Théodose ne perdait pas de vue le grand dessein qu'il avait conçu
d'abattre entièrement l'idolâtrie. Après avoir défendu dès le
commencement de son règne, les sacrifices par lesquels on cherchait
à pénétrer dans l'avenir, il avait enfin interdit toute immolation
de victimes. Il n'était plus permis aux païens que d'allumer du feu
sur les autels, d'y brûler de l'encens, d'y répandre des libations,
et d'y offrir les fruits de la terre. L'idolâtrie était revenue à son
berceau; c'était avoir beaucoup avancé pour la détruire tout-à-fait.
Il ne restait plus en Orient qu'Alexandrie, où l'on osât encore faire
couler le sang dans les temples[535]. Libanius, toujours avocat
des idoles, entreprit par un discours de fléchir Théodose en leur
faveur[536]. Il employait toutes les couleurs de sa rhétorique pour
exagérer les insultes que les chrétiens faisaient aux dieux et à leurs
adorateurs: il accusait surtout les moines[537]; il avançait que,
secondés des officiers et des soldats, ils brisaient les statues, ils
abattaient les édifices sacrés, ils égorgeaient les prêtres sur les
ruines de leurs autels, et que, sous prétexte de saisir en faveur
des églises, les fonds appartenant aux temples, ils s'emparaient des
biens des particuliers, et dépouillaient de leurs terres les légitimes
possesseurs. Il prétendait que les empereurs chrétiens justifiaient
eux-mêmes le culte ancien, puisqu'ils le toléraient dans Rome et dans
Alexandrie[538]; qu'ils laissaient subsister plusieurs temples; qu'ils
n'excluaient pas les païens des plus éminentes dignités, et qu'ils
recevaient le serment de fidélité fait au nom des dieux. Il finissait
par ce trait de hardiesse: _Les habitants des campagnes sauront bien
défendre par les armes leurs divinités, si on les vient attaquer
sans les ordres de l'empereur_[539]. S'il est vrai que ce discours
calomnieux soit parvenu jusqu'à Théodose, ce prince le reçut sans doute
comme un avis de ce qui lui restait à faire pour fermer à jamais la
bouche à l'idolâtrie, et lui ôter toute espérance. Il avait déjà envoyé
en Égypte Cynégius, préfet du prétoire[540], avec ordre d'abolir le
culte des idoles dans cette province, et dans tout l'Orient. Il le
chargea en même temps de porter à Alexandrie les images de Maxime,
et de l'y faire reconnaître empereur, selon le traité qui venait
d'être conclu entre les trois souverains[541]. Ce magistrat ferme et
incorruptible, s'acquitta de sa commission, mais avec prudence. Il fit
cesser en plusieurs endroits les sacrifices; il y ferma les temples.
En arrachant aux peuples les objets de leur adoration, il sut prévenir
leur révolte, et les consoler de la perte de leurs dieux, par un
gouvernement équitable, qui a mérité des éloges publics de la part de
Théodose dans une de ses lois. Ce témoignage est plus digne de foi que
celui de Libanius. Le sophiste, irrité contre Cynégius qui venait de
démolir un temple magnifique, qu'on croit être celui d'Édesse[542],
dépeint le préfet comme un homme cruel, avare, sans mérite, abusant de
sa fortune, esclave de sa femme[543] gouvernée par des moines[544].
Nous voyons par la suite de l'histoire, que Cynégius ne vint cependant
pas à bout de ruiner entièrement le culte idolâtre, ni dans l'Égypte,
ni dans la Syrie. Ce fut alors que les païens oubliant leurs anciennes
violences, commencèrent à se prévaloir de cette maxime, dont les
fidèles avaient fait usage dans le temps des persécutions, et dont les
vrais chrétiens ne s'écarteront jamais, _que la religion doit s'établir
par la persuasion et non par la contrainte_.
[Note 535: Et particulièrement le jour de la fête du Nil, dit
Libanius, _pro templ._ p. 21. C'était sans doute aussi la grande
fête du dieu Sérapis, qui n'était qu'une personnification du Nil.
L'historien arménien Moïse de Khoren, qui vint en Égypte peu de temps
après la destruction complète de l'idolâtrie, nous apprend, l. 3, c.
62, que cette fête se célébrait le 25 du mois égyptien de Tybi qui
répondait au 20 janvier. Voyez à ce sujet, le _Journal asiatique_, t.
2, p. 330.--S.-M.]
[Note 536: Ce discours n'a été imprimé qu'une seule fois, sous
ce titre _Libanii Antiocheni pro templis gentilium non exscindendis
ad Theodosium magnum imperatorem oratio, nunc primum edita a Iacobo
Gothofredo_. Paris, 1634, in-4º.--S.-M.]
[Note 537: Libanius, _pro templ._, p. 10, les appelle, _des gens
vêtus de noir_, οἱ μελανειμονοῦντες οὗτοι.--S.-M.]
[Note 538: Libanius l'appelle la ville de Sérapis, grande, peuplée
et remplie d'une multitude de temples. Οὐ τοίνυν τῇ Ῥώμῃ μόνον ἐφυλάχθη
τὸ θύειν, ἀλλὰ καὶ τῇ τοῦ Σαράπιδος, τῇ πολλῇ τε καὶ μεγάλῃ, καὶ πλῆθος
κεκτημένῃ νεῶν. Liban, _pro templ._ p. 21.--S.-M.]
[Note 539: Εἰ δ'οὐχὶ καὶ σοῦ δίδοντος, οἱ δὲ ἥξουσιν, ἣ ἐπὶ
τὸ διαπεφευγὸς αὐτοὺς, ἤ διὰ τείχους ἀναστᾶν, ἴσθι τοὺς τῶν ἀγρῶν
δεσπότας καὶ αὑτοῖς καὶ τῷ νόμῳ βοηθήσοντας. Liban. _or. pro Templ._ p.
32.--S.-M]
[Note 540: Ce magistrat, qui avait été intendant des largesses,
_Comes largitionum_, en 381 et en 383, succéda à Posthumianus en l'an
384, dans la dignité de préfet du Prétoire, qu'il occupa jusqu'en
l'an 388, dans laquelle il mourut étant consul. On croit qu'il était
Espagnol.--S.-M.]
[Note 541: Voyez ci-dessus, p. 248, n. 3, liv. XXII, § 8.--S.-M.]
[Note 542: Ce temple était situé, selon Libanius, _pro temp._, p.
26, sur les frontières de la Perse, κεῖται μὲν γὰρ πρὸς τοῖς ὁρίοις
Περσῶν νεὼς: il ne ressemblait à aucun autre, de l'aveu de tous ceux
qui l'avaient vu, ὧ παραπλήσιον ὀυδὲν, ὡς ἐστιν ἁπαντων τῶν τεθεαμένων:
il était d'une telle grandeur et d'une telle élévation qu'il semblait
être une ville, ὅυτω μέγιστος ἐγεγόνει τοῖς λίθοις, τοσοῦτον ἐπέχον τῆς
γῆς, ὁποσον καὶ ἡ πόλις. Tillemont pense (Théod. art. 15), que Libanius
veut parler du temple du dieu _Lunus_ à Carrhes dans la Mésopotamie; ce
qui serait possible.--S.-M.]
[Note 543: Δουλεύοντος τῇ γυναικὶ, dit Libanius, p. 28. Cette femme
est nommée Achantia par Idatius.--S.-M.]
[Note 544: De ces gens, dit Libanius, p. 28, qui affectent de vivre
couverts de robes de deuil, ὧν τῆς ἀρετῆς ἀπόδειξις τὸ ζῆν ἐν ἱματίοις
πενθούντων.--S.-M.]
[Note latérale: XVI.
Il est trompé par les Lucifériens.
Marcell. et Faust. libell.