Après plusieurs députations réciproques, Valentinien consentit à
reconnaître Maxime pour légitime empereur de la Gaule, de l'Espagne, et
de la Grande-Bretagne; et Maxime lui assura la possession tranquille du
reste de l'Occident. La crainte de Théodose, qui armait déja, contribua
beaucoup à déterminer l'usurpateur à cet accommodement. Maxime associa
à l'empire son fils Victor, encore enfant, et lui donna le nom de
_Flavius_[495], que les empereurs portaient depuis Constantin; mais
qu'il ne paraît, ni par les médailles, ni par les auteurs, qu'il ait
pris pour lui-même[496]. La Grande-Bretagne, dépourvue de la jeunesse
du pays et des troupes romaines, que Maxime avait prises à sa suite,
demeura exposée aux ravages des Pictes et des Scots[497]. Les faibles
secours que l'empire y envoya de temps en temps, ne servirent qu'à lui
procurer quelques intervalles de repos, jusqu'à la conquête des Anglais
et des Saxons, qui s'en rendirent maîtres au milieu du cinquième
siècle. C'est à cette dernière invasion, et non pas au temps de Maxime,
qu'il faut rapporter l'établissement des Bretons dans la partie de la
Gaule nommée alors Armorique, et aujourd'hui Bretagne[498]. Tout ce
que les légendaires racontent ici de Conan, de sainte Ursule et de ses
onze mille vierges, est également fabuleux, et a été réfuté par les
plus savants critiques[499].
[Note 495: Les légendes des médailles du fils de Maxime sont ainsi
conçues: D. N. FL. VICTOR. P. F. AVG. Pour celles de son père, elles
sont ainsi: D. N. MAG. MAXIMVS. P. F. AVG.--S.-M.]
[Note 496: Une inscription antique fait connaître les noms et les
titres de Maxime et de son fils.
DD. NN. MAG. CL. MAXIMO. ET.
FL. VICTORI. PIIS. FELICIBUS.
SEMPER. AVGVSTIS.
BONO. R. P. NATIS.
]
[Note 497: C'est ce que rapporte l'historien Gildas, qui écrivait
au commencement du sixième siècle. _Ex in Britannia omni armato
milite, militaribusque copiis, rectoribus linquitur immanibus, ingenti
juventute spoliata, et omnis belli usus ignara penitus; duabus primum
gentibus transmarinis vehementer sævis, Scotorum a circione, Pictorum
ab aquilone calcabilis multos stupet gemetque per annos. De excid.
Britann._ c. 11. Ceci est répété dans l'_Histoire ecclésiastique_ de
Béde, l. 1, c. 12, et dans beaucoup d'auteurs plus modernes.--S.-M.]
[Note 498: L'origine du nom et des peuples de notre Bretagne
est enveloppée d'une obscurité, que les travaux des savants n'ont
pu encore dissiper, et qu'ils sont peut-être au contraire parvenus
à augmenter. Tout le monde sait que dans trois des départements
formés de l'ancienne Bretagne, la plus forte partie de la population
se sert d'un idiome propre, et sans analogie avec le français ou
les patois qui s'y rattachent. Cette partie est appelée Bretagne
bretonnante, par opposition avec le reste du pays, c'est-à-dire les
deux départements d'Ille-et-Vilaine et de la Loire inférieure, qui
forment la Bretagne française, parce que les individus qui se servent
de la langue bretonne, y sont en petit nombre. Il est permis de
croire que cette langue, restreinte par la domination et l'influence
française, fut autrefois en usage dans tout l'ancien duché de Bretagne.
Il est reconnu aussi qu'elle présente la plus grande conformité avec
l'idiome encore en usage dans la principauté de Galles en Angleterre,
parmi les descendants des indigènes qui possédèrent la totalité de
ce pays, avant les invasions successives des Saxons, des Danois et
des Normands. Le gallois, renfermé à présent et même très-restreint
dans la principauté de Galles, s'était conservé très-long-temps dans
l'Écosse méridionale, dans le Cumberland, le Northumberland, et dans
les comtés de l'Angleterre limitrophes de la Saverne. Il était aussi
en usage dans le comté de Cornouailles; il n'y a même que fort peu de
temps qu'il s'est complètement éteint dans cette dernière région. Tout
prouve que ce fut dans l'antiquité la langue propre de la partie des
Iles Britanniques, appelée _Britannia_ par les Romains, et habitée par
les _Britones_. Cette langue écrite et cultivée depuis long-temps,
et dans laquelle il existe un grand nombre d'ouvrages, soit en prose
soit en vers, ressemble tellement au langage usité parmi les Bretons
de France, qu'on ne peut hésiter à les regarder comme deux dialectes
d'un même idiome. Il ne reste plus qu'à expliquer l'origine de ces
rapports. L'opinion qui a prévalu parmi nous dans ces derniers temps
n'est pas celle qui semble réunir le plus d'autorités antiques en
sa faveur; je ne sais même s'il existe un seul témoignage formel
pour l'appuyer. Elle n'est fondée que sur des vraisemblances, qu'on
pourrait adopter sans être pour cela obligé de rejeter le système
admis autrefois, et qui était établi sur des autorités écrites. Un
sentiment d'amour-propre national, assez mal entendu, a porté les
descendants des Bretons établis dans les Gaules à soutenir qu'ils
étaient les autochthones du pays qu'ils habitent encore, et que les
Bretons de l'Angleterre, leurs descendants, partagent un nom, plus
ancien sur le continent que dans l'île, où l'antiquité l'offre seul
cependant. L'histoire en effet nous fait connaître comment les Bretons
furent confinés peu à peu dans les montagnes du pays de Galles, et
comment un grand nombre d'entre eux furent obligés d'abandonner leur
patrie, par diverses nations saxonnes. C'est alors qu'ils passèrent la
mer, pour s'établir dans la partie la plus occidentale de la Gaule, à
laquelle ils donnèrent le nom de petite Bretagne, pour la distinguer
de leur ancienne patrie. Ils y trouvèrent d'autres compatriotes qui
y étaient déja venus par diverses causes, soit comme fugitifs, soit
comme conquérants, ou bien encore comme stipendiés des Romains, qui
leur avaient à ce titre concédé quelques territoires. Il n'existe,
il est vrai, aucun témoignage contemporain, qui atteste clairement
ces premières transmigrations, mais elles sont relatées dans tous les
auteurs du moyen âge, et on voit, par les écrits de Gildas, de Nennius,
de Béde et de quelques autres écrivains, que c'était une opinion reçue
dès le sixième siècle, c'est-à-dire moins de deux cents ans après
l'époque dont il s'agit. C'est une grande présomption en sa faveur. On
ne trouve aucune autorité antérieure au quatrième siècle, qui puisse
faire présumer que jamais aucun peuple ou aucune région, située de ce
côté de la mer, ait pu porter le nom de _Britones_ ou de _Britannia_,
et on est certain, par l'autorité irrécusable de Sidonius Apollinaris,
que les Bretons étaient déja puissants à la fin du cinquième siècle sur
les bords de la Loire. Les auteurs ecclésiastiques et les légendaires
qui écrivirent avant le dixième siècle, fournissent sur la Bretagne
et les Bretons des détails très-circonstanciés et très-nombreux; il
est impossible de croire, qu'ils soient tous controuvés, et il en
résulte nécessairement qu'aux cinquième et sixième siècles, il existait
de fréquents rapports entre les deux Bretagnes. On sait que vers la
fin de leur empire les Romains étaient dans l'usage d'abandonner
des territoires aux Barbares cantonnés dans les provinces, pour les
garder et les défendre. Ces cessionnaires s'appelaient dans le langage
du temps _Læti_. Il est à remarquer que les écrivains du moyen âge,
donnent très-souvent à la Bretagne gauloise le nom de _Lætavia_, qui
s'est conservé dans le gallois sous la forme _Lydaw_; elle dut sans
doute ce nom au grand nombre de colons de cette espèce qui s'établirent
dans cette région. Rien n'empêche de croire que les Bretons, avant
d'y venir comme fugitifs, ne s'y fussent établis à ce titre. Il ne
reste plus qu'à savoir si c'est à l'usurpation du tyran Maxime, qu'il
faut faire remonter l'origine de cet établissement; Gildas et Béde
disent tous deux que les Bretons emmenés par Maxime ne revinrent
jamais dans leur patrie, _quæ comitata vestigiis supradicti Tyranni,
domum nusquam ultra rediit_. Gild. _de excid. Brit._ c. 11. _Totâ
floridæ juventutis alacritate spoliatâ (Britanniâ), quæ tyrannorum
temeritate abducta, nusquam ultrà domum rediit._ Beda, l. 1, c. 12.
Nennius dit positivement que Maxime leur donna des établissements,
depuis un étang voisin du mont de Jupiter, qu'on croit les marais
voisins du mont St.-Michel, sur la frontière de Bretagne, jusqu'à la
ville de _Contiguice_, qu'on regarde comme _Condivincum_ ou Nantes, et
de là jusqu'au _tertre occidental_, qui peut être le cap Finistère.
_Maximus qui occidit Gratianum,... noluit dimittere domum milites, qui
cum eo perrexerunt à Britannia;... sed dedit illis multas regiones,
à stagno quod est super verticem montis Jovis, usque ad civitatem
Contiguice. Ipsi sunt ad cumulum occidentalem, id est Crut occident.
Hi sunt_, ajoute-t-il, _Britones Armorici, et nunquam reversi sunt
ad proprium solum usque in hodiernum diem_. Nennius, _Hist. Brit._
c. 23. Nennius écrivait au sixième siècle. Il me semble difficile
de contester ou de révoquer en doute, les conséquences qu'on est en
droit de tirer de ces autorités, qui sont appuyées d'ailleurs, par un
passage très-remarquable du Code Théodosien, dans lequel on voit que
le tyran Maxime avait effectivement concédé des terres à perpétuité,
aux guerriers qui l'avaient accompagné. Voici ce passage, qui se
trouve dans une loi d'Arcadius et d'Honorius, datée du 26 avril 395.
_Qui, tyranni Maximi secuti jussionem, fundos perpetui juris, non ab
ordinariis judicibus, sed a rationalibus acceperunt, eorum amissione
plectantur_, etc. (_Cod. Th._ l. 15, tit. 14, leg. 11). Ce décret ne
faisait qu'en confirmer d'autres du même genre, déja rendus contre
les partisans de Maxime, le 22 septembre 388, le 10 octobre 388, le
19 janvier 389 et le 14 juin de la même année. Tout concourt donc à
établir que le nom des Bretons s'introduisit dans les Gaules vers
la fin du quatrième siècle et que ce fut une des conséquences de
l'usurpation de Maxime. Ces établissements se firent dans la partie de
la Gaule, qui était connue depuis long-temps sous le nom d'Armorique.
Il est très-probable que les habitants de cette région, dont le nom
se rapporte à la langue bretonne, avaient de grands rapports et une
grande affinité avec les Bretons insulaires, ce qui aura contribué
puissamment à répandre et leur nom et leur langue, et à détruire tous
les changements que la domination romaine avait dû opérer dans cette
partie de la Gaule. Quoique les peuples de la Gaule et ceux de la
Grande-Bretagne puissent avoir eu dans la haute antiquité et aient sans
doute une origine commune, il est certain que les langues des indigènes
restés dans les deux pays, ne présenteraient pas des ressemblances si
frappantes et qui semblent de si fraîche date, si pour les expliquer
il fallait remonter à des temps très-éloignés. Je regarde donc comme
constant ce que les auteurs rapportent sur les établissements faits
dans la Gaule au 4e siècle par les Bretons insulaires.--S.-M.]
[Note 499: On peut voir dans le premier volume de l'histoire de
Bretagne de D. Morice, toutes les raisons qu'il y a de regarder Conan
comme le premier roi des Bretons dans la Gaule. Sans admettre toutes
les raisons de cet auteur, je crois qu'il en dit assez cependant pour
établir la certitude de son existence. Il paraîtrait aussi que ce Conan
tirait son origine des chefs bretons, de la Bretagne septentrionale,
des bords de la Clyde en Écosse, _Britannia Alcluidensis_. Il
paraît qu'il mourut vers l'an 421. Les auteurs bretons l'appellent
ordinairement Conan Mériadec, et sa postérité régna long-temps sur la
Bretagne. Ces résultats, puisés dans les légendaires et les auteurs
latins du moyen âge, sont conformes aux renseignements recueillis dans
les annalistes gallois et réunis dans l'ouvrage intitulé: _The Cambrian
biography, or Historical notices of celebrated men among the ancient
Britons_, par Will. Owen, Londres, in-8º, un vol., 1803. Les écrivains
gallois appellent le premier roi de la petite Bretagne, _Cynan
Meiriadog_; ils disent aussi qu'il était fils d'un roi de la Bretagne
septentrionale, qui régnait à _Ystrad Clud_ c'est-à-dire, Stratclyde,
ou Alclutha dans l'Écosse méridionale et qui s'appelait _Eudav_,
altération galloise du nom d'Octavius. Ils rapportent que ce _Cynan_
et sa sœur Hélène, émigrèrent et s'attachèrent au parti du rebelle
Maxime, à cause des fréquentes invasions des Pictes dans les cantons de
la Bretagne romaine qu'ils occupaient, ce qui leur faisait désirer des
habitations plus tranquilles. Les poésies galloises appelées _Triad_
font mention de ces deux personnages.--S.-M.]
[Note latérale: IV.