--[Cependant Varazdat accueillait avec empressement toutes les
calomnies qu'on répandait contre le connétable. Les imputations
odieuses déjà alléguées sous le règne de Para, se renouvelèrent[389].
Mouschegh avait, disait-on, favorisé Sapor, qu'il pouvait faire périr.
On lui reprochait ses égards pour la femme du roi de Perse, qui
avait été sa captive, et l'humanité qu'il avait montrée envers ses
prisonniers persans. C'étaient là autant de trahisons. On lui faisait
un crime d'avoir épargné le roi d'Albanie, qu'il pouvait immoler[390];
enfin on allait jusqu'à l'accuser de la mort de Para, qui avait été
selon ses ennemis concertée entre lui et les généraux romains. Il
ne réservait pas, ajoutait-on, un sort moins cruel à Varazdat. Il
était évident, que si on ne se hâtait de le prévenir, après avoir
égorgé son souverain, il livrerait l'Arménie aux Romains, et avec
leur secours s'y ferait déclarer roi: ce qui était assez prouvé par
le soin qu'il avait eu de remettre aux troupes impériales les places
les plus fortes et les plus avantageusement situées. Ces accusations
absurdes furent accueillies avec empressement par le roi; convaincu que
Mouschegh était son plus implacable ennemi, il s'occupa secrètement des
moyens de le faire périr; mais les Romains le gênaient. Il fut ainsi
contraint d'ajourner ses desseins jusqu'à ce qu'il se présenta des
circonstances plus favorables. Elles ne tardèrent pas. Valens ayant
été obligé de rappeler Trajan et toutes ses troupes, pour les envoyer
sur le Danube repousser les Goths, Varazdat se trouva sans partage
souverain maître de l'Arménie. Il ne perdit pas de temps pour mettre
son projet à exécution, et s'assurer une pleine indépendance. Mouschegh
était le principal obstacle à son accomplissement; il résolut donc de
s'en défaire promptement. Appelé à un superbe festin, le connétable
s'y rendit sans défiance; et au milieu de la fête, douze assassins
apostés se précipitent sur lui et le traînent devant Varazdat, en
lui reprochant la mort de Para, dont il était innocent. Le prince
des Saharhouniens lui plonge alors son poignard dans le sein, et lui
coupe la tête. Ainsi périt misérablement le guerrier généreux qui
avait délivré l'Arménie du joug des Perses. La place de connétable fut
donnée à son lâche assassin, et Vatché, son parent, fut déclaré prince
des Mamigoniens. Mouschegh laissait un fils bien jeune encore, qui
s'appelait Hamazasp, et fut père de Vartan, que les Arméniens placent
au nombre des grands hommes qui ont illustré leur pays. Hamazasp fut
conduit dans les possessions que sa famille avait dans la province de
Daik[391], dans le nord du royaume.]
[Note 389: Voyez t. 3, p. 379 et 381, l. XVII, § 65 et 66.--S.-M.]
[Note 390: Voyez t. 3, p. 381, l. XVII, § 66.--S.-M.]
[Note 391: Il est remarquable que Moïse de Khoren ne parle qu'une
seule fois, l. 3, c. 37, de Mouschegh, et pour dire qu'il blessa le
roi d'Albanie à la bataille de Dsirav. Voyez tom. 3, p. 381, liv.
XVII, § 66. Du reste il passe entièrement sous silence les victoires
de ce général et les services qu'il rendit à sa patrie. En parlant
d'Hamazasp, qui épousa la fille du saint patriarche Sahag, et fut
père de Vartan, il néglige également de rappeler qu'il était fils de
Mouschegh. Il est difficile de rendre raison d'une pareille réticence.
Moïse de Khoren ne parle pas davantage de Manuel, frère de Mouschegh,
dont il va bientôt être question, et qui se rendit aussi célèbre en
Arménie. L'histoire d'Arménie, composée par cet auteur, est adressée à
un prince de la race des Pagratides. Est-ce à cause de cette famille
puissante et rivale de celle des Mamigoniens, qu'il a passé sous
silence les belles actions de ces derniers, ou Mouschegh et Manuel
auraient-ils eu avec les Pagratides des démêlés actuellement inconnus,
que l'auteur arménien n'osait rappeler au souvenir d'un Pagratide.
Je suis d'autant plus porté à le croire, que la défaite totale de
Méroujan, le fameux dévastateur de l'Arménie, est attribuée à Sempad le
Pagratide dans Moïse de Khoren, l. 3, c. 37, tandis qu'il est constant
par le récit de Faustus de Byzance, l. 5, c. 43, que cette défaite fut
un des exploits de Manuel le Mamigonien.--S.-M.]
[Note latérale: XLV.
[Manuel son frère se révolte contre Varazdat.]
[Faust. Byz. l. 5, c. 37.]]
--[Lorsque le roi Arsace était tombé entre les mains des Perses,
avec le connétable Vasag, père de Mouschegh, deux des enfants de ce
général avaient partagé leur sort. Ils se nommaient Manuel et Gouen. A
l'exemple de beaucoup d'autres Arméniens, ces deux princes s'étaient
mis au service de Sapor, qui les avait employés dans ses guerres
contre le grand roi des Arsacides qui dominait sur les peuples du
Kouschan[392]. Manuel et son frère s'y comportèrent vaillamment; mais
la campagne fut malheureuse, et ils perdirent les récompenses que leur
courage aurait mérité. Les troupes persanes victorieuses dans une
première affaire, éprouvèrent ensuite des revers, et l'armée de Sapor
fut entièrement détruite dans une seconde bataille. Manuel, son fils
Ardaschir et son frère furent presque les seuls qui échappèrent, après
avoir glorieusement combattu. Le désastre de son armée rendit le roi
de Perse injuste envers les guerriers Mamigoniens; il les accabla de
reproches et d'outrages, les chassa ignominieusement de sa présence, et
les renvoya dans leur pays, comme des lâches indignes de le servir. Ils
furent obligés de continuer leur route à pied. Manuel était blessé, il
ne pouvait marcher, et son frère fut contraint de le porter pendant
une partie du chemin, mais à la fin ils parvinrent à atteindre le
pays de Daron, héritage des Mamigoniens[393]. A peine y furent-ils
arrivés, que Vatché investi depuis peu de la souveraineté par Varazdat,
se hâta de s'en démettre en faveur de Manuel, à qui elle appartenait
légitimement, parce qu'il était l'aîné de la famille. Manuel n'attendit
pas les ordres de Varazdat pour en prendre possession, et il ne tarda
pas à lui écrire pour lui reprocher le meurtre de Mouschegh, et pour
revendiquer la place de connétable donnée au prince des Saharhouniens.
_Depuis long-temps_, lui disait-il, _nos ancêtres se sont dévoués
au service des Arsacides; nous nous sommes sacrifiés pour eux; mon
père Vasag est mort pour Arsace; nous n'avons épargné ni nos biens,
ni nos vies: les uns ont succombé sous le fer de vos ennemis, et
ceux qui leur ont échappé ont péri par tes ordres: telle a été leur
récompense. Le Vaillant Mouschegh, mon frère, qui dès son enfance a
combattu pour l'Arménie, qui a vaincu et anéanti les ennemis de notre
patrie, est tombé victime d'un lâche assassinat. Non, tu n'es pas du
sang des Arsacides, tu n'es que le fils de l'adultère. Nous ne sommes
pas vos serviteurs, mais vos alliés et même vos supérieurs; car nos
aïeux étaient souverains de la Chine[394]. Des discordes de famille
nous ont chassé de notre patrie; nous sommes venus parmi vous; nous y
avons trouvé le repos et nous nous y sommes fixés. Les premiers rois
Arsacides savaient qui nous étions, et tu nous méconnais, parce que tu
n'es pas de leur sang. Sors donc de l'Arménie, si tu ne veux mourir de
mes mains._ Varazdat qui croyait avoir puni dans Mouschegh l'assassin
de son frère, ne répondit pas à cette lettre en des termes moins fiers
et moins outrageants. La guerre civile menaça d'étendre alors ses
ravages sur toute l'Arménie, et les deux adversaires se préparèrent à
une lutte qui ne pouvait se terminer que par la ruine totale de l'un ou
de l'autre.]
[Note 392: Telles sont les expressions employées par Faustus de
Byzance, l. 5, c. 37. On peut, au sujet de ce peuple et de cette
branche de la race Arsacide, voir ce que j'ai dit, t. 3, p. 385-387, l.
XVII, § 67, et p. 386, not. 2 et 4.--S.-M.]
[Note 393: Voyez t. 2, p. 211, liv. X, § 4.--S.-M.]
[Note 394: Il n'y a pas de doute que le pays, appelé _Djénastan_,
et les peuples, nommés _Djen_, par les Arméniens, ne soient la Chine et
les Chinois. Je crois avoir établi ce fait dans une dissertation sur
l'origine de la famille chinoise des Orpéliens, établie en Géorgie;
dissertation que j'ai insérée dans le t. 2, p. 15-55, de mes _Mémoires
historiques et géographiques sur l'Arménie_. On peut voir aussi ce que
j'ai dit t. 2, p. 212, liv. X, § 4, sur les événements qui amenèrent
les Mamigoniens en Arménie--S.-M.]
[Note latérale: XLVI.
[Varazdat est détrôné.]
[Faust. Byz. l. 5, c. 37.