant sans
bassesse, ferme sans hauteur. Riche, mais désintéressé, il n'accepta
jamais les legs qu'on lui faisait par testament, préférant à ces
avantages la satisfaction généreuse de les laisser aux parents du
défunt. Ses voisins le prenaient pour arbitre des prétentions qu'ils
avaient sur ses terres. Cet homme si juste et si éclairé d'ailleurs,
était aveugle et injuste sur le point le plus important de l'humanité.
Ennemi de la religion chrétienne, il s'efforçait d'en retarder les
progrès, et de conserver les restes de l'idolâtrie expirante. Il
fuyait les honneurs, mais les honneurs le recherchaient: il avait été
sept fois député par le sénat aux empereurs dans des conjonctures
difficiles, il avait passé par toutes les charges, il était revêtu
de tous les sacerdoces[594]. Préfet d'Italie, et désigné consul pour
l'année suivante, il vint à Rome, et étant monté au Capitole au milieu
des applaudissements de tous les citoyens, il exhorta, par deux
discours éloquents, le sénat et le peuple à l'obéissance et à l'amour
du gouvernement. Peu de jours après, la mort lui enleva toutes ses
dignités[595]. Dès que la nouvelle s'en répandit dans Rome, le peuple
qui était alors au théâtre, abandonna avec de grands gémissements
les spectacles, pour lesquels il était passionné. La douleur fut si
éclatante et si universelle que l'empereur aurait pu en être jaloux.
On lui avait dressé des statues pendant sa vie, et le peuple dans
un de ces caprices, qui lui sont si ordinaires, les ayant un jour
abattues avec des clameurs séditieuses, les avait presque aussitôt vu
relever par ordre du prince avec d'aussi vives acclamations. Après sa
mort, le sénat obtint de l'empereur la permission de lui en élever
une nouvelle, dont l'inscription subsiste encore[596]. Les vestales
lui en décernèrent une autre en leur propre nom, ce qui était sans
exemple. Jamais ces vierges respectées n'avaient rendu le même honneur
aux hommes les plus religieux. La chose fut cependant exécutée[597],
malgré l'opposition de Symmaque, ami de Prétextatus, mais encore plus
attaché aux bienséances et aux usages de sa religion[598]. La femme
de Prétextatus, Fabia Aconia Paulina, fille de Catulinus, consul en
349, décorée elle-même des titres les plus fastueux de la superstition
païenne, honora la mémoire de son mari avec toute la pompe et la
vanité de l'idolâtrie[599]. Elle fit son apothéose, et prétendit que
son ame s'était établie dans la voie lactée, comme dans un palais semé
d'étoiles[600].
[Note 594: Une inscription antique qui se trouve à Rome fait
connaître toutes les dignités et les fonctions qui avaient été exercées
par Prétextatus ou réunies sur sa tête; cette inscription avait, à
ce qu'il paraît, décoré jadis la base d'une de ses statues. _Vettio
Agorio Prætextato v. c. et inl. correctori Tusciæ et Umbriæ consulari
Lusitaniæ proconsuli Achaiæ præf urb. præf. prætorii illyrici Italiæ
et Africæ cons. designato legato amplissimi ordinis septies et ad
impetrandum reb. arduis semper opposito parenti public. privatimque
reverendo ut etiam statuæ ipsius domus honoraret insignia constitui
locarique curavit._ Gruter, p. 486, nº 3.--S.-M.]
[Note 595: _O quanta rerum mutatio! Ille, quem ante paucos dies
dignitatum omnium culmina præcedebant, qui, quasi de subjectis hostibus
triumpharet, Capitolinas ascendit arces, quem plausu quodam et tripudio
populus Romanus excepit, ad cujus interitum urbs universa commota est,
nunc desolatus et nudus._ Hieron. epist. 23, tom. 1, p. 125.--S.-M.]
[Note 596: Cette inscription, qui se trouve dans Gruter, pag. 1102,
nº 2, fut faite le premier février sous le consulat de Valentinien III
et d'Eutrope, ou en l'an 387, elle contient l'indication de toutes
les charges religieuses et civiles de Prétextatus, disposées sur deux
colonnes. Elle est conçue ainsi: _Vettio Agorio Prætextato v. c.
pontifici Vestæ, pontifici Soli, quindecim viro, auguri tauroboliato,
curiali, neocoro, hierofantæ, patri sacrorum._
_Quæstori candidato, prætori urbano, correctori Tusciæ et Umbriæ,
consulari Lusitaniæ, proconsuli Achaiæ, præfecto urbi, præf. præt._
II., _Italiæ et Illyrici, consuli designato_.
_Dedicata kal. feb. D. n. Fl. Valentiniano Aug. III et Eutropio
conss._--S.-M.]
[Note 597: On en a pour preuve une inscription trouvée à Rome, et
faite par _Fabia Paulina_, femme de Prétextatus, en l'honneur de la
vestale _Cælia Concordia Maxima_, qui avait contribué à faire décerner
cet honneur à la mémoire de Prétextatus. Cette inscription curieuse est
ainsi conçue: _Cæliæ Concordiæ virgini vestali Maximæ Fabia Paulina c.
f. statuam faciendam conlocandamque curavit cum propter egregiam ejus
pudicitiam insignemque circa cultum divinum sanctitatem, tum quod hæc
prior ejus viro Vettio Agorio Prætextato v. c. omnia singulari dignoque
ejus ab hujusmodi virginibus et sacerdotibus coli statuam collocarat._
Gruter, p. 310, nº 1.--S.-M.]
[Note 598: _Prætextato nostro monumentum statuæ dicare destinant
virgines sacri vestalis antistites. Consulti pontifices, priusquam
reverentiam sublimis sacerdotii, aut longæ ætatis usum, vel conditionem
temporis præsentis expenderent; absque paucis, qui me secuti sunt,
ut ejus officium statuerent, adnuerunt. Ego, qui adverterem, neque
honestati virginum talia in viros obsequia convenire, neque more fieri,
quod Numa auctor, Metellus conservator religionum, omnesque pontifices
Maximi numquam ante meruerunt._ Symmach. lib. 2, ep. 36.--S.-M.]
[Note 599: Une inscription de Bénévent, presque entièrement
conforme à une autre, qui existe à Rome dans l'église des
Saints-Apôtres, fait connaître tous les titres de Prétextatus (Gruter.
pag. 309, nos 2 et 3). Elles étaient destinées l'une et l'autre à
orner la base des statues érigées en l'honneur de cette femme. Voici
la dernière de ces inscriptions qui contient l'énumération la plus
complète. _Fabiæ Aconiæ Paulinæ. c. f. filiæ Aconii Catulini v. c.
ex præf. et consulis ordin. uxori Vetti. Prætextati v. c. præf. et
consulis designati sacratæ apud Eleusinam deo Baccho, Cereri et Coræ
sacratæ apud Laernam, deo Libero et Cereri et Coræ sacratæ apud Æginam
deabus taurobolitæ, isiacæ hierophantriæ deæ Hecatæ græco sacratæ deæ
Cereris._--S.-M.]
[Note 600: _Non in lacteo cœli palatio, ut uxor mentitur infelix,
sed in sordentibus tenebris continetur (Prætextatus)._ Hieron. epist.
23, tom. 1. pag. 125 et 126.--S.-M.]
[Note latérale: XXX.
Symmaque préfet de Rome.
Symm. l. 4, ep. 8; l. 10, ep. 15, 16, 17, 21, 23, 27, et 47.
Olympiod. apud Phot. cod. 80.
Sidon. l. 2, ep. 10.