La faiblesse de Valens avait laissé un libre cours à plusieurs abus:
Théodose se fit un devoir de les réformer. Il se déclara ennemi des
délateurs; et, pour rendre ce pernicieux métier aussi rare qu'il
est infâme, il prononça la peine capitale contre tout esclave qui
accuserait son maître, même avec fondement; et contre tout délateur
qui aurait réussi dans trois différentes dénonciations, la mort était
le prix de sa troisième victoire. Il y eut toujours de ces hommes
dangereux qui abusent de leur puissance et de leur crédit pour opprimer
les faibles, et toujours ils ont trouvé des magistrats intéressés ou
timides qui se sont prêtés à leurs injustices. Sur une plainte non
avérée, on arrêtait les accusés; on les laissait languir dans des
cachots étroits et incommodes, où ils ne pouvaient dormir que debout:
là, ces misérables, souvent innocents, étaient abandonnés à l'avarice
des geôliers, qui leur vendaient bien cher les nécessités de la vie,
et les traitaient cruellement lorsqu'ils n'avaient pas de quoi payer:
ils y mouraient souvent de faim. Les magistrats, occupés de spectacles,
de festins et d'amusements frivoles, ne trouvaient pas le temps de
visiter les prisons. Théodose défendit de mettre aux fers quiconque ne
serait pas convaincu: il voulut que l'accusateur fût détenu en prison,
pour subir la peine du talion, s'il était reconnu calomniateur; que
le procès fût promptement instruit et jugé, afin que le coupable ne
tardât pas à recevoir son châtiment, et l'innocent sa délivrance. Il
interdit aux geôliers leurs exactions inhumaines, et ordonna que tous
les mois le garde des registres mettrait sous les yeux du juge, le rôle
des prisonniers, avec la note de leur âge, de la qualité des crimes
dont ils étaient accusés, et du temps de leur détention; que le juge
négligent et paresseux, qui n'avait de sa charge que le titre, serait
condamné à une amende de dix livres d'or et à l'exil. Six ans après,
pour donner aux magistrats le loisir de s'acquitter de leurs devoirs,
il leur défendit d'assister aux spectacles, excepté le jour de la
naissance et du couronnement des empereurs. Il paraît, par un discours
de Libanius, que ces lois furent plus faibles que les désordres: l'an
386 il adressa à Théodose, en faveur des prisonniers, une remontrance
hardie, dans laquelle il ne craint pas de dire que le prince ne peut
s'excuser sur ce qu'il ignore ces iniquités; que son devoir est de les
connaître et de les punir. Jamais empereur ne prit tant de précautions
pour arrêter les concussions des magistrats: il ordonna que les juges
convaincus de ce crime, seraient dépouillés de leur charge, déclarés
incapables d'en posséder aucune; qu'en cas de mort, leurs héritiers
seraient responsables de leurs larcins; que, pour les malversations
dans les causes des particuliers, ils seraient assujettis aux peines
du péculat: il invita ceux qui se trouveraient lésés, à poursuivre la
vengeance, et leur promit justice et récompense. Natalis, commandant
des troupes en Sardaigne, sous le règne de Valens, avait pillé la
province: Théodose l'y fit reconduire sous bonne garde, pour y être
convaincu sur les lieux, et le condamna à rendre le quadruple de
ce qu'il avait pris injustement. Il défendit aux officiers qu'il
envoyait dans les provinces, d'y faire aucune acquisition d'immeubles,
d'y recevoir aucun présent ni pour eux ni pour leur famille, leurs
conseillers, leurs domestiques; il permit aux habitants de répéter en
justice ce qu'ils auraient ainsi donné. Si un gouverneur ou magistrat
de province employait son autorité pour tirer une promesse de mariage,
soit en sa faveur, soit en faveur de qui que ce fût, il déclarait
la promesse nulle; et pour une simple tentative du magistrat, pour
une simple proposition accompagnée de promesses ou de menaces, il le
condamnait à payer dix livres d'or, et à perdre, après sa gestion,
toutes les prérogatives que sa charge procurait; les personnes qu'il
avait sollicitées étaient affranchies de sa jurisdiction, elles et
leur famille, et avaient leurs causes commises par-devant d'autres
juges. Pour entretenir cet esprit de vie qui, dans un grand empire,
doit animer toutes les parties même les plus éloignées du centre, il
maintint en vigueur l'ordre municipal des villes. Il nous reste de lui
beaucoup de lois sur la nomination de ces officiers, sur les moyens
de conserver leur nombre, sur leurs exemptions et leurs priviléges.
Flavianus, proconsul d'Asie, et un préfet d'Égypte, furent mis en
prison pour avoir appliqué à la torture des officiers municipaux.
Afin d'épargner aux villes les frais des nombreuses députations, il
ordonna que, dans les occasions où elles auraient quelque demande à
porter au prince, toutes celles d'une même province concerteraient
ensemble, et se contenteraient d'envoyer trois députés pour la province
entière. Il eut encore plus de soin d'entretenir les anciens édifices,
que d'en construire de nouveaux, ce qui flattant davantage la vanité
des princes ou des magistrats, apporte aux villes plus de dépense et
souvent moins d'utilité. Il ne permit aux gouverneurs de faire de
nouveaux ouvrages publics, qu'après qu'ils auraient réparé les anciens
qui tombaient en ruine, et achevé ceux que leurs prédécesseurs avaient
commencés. Il voulut que les entrepreneurs fussent pendant quinze ans,
eux et leurs héritiers, responsables de la solidité des constructions.
Cette attention ne l'empêcha pas de travailler à l'embellissement de
Constantinople. Il y fit dans la suite construire un port, un aquéduc,
des bains, des portiques, des académies, un palais, une place et une
colonne qui portèrent son nom. Valentinien II suivit l'exemple de
Théodose, et recommanda d'entretenir dans Rome les anciens monuments,
plutôt que d'en entreprendre de nouveaux. Constantin avait décidé que,
si quelqu'un trouvait un trésor, il le partagerait par moitié avec
le fisc; Théodose le laissa tout entier à qui l'aurait découvert, à
condition cependant que, s'il le trouvait sur le terrain d'autrui, il
en céderait le quart au propriétaire du terrain. Les lois romaines
avaient borné le temps du deuil au terme de dix mois; Théodose
l'étendit à l'année entière; il déclara infame la veuve qui, avant
l'année révolue, convolerait à de secondes noces: telle était déjà la
disposition des anciennes lois; mais il y ajouta la perte de tous les
biens que la femme tiendrait du premier mari. Quant aux veuves qui se
remariaient après le terme prescrit, il les obligea de conserver aux
enfants du premier lit tous les biens venus de leur père, et il leur
ôta la liberté de les aliéner. La plupart de ces lois sont adressées
à Eutrope, alors préfet du prétoire d'Orient, et dont nous avons déjà
parlé dans l'histoire de la conjuration de Théodore.
[Note latérale: XIV.
Théodose envoie en Égypte un grand nombre de Goths.
Zos. l. 4, c. 30, 31 et 56.