On en vit un exemple éclatant dans la personne d'Athanaric. Ce fier
monarque des Visigoths[437], qui avait traité d'égal à égal avec
Valens, chassé par Fritigerne[438] du territoire où il s'était
long-temps maintenu contre les Huns, n'eut d'autre ressource que la
générosité de Théodose. Il oublia le serment qu'il avait fait autrefois
de ne jamais mettre le pied sur les terres des Romains, et envoya
demander à l'empereur une retraite pour lui et pour les Goths qui lui
étaient demeurés fidèles. Théodose oublia de son côté les hostilités
d'Athanaric; il tint à grand honneur que son palais devînt l'asyle des
princes malheureux; il l'invita à venir à sa cour; il alla plusieurs
milles au-devant de lui, et l'ayant embrassé avec tendresse, il le
conduisit à Constantinople[439]. Athanaric y entra le 11 de janvier
avec cet air de grandeur, que l'infortune ajoute encore aux princes qui
savent s'élever au-dessus d'elle[440]. L'empereur lui fit les honneurs
de sa capitale, et le roi barbare, qui n'avait vu jusqu'alors que les
forêts et les cabanes des Goths, ne put considérer sans étonnement la
situation de cette ville, la hauteur de ses murs, la beauté de ses
édifices, ce nombre infini de vaisseaux qui remplissaient le port,
l'affluence de tant de nations qui venaient y aborder de toutes les
contrées de la terre, la belle ordonnance des troupes rangées en haie
sur son passage. Il était païen, et avait même persécuté les chrétiens
avec violence. Frappé de cette sorte d'admiration, qui agit plus
fortement dans les ames les plus grossières, il s'écria: _Certes,
l'empereur est le dieu de la terre; et quiconque ose lever le bras
contre lui, court infailliblement à sa perte_. La vue de la statue
de son père, érigée par Constantin, lui tira des larmes[441]: il se
crut établi dans le sein de sa famille; et le traitement honorable
que lui fit Théodose, lui promettait les jours les plus heureux de sa
vie, lorsqu'il fut frappé d'une maladie qui le conduisit au tombeau
le quinzième jour après son arrivée[442]. L'empereur lui fit faire de
magnifiques funérailles[443]; il y assista lui-même, marchant devant
le cercueil. Les Goths qui étaient venus avec leur roi, charmés de la
bonté de Théodose, lui vouèrent un attachement inviolable[444]. Les
uns s'en retournèrent dans leur pays, publiant hautement les louanges
de ce prince; les autres en plus grand nombre s'engagèrent dans ses
troupes. Ils furent employés à garder les passages du Danube contre
les entreprises de leurs compatriotes, et ils s'en acquittèrent
avec fidélité[445]. Pendant le court intervalle qui s'écoula entre
l'arrivée et la mort d'Athanaric, Thémistius prononça dans le palais
en présence de Théodose, un discours dans lequel, en faisant l'éloge
de l'empereur, il montra que la justice, la bonté, la vigilance à
maintenir l'ordre, sont les qualités essentielles de la souveraineté;
que ce sont ces vertus qui forment la vraie grandeur du prince et le
bonheur des sujets.
[Note 437: Ἀθανάριχόν τε, παντὸς τοῦ βασιλείου τῶν Σκυθῶν ἄρχοντα
γένους; κ. τ. λ. Zos. l. 4, c. 34.--S.-M.]
[Note 438: Ammien Marcellin rapporte, l. 27, c. 5, qu'Athanaric
fut chassé par ses parents; il ne nomme pas Fritigerne, qui était sans
doute de ce nombre. _Postea_, dit-il, _Athanaricus proximorum factione
genitalibus terris expulsus_. Quoique la chose ne soit pas rapportée
précisément de cette façon, par les auteurs anciens, qui sont fort
obscurs sur ce point, et en particulier Zosime, l. 4, c. 34, il est
certain qu'il faut l'entendre comme elle est présentée ici.--S.-M.]
[Note 439: Αὐτὸς ἀκονιτὶ ἐφειλκύσω τὸν Γέτην δυνάστην · καὶ ἥκει
σοι ἐθελοντὴς, ὁ πάλαι σεμνὸς, καὶ ὑψηλογνώμων, ἱκέτης εἰς τὴν πόλιν
τὴν βασιλίδα. Them. or. 15, p. 190.--S.-M.]
[Note 440: S. Ambroise s'exprime ainsi au sujet de l'arrivée
d'Athanaric à Constantinople. _Postea verò quam fidei exsules
abdicavit, hostem ipsum, judicem regum, quem semper timere consueverat,
deditum vidit, supplicem recepit, morientem obruit, sepultum possidet._
Ambros. _in proœm. de spir. sancto_, t. 2, p. 603.--S.-M.]
[Note 441: Οὕ τὸν πατέρα ὁ μαμμεγέθης Κωνσταντῖνος εἰκόνι
ἀπεμειλίσσετο, νῦν ἔτι ἀνακειμένῃ πρὸς τῷ ὀπισθοδόμῳ τοῦ βουλευτήριου.
Them. or. 15, p. 191.--S.-M.]
[Note 442: On apprend d'Isidore de Séville, dans sa chronique
des Goths, que le règne d'Athanaric avait été de treize ans. Voyez
ci-devant, p. 104, not. 1. liv. XX, § 5.--S.-M.]
[Note 443: _Fatali sorte decessit_, dit Ammien Marcellin, l. 27, c.
5, _et ambitiosis exsequiis ritu sepultus est nostro_.--S.-M.]
[Note 444: _Gothi autem proprio rege defuncto, aspicientes
benignitatem Theodosii imperatoris, inito fædere, Romano se imperio
tradiderunt._ Isid. Chron. Goth. Ces paroles ne sont pas autre chose
qu'une transcription de ce que dit Orose, l. 7, c. 34, sur le même
sujet.--S.-M.]
[Note 445: Jornandès rapporte que les Goths d'Athanaric, restés au
service de l'empire renouvelèrent le traité fait par leurs ancêtres
avec Constantin; traité par lequel ils s'étaient engagés à fournir
constamment un certain nombre d'hommes, destinés à se joindre aux
armées impériales, avec le titre de _fæderati_ ou alliés. _Defuncto
ergo Athanarico, cunctus exercitus in servitio Theodosii imperatoris
perdurans, Romano se imperio subdens, cum milite velut unum corpus
efficit, milliaque illa dudum sub Constantino principe fæderatorum
renovata et ipsi dicti sunt Fæderati._ Jorn. _de reb. Get._ c.
28.--S.-M.]
[Note latérale: XXII.
Intrigues de Maxime le cynique.
Greg. Naz. carm. de vita sua, t. 2, p. 16; et or. 32, t. 1, p. 516.
Pagi ad Baron.