L'année suivante, Mérobaudès étant consul pour la seconde fois avec
Saturninus, les païens attribuèrent à la colère des Dieux, que Gratien
méprisait, la famine dont Rome fut affligée[463]. La moisson avait
manqué dans cette contrée de l'Italie, et les vents contraires avaient
arrêté les vaisseaux qui apportaient le blé d'Afrique. Ce fut alors que
Rome fit connaître la prodigieuse corruption où elle était parvenue
depuis un peu plus de trois siècles, et que nous avons tracée d'avance
dans l'histoire de Constantin. Auguste, dans une pareille extrémité,
avait fait sortir de Rome les étrangers, excepté les médecins et
ceux qui enseignaient les arts libéraux. Cette dureté, à laquelle
la nécessité servait d'excuse, avait été trop souvent imitée. Dans
l'occasion dont je parle, tous les étrangers eurent ordre de sortir
de la ville; mais on y retint par privilége, les baladins et les
danseuses, qui se trouvèrent au nombre de trois mille. Ces malheureux
bannis, errans sans secours dans les campagnes desséchées et stériles,
étaient réduits à se nourrir de glands, de racines et de fruits
sauvages. Leur sort déplorable attendrissait ceux qui, dans leurs
propres maux, conservaient encore quelque sensibilité du malheur des
autres. Personne n'en fut plus vivement touché que le préfet de la
ville: on croit qu'il se nommait Anicius Bassus. C'était un vieillard
ferme et généreux, rempli de cette charité que la religion chrétienne
étend sur tous les hommes, et de cette confiance qu'elle inspire dans
les plus rudes adversités.
[Note 463: Les diverses lois de cette année font voir que Gratien
résida encore en Italie, il en passa tout le commencement jusqu'au 2
mai à Milan. Il alla ensuite à Padoue, où il était les 22, 27 et 28 du
même mois. On le retrouve à Vérone, le 17 juin.--S.-M.]
[Note latérale: XLV.