Il en fut bientôt abandonné. Toutes les villes lui fermèrent leurs
portes. Alors, errant çà et là, sans secours et sans espérance,
poursuivi par un détachement de cavaliers ennemis, il quitta la robe
impériale pour n'être pas reconnu. On rapporte diversement la manière
dont il perdit la vie. Selon l'opinion la plus commune, Maxime envoya,
pour le poursuivre, un de ses généraux nommé Andragathe, né sur les
bords du Pont-Euxin[482], et en qui le tyran avait une singulière
confiance. Ce barbare étant averti que le prince approchait de Lyon,
se mit dans une litière; et dès qu'il aperçut Gratien sur l'autre bord
du Rhône, il envoya lui dire que c'était sa femme Lœta qui venait le
joindre pour partager ses malheurs. Gratien aimait tendrement cette
princesse, qu'il avait depuis peu épousée. Il passa le fleuve, et
ne fut pas plutôt à terre, qu'Andragathe s'élança de sa litière,
et le poignarda[483]. Ce récit aurait besoin d'un meilleur garant
que Socrate, qui paraît en être le premier auteur. Il est beaucoup
plus sûr de s'en rapporter à saint Ambroise, qui n'a pu ignorer la
mort d'un prince qu'il chérissait, et dont il était chéri. Ce saint
prélat, après avoir gémi sur la malignité des ennemis de Gratien, qui
avaient osé répandre des calomnies sur sa chasteté, quoiqu'elle fût
irrépréhensible, raconte qu'il fut trahi par un homme qui mangeait à sa
table, et qu'il avait honoré de gouvernements et d'emplois distingués;
que le prince, invité à un festin, refusa d'abord de s'y trouver; mais
qu'il se laissa persuader par les serments que ce perfide lui fit
sur les saints Évangiles; qu'on fit reprendre à Gratien ses habits
impériaux; qu'on le traita avec honneur pendant le repas, et qu'il fut
assassiné au sortir de la table. On ne sait quel est ce traître dont
parle saint Ambroise. C'est sur une mauvaise leçon de la chronique de
saint Prosper, que quelques auteurs ont attribué ce noir forfait au
consul Mérobaudès[484]; sa mort, que nous raconterons dans la suite,
le justifie assez d'un soupçon si injurieux. D'autres, avec aussi peu
de fondement, imputent ce crime à Mellobaud, prince français. Il vaut
mieux dire que l'auteur en est inconnu. Saint Jérôme dit que, quelques
années après, on voyait encore avec horreur, dans la ville de Lyon,
les marques du sang de Gratien, sur les murailles de la chambre où il
avait été massacré[485].
[Note 482: Τὸν ἵππαρχον Ἀνδραγάθιον, ὁρμώμενον ἀπὸ τοῦ Εὐξείνου
Πόντου. Zos. l. 4, c. 35.--S.-M.]
[Note 483: Zosime rapporte, l. 4, c. 35, que Gratien fut tué à
_Singidunum_ en Pannonie, au moment où il allait passer le pont de
cette ville, καταλαβών τε διαβαίνειν ἐθέλοντα τὴν ἐν τῇ Σιγιδούνῷ
γέφυραν, κατασφάζει. Cette erreur paraît venir, comme au reste on l'a
déja remarqué, de la ressemblance que le nom de _Singidunum_ présente
avec celui de _Lugdunum_ ou Lyon.--S.-M.]
[Note 484: Au lieu de _Merobaudis magistri militum proditione
superatus_, il faut lire dans cette chronique _Merobaude magistro
militum proditione superatus_.--S.-M.]
[Note 485: _Gratianus ab exercitu suo proditus, et obviis ab
urbibus non receptus, ludibrio hosti fuit, cruentæque manus vestigia
parietes tui, Lugdune, testantur._ Hieron. ep. 60, t. 1, p. 341, ed.
Vallars.--S.-M.]
[Note latérale: LI.
Circonstances de sa mort.
Ambr. Serm. t. 2, de divers. t. 2, append. p. 439 et 441, et in Psal.
61, t. 1, p. 961.
Aug. de civ. l. 5, c. 25, t. 7, p. 142.
Oros. l. 7, c. 34.
Vict. epit. p. 231.
Socr. l. 5, c. 11.
Soz. l. 7, c. 13.
Philost. l. 10. c. 5.
Zos. l. 5, c. 39.
Marc. Chr.
Hist. misc. l. 12, ap. Murat, t. 1, p. 85.