Ce mélange de Goths et de Romains introduisit le désordre dans les
armées. On dit même que l'empereur, pour attirer à son service un plus
grand nombre de ces Barbares, leur permettait de retourner dans leur
pays en substituant un soldat en leur place, et de revenir reprendre
leur rang lorsqu'ils le jugeraient à propos. Malgré la haine qu'ils
avaient jurée au nom romain, Théodose, à force de caresses et de
libéralités, parvint à gagner le cœur de quelques-uns, et à les
attacher sincèrement à l'intérêt de l'empire. C'était le plus faible
parti, s'il n'avait eu pour chef un jeune homme plein de courage; il se
nommait Fravita. Païen de religion, mais sincère, ennemi du déguisement
et de l'artifice, il détestait les noirs desseins de ses compatriotes,
et croyait faire pour eux plus encore qu'il ne devait, en ne les
démasquant pas[426]. Il épousa même une Romaine, pour ne pas entretenir
dans sa maison une secrète intelligence avec la trahison et la
perfidie. A la tête de l'autre parti était Ériulphe[427], homme violent
et emporté. Un jour qu'ils étaient tous deux à la table de l'empereur,
qui pour adoucir l'humeur féroce de ces Barbares, les traitait souvent
avec magnificence, le vin échauffant leurs esprits, ils se prirent de
paroles. Dans les transports de leur colère, ils dévoilèrent le secret
de la conspiration générale. Les convives prennent la fuite en tumulte:
Fravita tire l'épée et tue Ériulphe: les gens de celui-ci accoururent
pour venger leur maître; ils allaient mettre en pièces le meurtrier, si
les gardes du prince ne se fussent jetés à la traverse et ne l'eussent
tiré de leurs mains. Théodose, averti par cet événement du complot des
Barbares, ne crut pas devoir employer la violence pour en prévenir les
effets: il prit sans doute des mesures de prudence dont l'histoire ne
rend aucun compte.
[Note 426: Il fut consul en l'an 401. Il est appelé Φραόυστιος, par
Zosime, l. 4, c. 56. D'autres auteurs l'appellent Φράβιθος.--S.-M.]
[Note 427: Ce chef Goth est nommé Prioulphe Πρίουλφος, par Zosime,
l. 4, c. 56. C'est Eunapius qui le nomme Ἐρίουλφος.--S.-M.]
[Note latérale: XVI.
Gratien se prépare à repousser les Goths.
Zos. l. 4, c. 33 et 34.
Vict. epit. p. 231.
Till. vie de S. Ambr. art. 21.
Cod. Th. l. 11, tit. 16, leg. 12; l. 15, tit. 7, leg. 4, 5, 6, 9, 10,
11, 12 et ibi God.]
Les Goths établis en Thrace, n'étaient pas mieux intentionnés que
leurs compatriotes. Oubliant les ôtages qu'ils avaient donnés l'année
précédente, ils envoyèrent des partis en Pannonie, et favorisèrent le
passage d'Alathée et de Saphrax, qui, sans trouver aucun obstacle,
vinrent encore avec Fritigerne se montrer en-deçà du Danube[428].
Vitalianus commandait en Pannonie. Gratien, ne comptant pas beaucoup
sur la capacité de ce général, partit de Trèves[429] au mois de mars,
après avoir ordonné des levées d'hommes, de chevaux et de vivres, et
il alla attendre à Milan que ses troupes fussent assemblées. Justine
qui s'y trouvait alors, toujours ardente à protéger l'hérésie, profita
de ce séjour pour solliciter l'empereur d'accorder aux ariens une des
églises de la ville. Elle obtint seulement par ses importunités, que
cette église fût mise en séquestre. Mais bientôt Gratien, honteux
d'une si faible complaisance, la rendit aux catholiques, sans attendre
les remontrances de saint Ambroise. Ce fut sans doute par le conseil
du saint prélat, que ce prince exempta les femmes chrétiennes de la
nécessité de monter sur le théâtre, à moins qu'elles n'eussent démenti
la sainteté de leur religion par les désordres de leur vie. Il imposa
une amende de cinq livres d'or à quiconque retirerait dans sa maison
une comédienne ou une danseuse. Théodose animé des mêmes sentiments,
entreprit dans les années suivantes de réformer la licence et le luxe
des gens de théâtre: il défendit d'acheter, de vendre, d'instruire,
et de produire dans les festins ou dans les spectacles, d'entretenir
même dans son domestique, une chanteuse ou joueuse d'instruments;
d'exposer dans les lieux publics où se trouvait l'image des princes,
les portraits des pantomimes, des cochers du cirque, des histrions; il
interdit aux comédiennes l'usage des pierreries et la magnificence des
habits; aux femmes chrétiennes et à leurs enfants tout commerce avec
les acteurs et les actrices.
[Note 428: Jornandès qui rapporte, c. 27, cette nouvelle irruption
des Goths, en donne un motif assez plausible, c'est la maladie de
Théodose. _Sed Theodosio_, dit-il, _principe pene tunc usque ad
desperationem ægrotante, datur iterum Gothis audacia, divisoque
exercitu, Fridigernus ad Thessaliam prædandam, Epiros, et Achaïam
digressus est: Alatheus vero, et Safrach cum residuis copiis Pannoniam
petierunt_.--S.-M.]
[Note 429: L'empereur était à Trèves le 6 et le 15 février; à
Aquilée le 14 mars et à Milan le 24 et le 27 avril. On le retrouve à
Aquilée, le 27 juin. Ce voyage fut nécessité, à ce qu'il paraît, par la
maladie de Théodose et par la nouvelle irruption des Goths.--S.-M.]
[Note latérale: XVII.
Avantages de Gratien et de Théodose sur les Goths.
Zos. l. 4, c. 32, 33 et 34.
Jorn. de reb. Get. c. 27.
Cod. Th. l. 7, tit. 13, leg. 8, 9, tit. 22, leg. 9, 10.
Idat. fast.
Greg. Naz. carm. de vita sua, t. 2, p. 20.
Philost. l. 9, c. 19.
Marcel. chr.
Oros. l. 7, c. 34.