Il assembla les plus riches citoyens. «Que faisons-nous? leur dit-il.
Pour prolonger notre vie, nous faisons périr ceux qui travaillent
à la soutenir. Ces étrangers que nous bannissons, ne font-ils pas
une partie de l'État, précieuse et nécessaire? Ne sont-ils pas nos
laboureurs, nos serviteurs, nos marchands, quelques-uns mêmes nos
parents? Nous ne retranchons pas la nourriture à nos chiens, et nous
la plaignons à des hommes! Que la crainte de la mort est aveugle, en
même temps qu'elle est cruelle! Qui voudra désormais nous procurer,
par un commerce utile, les nécessités de la vie? Qui voudra ensemencer
nos terres? Qui nous fournira du pain, si nous en refusons à ceux par
les mains desquels la Providence nous le donne? Quelle horreur les
provinces vont-elles concevoir de Rome? Enverront-elles leurs enfants
dans une ville homicide? Mais la faim qui va consumer ces innocentes
victimes, fera-t-elle cesser la nôtre? Nous épargnons quelques morceaux
de pain; nous achetons un répit de peu de jours au prix de la vie
de tant d'infortunés; semblables à ces malheureux navigateurs qui,
pour éloigner la mort de quelques moments, se dévorent les uns les
autres. Sacrifions bien plutôt toutes nos fortunes; ce sera subsister
à meilleur marché que par la perte d'un seul homme. Nous n'avons de
secours à attendre que du ciel: il sera d'airain pour nous, si nous
sommes impitoyables pour nos frères: notre miséricorde méritera la
sienne. Ouvrons les bras à ces misérables; contribuons tous à leur
subsistance. Il ne nous en coûtera pas plus pour les nourrir, que pour
en acquérir d'autres après les avoir perdus. Et où en trouverons-nous
qui veuillent s'exposer à la mort en servant des maîtres inhumains?» Ce
discours arracha des larmes aux plus insensibles. L'avarice même ouvrit
ses trésors. On fit venir des blés de toutes parts; on permit l'entrée
de la ville aux bannis, que la famine avait épargnés. Le superflu des
riches versé sur les pauvres, procura à ceux-ci le nécessaire; et la
charité d'un seul homme, assez féconde pour suppléer à la stérilité de
la terre, sauva la vie à un peuple nombreux.
[Note latérale: XLVI.
Gratien se rend odieux.
Cod. Th. l. 11, tit. 13, leg. unic. l. 13, tit. 10, leg. 8; l. 1, tit.
3, leg. 1.
Zos. l. 4, c. 35.