Valens n'avait conclu la paix avec le roi de Perse, que par la
nécessité de tourner toutes ses forces contre les Goths. Il paraît que
les conditions du traité ne furent pas avantageuses à l'empire, et
qu'on fut obligé d'abandonner l'Arménie à Sapor[545]. Ce prince était
mort en 379[546], après avoir vécu et régné avec gloire soixante-dix
ans[547]. Son fils Artaxer[548] n'avait occupé le trône que quatre
ans[549]. Sapor III, fils et successeur d'Artaxer[550], craignait
Théodose[551], qui entretenait une armée sur les bords du Tigre. Moins
guerrier que son aïeul[552], il prit le parti de détourner l'orage
par un nouveau traité[553]. Pour se concilier l'empereur romain, il
fit rendre à ses images les mêmes honneurs qu'on rendait à celles
des rois du pays[554], et lui envoya à Constantinople une célèbre
ambassade[555], avec de riches présents; c'était des pierreries, de la
soie, et des éléphants pour traîner son char[556]. La négociation dura
long-temps, et ne fut terminée que cinq ans après, en 389[557]. Mais il
y a lieu de croire que Théodose fit acheter cette suspension d'armes
de la cession de quelques territoires. Du moins il est certain que, dès
l'an 387, il exerçait les droits de la souveraineté sur la Sophanène
et sur les satrapies voisines[558]. Cette province, située en-deçà du
Tigre, au midi de l'Arménie et au septentrion de Nisibe et d'Amid,
avait appartenu aux Perses, et quelques auteurs la nomment au nombre de
celles que Jovien leur avait cédées. Ils la distinguent de la Sophène,
province d'Arménie, plus occidentale et plus voisine de l'Euphrate[559].
[Note 545: Au sujet des négociations entamées entre Valens et les
Perses, concernant l'Arménie, on peut voir ce qui a été dit ci-devant,
p. 27 et 28, l. XIX, § 20, et les additions que j'ai placées p. 152,
liv. XX, § 43. La guerre des Goths contraignit les Romains, non pas
de céder l'Arménie aux Perses, mais de l'abandonner à leur influence.
Ils y placèrent un roi, tandis que jusqu'alors les empereurs avaient
disposé de la couronne de ce pays.--S.-M.]
[Note 546: C'est l'opinion de Tillemont, _Hist. des Emp._ t. V,
Théod. art. 21, _Hist. éccl._ t. VII, S. Siméon, art. 1, not. 1. C'est
au reste l'opinion commune admise avant et après lui, par presque tous
les chronologistes. Je ne la crois pas fondée cependant. On en verra
les raisons dans la note suivante. Ces savants ont placé trop tôt
l'avènement de Sapor II.--S.-M.]
[Note 547: Tous les auteurs orientaux s'accordent à donner à Sapor
ou Schahpour II, soixante et douze ans de règne et de vie; Abou'lfaradj
est le seul qui s'écarte de cette opinion générale; il ne lui accorde,
dans sa chronique syriaque (_Vers. lat._ p. 61), que soixante-neuf
ans de règne. Agathias, qui devait tout ce qu'il raconte des rois de
Perse de la race des Sassanides à un Syrien, interprète du grand roi
Chosroès, et qui était attaché aux archives royales de Perse, Agathias,
dis-je, assigne, l. 4, p. 136, un règne de soixante-dix ans à Sapor II.
Ces deux opinions sont faciles à concilier, il suffit d'admettre que
Sapor avait régné et vécu soixante-neuf ans accomplis, et qu'il est
mort dans sa soixante-dixième année. Comme, d'après une date que j'ai
rapportée, t. 1, p. 331, not. 1, liv. V, § 22, Sapor II a dû naître et
devenir roi de Perse en l'an 311, sa première année royale a dû être
comptée selon l'usage, du commencement de l'année civile des Perses,
qui correspondait alors avec le 7 juin 311; ainsi sa soixante-dixième
et dernière année, qui fut en même temps la première de son successeur,
a dû commencer le 20 mai 380; c'est donc entre ce jour-là et le 20 mai
381, qu'il faut placer, selon toutes les vraisemblances, l'époque de la
mort de Sapor.--S.-M.]
[Note 548: Il était son frère selon presque tous les auteurs. Le
nom d'_Artaxer_, Ἀρταξὴρ, qui est dans Agathias, l. 4, p. 136, n'est
qu'une altération du persan _Ardeschir_ ou _Ardaschir_. Il est appelé
de même dans la chronographie de Théophanes, p. 54. Ce nom se trouve
dans les auteurs plus anciens sous la forme Artaxarès, qui est la même
chose qu'Artaxerxès. Il existe dans les auteurs anciens et chez les
divers peuples de l'orient sous des formes très-diverses. Quoiqu'il
soit difficile de croire qu'un prince, parvenu à l'âge de soixante-dix
ans et qui n'avait pas de frère moins âgé que lui, puisqu'il naquit
posthume, ait pu avoir un frère pour successeur, il n'en est pas moins
constant que tous les auteurs orientaux s'accordent à faire monter sur
le trône de Perse, après la mort de Sapor II, un frère de ce prince.
Il n'est pas impossible à la rigueur de croire qu'un homme, mort à
soixante-dix ans, ait pu être remplacé par un frère plus âgé que lui;
mais ce qu'il y a d'incompréhensible, c'est que les renseignements
conservés par l'histoire ne nous laissent pas voir comment Sapor
pouvait avoir un frère plus âgé que lui. Son père Hormisdas avait bien
eu plusieurs enfants d'une première femme, mais on sait qu'ils avaient
tous été exclus de la couronne, et ensuite emprisonnés, chassés ou
mis à mort. On a déjà fait très-souvent mention dans cette histoire
de l'un d'eux, qui se nommait Hormisdas comme son père, et s'était
réfugié dans l'empire romain, où il avait obtenu du service et des
honneurs. On avait préféré l'enfant encore à naître d'une autre femme
d'Hormisdas; ce qui suppose naturellement que cette femme n'avait pas
eu d'autres enfants du roi, et que ce prince n'en avait aucun autre.
Cette femme comme le remarque Zonare, l. 13, t. 2, p. 12, était d'une
naissance obscure, ἤν (Σαπώρης) υἱὸς, οὐ μέντοι ἐξ ἐπισήμον γυναικός.
Les inclinations cruelles du fils aîné d'Hormisdas, firent choisir
le rejeton d'une femme inconnue. Comment alors peut-il se faire
qu'on retrouve ensuite un frère de Sapor nécessairement plus âgé que
lui? On pourrait supposer qu'il était son frère utérin seulement, né
d'un second mari, mais alors il n'aurait pas appartenu à la race des
Sassanides, et il n'aurait pu monter sur le trône. On ne peut rejeter
l'accord unanime des historiens orientaux, confirmé d'ailleurs par le
témoignage d'Agathias, qui puisait aux sources les plus authentiques,
et qui dit également que le successeur de Sapor II était son frère.
Μετὰ γὰρ Σαβόρην Ἀρταξὴρ, ἀδελφὸς ὤν ἀυτῶ, καὶ μετασχὼν τῆς βασιλείας,
_Hist._ l. 4, p. 136. Il n'est qu'un moyen de rendre raison d'une
manière plausible de cette difficulté, c'est de supposer que le
successeur de Sapor II, quoique né du même père et de la même mère, et
étant par conséquent son aîné, n'avait reçu le jour qu'à une époque ou
son père Hormisdas n'était pas encore roi. C'en était assez chez les
Perses pour être inhabile à succéder à la couronne. L'Histoire ancienne
nous apprend que le célèbre Xerxès, né de Darius fils d'Hystaspes,
était redevable de la couronne à un usage semblable. L'exclusion,
qui avait causé la mort ou la captivité des enfants d'Hormisdas nés
d'une première femme, n'avait pu être aussi fatale au frère utérin
de Sapor, parce qu'il avait pu être défendu par sa mère, qui devait
donner le jour au futur héritier du trône. Ainsi, malgré la différence
de sa naissance, comme il appartenait toujours à la race royale par
son père, il a pu profiter de quelques circonstances favorables, et,
quoique bien âgé, monter sur le trône après la mort de son frère. Le
père de Sapor ayant régné sept ans et cinq mois, s'il en fut comme je
le pense, Ardeschir devait avoir au moins soixante-dix-huit ans, quand
il remplaça son frère sur le trône. Je dois remarquer cependant que,
selon Abou'lfaradj, dans sa Chronique syriaque (_Vers. lat._ pag. 70),
Ardeschir II, c'est-à-dire le successeur de Sapor II, était fils de ce
prince; mais ce témoignage, contraire à tous les autres et si moderne,
ne peut infirmer en rien ce que rapportent les autres auteurs.--S.-M.]
[Note 549: Artaxer, frère de Sapor II, régna quatre ans selon
Agathias, l. 4, p. 136; ce qui s'accorde avec les renseignements
chronologiques que fournissent les auteurs orientaux, qui sont unanimes
sur ce point. On doit présumer que ce prince régna trois ans entiers et
qu'il mourut dans la quatrième année de son règne. Nous avons vu que
sa première année avait dû commencer le 20 mai 380; la quatrième et
dernière avait alors commencé le 20 mai 383. Les Persans lui donnent le
surnom de _Nikoukiar_, c'est-à-dire _bienfaisant_.--S.-M.]
[Note 550: Sapor III, successeur d'Artaxer ou Ardeschir, au
préjudice duquel Ardeschir était monté sur le trône, n'était pas fils
de ce prince, mais il était son neveu et fils de Sapor II. Il est
difficile de concevoir comment le vieux Sapor, laissant un fils sans
doute en âge de régner, avait été remplacé par un frère plus âgé que
lui-même. Si nous connaissions mieux les détails intimes de l'histoire
de Perse, il nous serait peut-être possible de rendre raison d'une
chose, qui doit paraître si invraisemblable. Ce sont les paroles
ambiguës d'Agathias, l. 4, p. 136, qui ont fait croire que Sapor III
était fils d'Artaxer. Les auteurs orientaux ne nous laissent aucun
doute sur ce point; ils le font tous fils de Sapor II. Eutychius est le
seul qui, en le faisant comme les autres fils de Sapor II, ajoute qu'il
était frère d'Ardeschir; ce qui ferait penser qu'Ardeschir était fils
et non frère de Sapor II. Agathias, l. 4, p. 136, et Théophanes, qui,
je ne sais par quelle raison, appelle ce prince _Arsabel_, lui donnent
cinq ans de règne. Presque tous les auteurs orientaux s'accordent avec
eux sur ce point; mais il en est quelques autres, plus exacts à ce
qu'il me semble, et parmi lesquels il faut placer Abou'lféda, qui lui
donnent un règne de cinq ans et quatre mois: ce qui fait voir qu'il
régna cinq ans entiers, et qu'il mourut dans le quatrième mois de sa
sixième année, qui fut aussi la première de son successeur. Comme son
règne commença à compter du 20 mai 383, sa sixième année dut commencer
le 18 mai 388.--S.-M.]
[Note 551: _Persis ipsa, reipublicæ nostræ retro æmula, et multis
Romanorum ducum famosa funeribus, quidquid unquam in principes nostros
inclementius fecit, excusat obsequio._ Pacat. c. 22.--S.-M.]
[Note 552: Gibbon, t. 5, p. 105, attribue le changement qu'on
remarque dans la conduite politique des successeurs de Sapor II, à
des divisions intestines et à une guerre qu'il appelle _la guerre
lointaine de Caramanie_. Ce sont deux suppositions purement gratuites.
Pour la première, on n'en trouve aucune indication dans l'histoire;
pour l'autre, c'est une erreur. La Caramanie est une portion de
l'Asie-Mineure, qui reçut ce nom au quatorzième siècle d'un prince
turk. Ce n'est donc pas de ce pays qu'il est question. Il est probable
que Gibbon a voulu parler du Kirman, pays voisin de la Perse, et qui
portait déja ce nom à l'époque dont il s'agit, puisque Bahram IV, le
successeur de Sapor III, fut surnommé _Kirmanschah_, c'est-à-dire _roi
du Kirman_, parce que ce pays avait été son apanage avant qu'il régnât.
Ce surnom se retrouve dans Agathias, l. 4, p. 136, sous la forme
_Cermasas_, Κέρμασας. Rien n'indique qu'il y ait eu aucune guerre dans
ce temps au sujet de ce pays; Gibbon s'est donc trompé dans ce qu'il en
dit.--S.-M.]
[Note 553: Ce roi, qui auparavant dédaignait de s'avouer homme, dit
Pacatus, c. 22, reconnaît sa terreur. _Ipse ille rex ejus, dedignatus
antea confiteri hominem, jam fatetur timorem._ Tillemont (tom. V,
Theod. art. 21) s'exprime ainsi, au sujet de ce passage de Pacatus:
«Ce fut donc Sapor III, qui députa cette année à Théodose: et ainsi
il faut dire que Pacatus confond ce prince avec Sapor II, son ayeul,
ou l'entendre, non d'un homme en particulier, mais des rois de Perse
en général, lorsqu'il dit que ce roi, qui auparavant dédaignait de se
reconnaître pour homme [ce qui marque proprement Sapor II], confessait
alors qu'il craignait Théodose.» Il n'y a là ni difficulté, ni
confusion; Pacatus ne veut pas parler de Sapor II, mais bien de Sapor
III, qui n'était pas petit-fils, mais fils de Sapor II; et ce qu'il dit
se rapporte à tous les rois de Perse, qui, comme on le voit par leurs
monuments, prenaient le titre de dieu, et qui se faisaient rendre les
honneurs divins, comme Pacatus le dit lui-même aussitôt après.--S.-M.]
[Note 554: _Et in his te colit templis, in quibus colitur._ Pacat.
c. 22.--S.-M.]
[Note 555: _Legati Persarum Constantinopolim advenerunt, pacem a
Theodosio principe postulantes._ Marcel. Chron.--S.-M.]
[Note 556: _Tum legatione mittenda, gemmis, sericoque præbendo, ad
hoc triumphalibus belluis in tua esseda suggerendis._ Orose s'exprime
ainsi, en parlant de cette ambassade, l. 7, c. 34: _Persæ, qui.......
recentissimæ victoriæ satietatem cruda insultatione ructabant, ultro
Constantinopolim ad Theodosium misere legatos, pacemque supplices
poposcerunt._ Tous les auteurs rapportent également que les Perses
demandèrent la paix, _cum Persis quoque petitus pacem pepigit_, dit
Aurélius Victor, p. 232. Claudien en a fait mention dans son poème
destiné à célébrer le mariage d'Honorius avec l'impératrice Marie; il y
parle v. 218 et seq. des superbes présents envoyés à cette époque par
les Perses, en parlant des objets précieux conquis ou réunis par le
père ou l'ayeul d'Honorius.
Illic exuvias omnes cumulate parentum,
.....................................
...............quodcunque Gelonus
Armeniusve dedit.................
.................................
Misit Achœmenio quidquid de Tigride Medus,
Quum supplex emeret Romanam Parthia pacem.
--S.-M.]
[Note 557: On voit par ces paroles de Pacatus, c. 22: _Etsi
adhuc non est fœderatus, jam tamen tuis cultibus tributarius est_,
que quoiqu'on fût en bonne intelligence avec les Perses, on n'avait
pas encore conclu la paix avec eux. Les négociations furent longues;
Stilicon encore fort jeune fut envoyé, comme on va le voir, pour cet
objet à la cour du roi de Perse, où il séjourna long-temps. Libanius
fait mention d'une autre ambassade qui fut envoyée à Antioche, en l'an
388 et en 389. Théodose reçut à Rome de nouveaux députés Persans. Il
en est question dans le panégyrique composé par Claudien, à l'occasion
du 6e consulat d'Honorius, v. 69 _et seq._ Il s'exprime ainsi en
s'adressant à Honorius:
Te linguis variæ gentes, missique rogatum
Fœdera Persarum proceres, cum patre sedentem
Hac quondam videre domo, positoque tiaram
Submisere genu
Ce n'est qu'après ces longues négociations, que fut enfin conclue la
paix durable, dont Orose parle en ces termes, l. 7, c. 34, _ictumque
tum fœdus est, quo universus oriens usque ad nunc tranquillissime
fruitur_. Le motif de toutes ces relations diplomatiques, qui
paraissent avoir été si compliquées, était l'Arménie, restée dans
une situation fort précaire depuis l'assassinat du roi Para; les
auteurs grecs ou latins ne fournissent aucun renseignement qui puisse
donner quelques notions sur ce royaume à l'époque dont il s'agit; il
faut nécessairement recourir aux récits des auteurs arméniens. Les
additions placées, ci-dev. p. 152-164, l. XX, § 43-48, et ci-après
p. 269-274, liv. XXII, § 20-24, expliqueront ces faits si difficiles
à discerner. On y verra que les négociations eurent pour résultat le
partage politique de l'Arménie, qui fut, peu de temps après, divisée
en deux royaumes, soumis l'un à la Perse, et l'autre à l'empire. Cet
arrangement amena bientôt un partage réel, qui consomma à peu près la
ruine de l'Arménie. Les deux royaumes furent supprimés, et envahis
l'un par les Romains, l'autre par les Perses. Ces détails trouveront
place dans la suite de cette histoire. Les savants modernes ont à
peine entrevu que ces relations eurent l'Arménie pour objet; ils ont
seulement remarqué qu'à dater de cette époque quelques cantons de la
grande Arménie, la Sophanène par exemple, devint une dépendance de
l'empire.--S.-M.]
[Note 558: Voyez ci-dev. pag. 29, not. 4, liv. XIX, § 20.--S.-M.]
[Note 559: Les Arméniens distinguèrent de même dans la Sophène
deux parties. L'une s'appelait la grande, et l'autre la petite.
Celle-ci s'appelait encore la Sophène royale, ou plutôt Sophène des
Schahouniens. Je crois que c'est la Sophanène. Voyez _mes Mémoires
histor. et géographiques sur l'Arménie_, t. 1, p. 92.--S.-M.]
[Note latérale: XVIII.
Stilichon envoyé en Perse.