Stilichon fut député vers le roi de Perse. Il était encore dans la
première jeunesse; mais il avait déjà fait connaître sa valeur et sa
dextérité dans la conduite des affaires. Il tirait son origine de la
nation des Vandales[560]. Son père avait commandé sous Valens les
troupes auxiliaires de Germanie[561]. Il avait l'esprit élevé, plein de
feu, capable de former de grands projets et d'en suivre l'exécution;
éloquent, bien fait de sa personne, d'un teint vif et animé, noble dans
son port et dans sa démarche, il s'attira l'estime des seigneurs de
la Perse et du monarque. Les rois de Perse étaient passionnés pour la
chasse: Stilichon se signala dans ce divertissement, et fit admirer son
adresse à tirer de l'arc et à lancer le javelot: c'en fut assez pour
faire écouter favorablement ses propositions. Retourné quelque temps
après à la cour de Théodose, il fit conclure le traité de paix entre
les deux souverains[562].
[Note 560: S. Jérôme l'appelle, epist. 123, t. 1, p. 908, un
demi-barbare. C'est Orose qui lui donne, l. 7, c. 38, une origine
vandale. _Comes Stilicho_, dit-il, _Vandalorum imbellis, avaræ, perfidæ
et dolosæ gentis genere editus_.--S.-M.]
[Note 561: C'est dans ces vers de Claudien, _de laud. Stilich._, l.
1, v. 35 et seq. qu'on trouve tout ce que nous savons sur le père de
Stilichon.
.......................Quid facta revolvam
Militiamque patris? Cujus producere famam,
Si nihil egisset clarum, nec fida Valenti
Dextera duxisset rutilantes crinibus alas
Sufficeret natus Stilicho.
--S.-M.]
[Note 562: Cette ambassade n'est connue que par ce qu'en dit
Claudien, dans le poème qu'il a consacré à la gloire de Stilichon, _De
laudibus Stilichonis_, l. 1, v. 51 et seq. Je vais transcrire ici ces
vers, qui ne sont pas sans mérite et qui contiennent des détails assez
curieux sur les mœurs des Persans et sur leurs rites religieux.
Vix primævus, pacis quum mitteris auctor
Assyriæ: tanta fædus cum gente ferire
Commissum juveni! Tigrin transgressus, et altum
Euphraten, Babylona petis: stupuere severi
Parthorum proceres, et plebs pharetrata videndi
Flagravit studio, defixæque hospite pulchro
Persides arcanum suspiravere calorem.
Thuris odoratæ cumulis et messe Sabæa
Pacem conciliant aræ: penetralibus ignem
Sacratum rapuere adytis, rituque juvencos
Chaldæo stravere Magi: rex ipse micantem
Inclinat dextrâ pateram, secretaque Beli,
Et vaga testatur volventem sidera Mithram.
Si quando sociis tecum venatibus ibant,
Quis Stilichone prior ferro penetrare leones,
Cominus, aut longè virgatas figere tigres?
Flectenti faciles Medus tibi cessit habenas.
Torquebas refugum, Parthis mirantibus, arcum.
--S.-M.]
[Note latérale: XIX.
[Situation politique de l'Arménie.]]
--[L'Arménie, éternel objet de division[563] entre les deux empires,
était le sujet de ces négociations. Depuis qu'elle avait séparé sa
cause de celle des Romains, pour s'unir aux Perses, les premiers
cherchaient à recouvrer une influence qui leur avait été souvent
utile; mais Manuel, qui gouvernait le royaume des Arsacides, penchait
manifestement pour l'alliance des Perses. Il aimait mieux être en
bonne intelligence avec un voisin redoutable, que d'être soutenu
par un protecteur occupé trop loin et sur trop de points à la fois.
Quelques différends s'étaient bien élevés entre les Arméniens et les
Perses, et ils s'étaient comme à l'ordinaire terminés par la voie des
armes, mais la paix avait bientôt été rétablie entre les deux états.
Les événements survenus en Perse après la mort de Sapor, n'avaient pas
permis à ses successeurs de songer à l'Arménie et de pousser vivement
les hostilités. L'Arménie, gouvernée par Manuel, était réellement
indépendante. Une situation aussi avantageuse ne pouvait subsister
long-temps; tout l'espoir du royaume résidait dans le connétable; car,
que devait-on attendre d'une femme et des deux jeunes enfants que Para
avait laissés? Il était évident que le bonheur dont on était redevable
au connétable, ne pouvait guère durer plus que lui, et que le sort de
l'Arménie allait encore une fois être abandonné à la discrétion des
deux puissances qui s'en disputaient depuis si long-temps la possession.
[Note 563: _Perpetuam ærumnarum causam_, dit Ammien Marcellin, l.
30, c. 2.--S.-M.]
[Note latérale: XX.
[Les Arméniens font la guerre aux Perses.]
[Faust. Byz. l. 5, c. 38.]]
--[Malgré toute l'habileté de Manuel, les intrigues de l'apostat
Méroujan, qui avait déja causé tant de maux à l'Arménie, la mirent
encore une fois aux prises avec la Perse. Le prince des Ardzrouniens
était revenu dans son pays, où il avait été réintégré dans la
tranquille possession de sa souveraineté; il était parvenu à gagner la
confiance de Manuel, qui ayant servi comme lui le roi de Perse, n'avait
pas, à ce qu'il paraît, pour la religion chrétienne, tout le zèle de
son père et de son frère. Méroujan parvint à lui inspirer des doutes
sur la sincérité du roi de Perse à son égard. Manuel refusait cependant
d'y croire; mais le traître y revint si souvent, et il lui en donna des
preuves en apparence si convaincantes, qu'il finit par lui persuader
que le général Suréna avait l'ordre de le faire périr ou de s'emparer
de sa personne, et de l'envoyer en Perse chargé de fers, pour réduire
plus facilement l'Arménie. Manuel, convaincu de ce prétendu complot,
prit ses mesures pour le faire avorter; des troupes furent mandées et
réunies; elles cernèrent les Perses, sur lesquels elles tombèrent à
l'improviste; ceux-ci, surpris sans défenses, périrent tous; Manuel
n'épargna que Suréna[564], avec lequel il avait des relations d'amitié.
Il ne le rendit pas responsable des perfides desseins qu'il supposait
à son souverain, et il le renvoya sain et sauf en Perse. Méroujan,
satisfait d'avoir réussi à armer encore une fois les deux nations,
quitta l'Arménie, pour aller animer la cour de Perse contre Manuel.
[Note 564: Voyez ci-devant p. 163 et 164, l. XX, § 48.--S.-M.]
[Note latérale: XXI.
[Les Perses sont battus par les Arméniens.]
[Faust. Byz. l. 5, c. 39-41.]]
--[Une telle agression semblait devoir renouveller toutes les calamités
de l'Arménie, en attirant sur elle la vengeance des Perses; mais
heureusement les circonstances n'étaient plus les mêmes: Sapor avait
cessé d'exister, après un règne aussi long que sa vie, et son frère,
Ardeschir ou Artaxerxès[565], plus âgé que lui, n'était pas disposé à
entreprendre une guerre aussi sérieuse. Les corps chargés de la garde
des frontières firent bien quelques invasions dans l'Arménie; mais
elles n'eurent ni suite ni succès. Goumand Schahpour fut défait et tué
dans l'Atropatène. Varaz éprouva un sort pareil; il en fut de même de
Mérikan, qui avait pénétré plus avant dans le centre de l'Arménie[566].
Surpris de nuit par Manuel, tout son camp fut passé au fil de l'épée.
Les Perses ne firent plus, depuis, aucune tentative; ils abandonnèrent
à son sort le traître Méroujan qui, retiré dans sa principauté,
continua de faire la guerre pour son propre compte. On lui envoya bien
de temps en temps quelques faibles détachements; mais ils n'agirent que
comme ses auxiliaires. Leurs succès ou leurs revers étaient presque
indifférents au roi de Perse.
[Note 565: Voyez ci-devant, p. 262, not. 3, liv. XXII, § 17.--S.-M.]
[Note 566: Dans un lieu que Faustus de Byzance appelle, l. 5, c.
41, la plaine d'_Ardangan_ et dont la position m'est inconnue.--S.-M.]
[Note latérale: XXII.
[Mort de Méroujan.]
[Faust. Byz. l. 5, c. 42.]]
--[Quoique presque réduit à ses seules forces, Méroujan n'en continua
pas la guerre avec moins de vigueur et d'acharnement; favorisé par
la position difficile du pays qu'il possédait, situé au milieu des
montagnes des Curdes, il portait impunément le ravage dans le centre
de l'Arménie, où il inquiétait continuellement Manuel par ses brusques
irruptions. Il se hasarda enfin à tenter une attaque plus sérieuse.
Secondé par un corps de Persans qu'il venait de recevoir, il réunit
toutes ses forces, tourne le lac de Van par l'Occident, et s'avance
jusque dans le canton de Gok, non loin des sources de l'Euphrate[567];
il y apprit que Manuel était campé assez près de là, dans la province
de Pagrévant, au milieu des ruines de Zaréhavan[568]. Ils n'étaient
qu'à une petite distance l'un de l'autre, mais des montagnes presque
impraticables les séparaient. Méroujan résolut de les franchir pour
aller surprendre Manuel, quoique ses forces fussent très-inférieures.
Sa femme Vartanouisch[569], s'opposa vainement à cette entreprise;
le prince des Ardzrouniens voulut tenter la fortune. Il prit son
chemin par des gorges inaccessibles, plutôt faites pour des chèvres
sauvages[570] que pour des hommes, et il parvint assez près du camp
de Manuel; mais des montagnards fidèles l'avaient prévenu à temps de
l'approche de l'ennemi; il était sur ses gardes, l'attendant de pied
ferme. La reine, son fils et toutes les princesses furent envoyés
au château de Varaz, qui était dans le voisinage; ils y furent en
sûreté. Artavazd, fils de Vatché, parent de Manuel, encore enfant, y
fut envoyé comme les autres par l'ordre du connétable; mais il parvint
à se soustraire à ses surveillants; on lui procura secrètement des
armes, et, malgré sa jeunesse, il se mêla aux combattants et il se
distingua dans cette journée, qui fut sanglante. On se battit avec
acharnement, et la perte des deux côtés fut considérable. Babik, prince
de Siounie[571], Vatché Mamigonien[572], et Gardchoul Malkhazouni[573]
y périrent; à la fin, les soldats de Méroujan et ses alliés prirent
la fuite; on en fit un horrible carnage; lui-même fut tué, et sa tête
coupée fut portée à la reine d'Arménie[574].
[Note 567: Voyez t. 2, pag. 225, not. 1, liv. X, § 11.--S.-M.]
[Note 568: Cette ville avait été ruinée par les commandants des
armées que Sapor II avait envoyés en Arménie en l'an 367. Voyez t. 3,
p. 299, not. 4, liv. XVII, § 13.--S.-M.]
[Note 569: On a vu, t. 3, p. 281, not. 4, liv. XVII, § 6, et p.
363, § 59, que Sapor avait donné sa sœur Hormizdokht, pour épouse à
Méroujan vers l'an 367. Il est probable qu'elle était morte alors, et
qu'après sa mort Méroujan s'était remarié avec Vartanouisch, dont on
ignore l'origine. A l'époque où Méroujan épousa la sœur de Sapor, cette
princesse devait être fort avancée en âge; car il y avait alors plus de
cinquante-sept ans que leur père était mort, et elle devait être plus
âgée que Sapor qui était posthume.--S.-M.]
[Note 570: Ce canton portait, à cause des pics nombreux dont
il était hérissé, le nom d'_Eghdcher_, c'est-à-dire _les Cornes_.
Il le devait sans doute à l'élévation brusque des montagnes qui le
couvrent.--S.-M.]
[Note 571: Voyez ci-devant p. 162, liv. XX, § 47.--S.-M.]
[Note 572: Ce personnage, fils d'Artavazd, avait été investi par
Varazdat, de la souveraineté des Mamigoniens, qu'il avait rendue
ensuite à Manuel à cause de son droit d'aînesse. Voyez ci-devant p. 155
et 157, liv. XX, § 44 et 45.--S.-M.]
[Note 573: Voyez ci-devant p. 163, note 1, liv. XX, § 48.--S.-M.]
[Note 574: Moïse de Khoren raconte d'une façon bien différente, l.
3, c. 37, la mort de Méroujan. Selon lui, il aurait péri dix ans avant,
à la bataille de Dsirav, dans laquelle les Persans furent vaincus par
Mouschegh, secondé par les Romains. Voyez tom. 3, p. 380, l. XVII,
§ 66. Selon lui, Méroujan aurait été pris en s'enfuyant après la
bataille, par le prince Pagratide Sempad, fils de Pagarad, et celui-ci,
pour insulter par une sanglante dérision à l'ambition de Méroujan, qui
voulait devenir roi d'Arménie, aurait fait rougir au feu un morceau
de fer, dont il aurait formé une couronne, qu'il lui aurait appliquée
sur la tête, remplissant ainsi la charge de _Thakatir_, c'est-à-dire
_coronateur_, qui appartenait à sa famille. Il est possible que quelque
chose de pareil soit arrivé à l'époque de la mort de Méroujan; mais il
n'est pas présumable qu'il ait péri à la bataille de Dsirav.--S.-M.]
[Note latérale: XXIII.
[Arsace fils de Para est déclaré roi d'Arménie.]
[Faust. Byz. l. 5. c. 42 et 44.]]
--[La défaite et la mort de celui qui était depuis si long-temps
l'artisan de tous les maux de l'Arménie, rendit enfin le repos à ce
pays, et Manuel le gouverna dans une paix profonde pendant plusieurs
années. Accablé de travaux et de fatigues, affaibli par les infirmités
qu'il devait aux blessures dont il était couvert, il prévit que sa fin
serait prochaine, et il s'occupa des précautions qu'il était nécessaire
de prendre pour la sûreté du royaume. Les seigneurs se réunirent par
ses ordres dans le canton de Carin[575]. La reine et ses deux fils s'y
trouvèrent, Manuel les déclara rois et les fit reconnaître, en cette
qualité, par les princes et par la nation assemblés. Le premier rang
fut assigné à Arsace, et Valarsace fut déclaré son second[576]. Manuel
donna sa fille Vartandokht pour épouse à Arsace[577], et Valarsace
fut marié avec la fille de Sahag, prince des Pagratides[578], dont
la famille, souvent et depuis long-temps alliée avec les rois, était
depuis plusieurs siècles en possession de couronner les souverains de
l'Arménie à leur avènement au trône[579].
[Note 575: Voyez ci-devant, p. 158, n. 1, liv. XX, § 46.--S.-M.]
[Note 576: Voyez ci-devant, t. 3, p. 79, n. 2, liv. XIV, §
15.--S.-M.]
[Note 577: Faustus de Byzance mentionne plusieurs fois la femme
d'Arsace, en rapportant qu'elle était fille de Manuel. Selon Moïse de
Khoren, l. 3, c. 41, elle était fille de Babik, prince de Siounie. Ce
qu'on doit conclure de ces deux autorités, c'est qu'Arsace eut deux
femmes, et qu'après la mort de la fille de Manuel, il épousa celle du
prince de Siounie.--S.-M.]
[Note 578: Voyez tom. 3, p. 380, not. 2, liv. XVII, § 66.--S.-M.]
[Note 579: C'est la charge de _Thakatir_ ou _Coronateur_, dont j'ai
déja parlé ci-dessus, p. 272, note 2, et tom. 3, p. 79, n. 2, l. XIV,
§ 15. Indépendamment de cette dignité, Sahag, et en général tous les
chefs de la race des Pagratides, portaient encore par droit d'hérédité
le titre d'_Asbied_, c'est-à-dire _Chevalier_, qui leur avait été
conféré par Valarsace, premier roi des Arsacides en Arménie, un siècle
et demi avant notre ère.--S.-M.]
[Note latérale: XXIV.
[Mort de Manuel régent d'Arménie.]
[Faust. Byz. l. 5, c. 44.]]
--[La joie causée par cet arrangement fut bientôt troublée par un
fâcheux événement; ce fut la mort de Manuel. Il y avait sept ans qu'il
gouvernait l'Arménie, lorsqu'il tomba dangereusement malade. Il fit
alors venir auprès de lui son fils Ardaschir[580], et lui remit la
charge de connétable, en lui recommandant de se dévouer pour les rois
Arsacides, à l'exemple de ses ancêtres. Ce n'en était pas assez pour
assurer l'avenir de l'Arménie; la grande jeunesse et l'inexpérience des
deux rois inquiétaient Manuel: il voyait assez qu'ils ne pourraient
conserver l'indépendance de leur couronne, et que l'Arménie était
encore une fois menacée de redevenir le sanglant théâtre des démêlés
de l'Occident et de l'Orient. Le roi de Perse, Ardeschir, venait de
mourir[581], et son neveu, Sapor III, fils de l'ancien Sapor, qui
l'avait remplacé, ne cachait pas l'intention où il était de renouveller
les prétentions de ses aïeux sur l'Arménie. Manuel prévoyait bien que
cette lutte trop inégale ne serait pas à l'avantage des Arméniens, il
écrivit donc à l'empereur Théodose pour lui recommander les deux rois,
et pour les mettre sous sa protection. Après toutes ces dispositions,
ce guerrier dont le corps couvert de cinquante blessures[582], était
sillonné de cicatrices, rendit l'ame en déplorant son malheur, de
ce qu'exercé dès son enfance au milieu des combats, il n'avait pas
perdu sur le champ de bataille une vie compromise dans tant de
guerres.]--S.-M.
[Note 580: Voyez ci-devant p. 156 et 158, l. XX, § 45 et 46.--S.-M.]
[Note 581: Ce prince cessa de vivre en l'an 384. Voyez ci-devant p.
263, n. 1, liv. XXII, § 17.--S.-M.]
[Note 582: Ces détails se trouvent dans l'histoire de Faustus de
Byzance, l. 5, c. 44.--S.-M.]
[Note latérale: XXV.
Divers événements de cette année.
Idat. fast. et Chron.
Marc. chr.
Claud. de laud. Serenæ, v. 208.
Chron. Alex. p. 304.
Symm. l. 10, ep. 20, 21, 22, 57; et l. 4, ep. 8; et l. 3, ep. 55 et 82.
[Theoph. p. 57.]
Cod. Th. l. 6, tit. 4, leg. 25; l. 15, tit. 9, leg. 1.
Cod. Just. l. 1, tit. 16, leg. unic.