Mos. Chor. l. 3, c. 40.]]

--[Varazdat et Manuel se trouvèrent bientôt en présence; leurs armées

se rencontrèrent dans le canton de Carin[395], et elles en vinrent aux

mains. Les deux chefs se cherchèrent au fort de la mêlée, et un combat

singulier s'engagea entre eux: le courage, l'adresse et l'habileté

de Varazdat ne purent prévaloir contre le courage non moins grand

de Manuel, tout couvert de fer[396] et doué d'ailleurs d'une taille

et d'une force extraordinaires. Varazdat eut du désavantage, et fut

contraint de prendre la fuite; les deux fils de Manuel, Hamazasp et

Ardaschir s'attachèrent à sa poursuite, et ils l'eussent tué, si

leur père, qui avait horreur de commettre un régicide, ne les en

eût empêchés. Il respecta la dignité royale dans le meurtrier de son

frère, et le laissa échapper. La fuite de Varazdat acheva la défaite

de son armée; les soldats de Manuel en firent un horrible massacre:

des monceaux de cadavres couvrirent le champ de bataille. Un grand

nombre de seigneurs y trouvèrent la mort; pour les autres ils évitèrent

par une prompte retraite un pareil sort. Le prince des Rheschdouniens

Garégin, le mari de l'infortunée Hamazaspouhi, qui avait éprouvé de la

part de Sapor et de Méroujan[397] un si cruel traitement, combattit

vaillamment pour Varazdat. Renversé au fort de la mêlée, il allait

périr étouffé sous un amas de morts, quand il fut dégagé par le

prince Mamigonien Hamazaspian, qui était uni avec lui par des liens

de parenté. L'artisan de tous les malheurs de Varazdat, qui par ses

perfides conseils avait causé la perte de Mouschegh, fut pris avec son

fils. On les amena devant Manuel, qui fit égorger le fils d'abord: on

trancha ensuite la tête au coupable Bad et à tous ceux qui avaient

partagé ses crimes. Après un tel désastre, il ne resta plus aucun

espoir à Varazdat de pouvoir se maintenir dans l'Arménie, dont il avait

porté la couronne pendant quatre années[398]. Il fut bien malgré lui

contraint de se retirer auprès des généraux romains postés sur les

frontières du royaume, et qui avaient déjà informé l'empereur[399] de

ses liaisons criminelles avec les Perses. Varazdat espérait pouvoir se

justifier auprès de ce prince; mais celui-ci, irrité au dernier point,

refusa de l'admettre en sa présence, le fit charger de fers et l'envoya

en exil à l'extrémité de l'empire, dans l'île de Thulé, à ce que disent

les écrits arméniens[400].]

[Note 395: Le canton de Carin, appelé _Caranitis_ par les auteurs

anciens, répond au territoire d'Arzroum, que les Arméniens appellent

encore actuellement du nom de _Carin_ ou _Garin_. Voyez mes _Mémoires

historiques et géographiques sur l'Arménie_, t. 1, p. 44 et 66.--S.-M.]

[Note 396: Il était, dit Faustus de Byzance, l. 5, c. 37, revêtu

d'une forte armure de fer qui le couvrait de la tête aux pieds, monté

sur un cheval robuste également armé. Comme les guerriers du moyen âge,

les cavaliers arméniens se couvraient eux et leurs chevaux d'armures

complètes, qui les mettaient à l'abri de toutes les atteintes de

l'ennemi. Ammien Marcellin donne, l. 24, c. 4 et 6, et l. 25, c. 1, la

description de leur costume de guerre. Voyez t. 3, p. 97, 114 et 131,

not. 1.--S.-M.]

[Note 397: Voyez t. 3, p. 365, l. XVII, § 59.--S.-M.]

[Note 398: Le roi Bab ou Para avait été mis à mort en l'an 374;

c'est donc en l'an 378 que tombe la fin du règne de Varazdat. Tous les

écrivains arméniens lui donnent un règne de quatre ans.--S.-M.]

[Note 399: Il paraît que cet empereur était Théodose. Les Arméniens

et Moïse de Khoren en particulier, l. 3, c. 40, le disent; il n'y a

aucune raison valable pour ne pas admettre leur témoignage: cependant

il serait possible aussi que ce fût Gratien, qui régnait alors. Mais,

comme ainsi qu'on va le voir, Théodose monta sur le trône, peu après

le 19 janvier 379, il se pourrait que l'exil de Varazdat, dont il sera

question dans la note ci-après, ne se fût effectué que sous le règne

de Théodose. On conçoit alors comment les Arméniens auront attribué à

Théodose la destitution de Varazdat.--S.-M.]

[Note 400: Il l'envoya, dit Moïse de Khoren, l. 3, c. 40, _à

Thoulis, île de l'océan_. On voit par ce que rapporte Procope, _de bel.

Goth._ l. 2, c. 15, que les Romains et les Grecs de Constantinople

donnaient alors le nom de Thulé à la Scandinavie, et qu'ils

connaissaient fort bien cette presqu'île. Ces notions exactes leur

venaient sans doute des Goths et des autres barbares, qui s'étaient

établis sur le territoire de l'empire, et qui étaient eux-mêmes

en relation avec ce pays éloigné, d'où quelques-uns d'entre eux

tiraient leur origine. On est assez généralement d'accord de regarder

l'attribution faite par Procope du nom de Thulé à la Scandinavie, comme

l'emploi abusif d'une dénomination qui s'appliquait à une île située au

nord dans l'océan Britannique, et rendue célèbre par les découvertes

du fameux navigateur Pythéas de Marseille. Je connais toutes les

opinions émises sur ce point difficile de géographie ancienne. Elles

me semblent peu satisfaisantes, et je ne vois aucune solide raison qui

puisse empêcher de croire que cette dénomination n'ait pu effectivement

s'appliquer à toute la Scandinavie, connue seulement alors par les

relations des navigateurs venus des îles Britanniques. Je ne vois pas

pourquoi l'emploi de cette appellation ne serait qu'une hypothèse du

seul Procope, lui qui pouvait peut-être encore consulter les écrits

de Pythéas, ou au moins des ouvrages dans lesquels les découvertes du

navigateur marseillais devaient être décrites avec plus de détails

que dans les livres que nous possédons. Mais, quand on admettrait

avec moi que le nom de Thulé doit s'appliquer ordinairement dans

les auteurs anciens à la Scandinavie, ou quand il ne serait que la

désignation vague de toute terre située le plus au nord au-delà de la

Grande-Bretagne, il ne s'ensuivrait pas de là qu'on dût nécessairement

croire que l'empereur romain eût exilé un roi d'Arménie dans une

région si reculée, si éloignée des frontières de l'empire et hors des

limites de sa domination: il est bien probable que Varazdat fut relégué

dans une contrée lointaine, mais cependant soumise à sa puissance.

Indépendamment de son application géographique, destinée à désigner

la région la plus septentrionale du monde connu, ce nom s'employait

aussi, d'une manière vague et indéterminée, pour indiquer, un pays

très-reculé vers le nord et situé à la dernière extrémité du monde

connu. Il pourrait donc se faire que les Romains eussent donné le nom

de Thulé à la partie la plus reculée de l'empire vers le nord. Ce qui

me porte à croire qu'il en fut effectivement ainsi, c'est un passage

d'un écrivain latin de l'Angleterre, appelé Richard de Cirencester

(_Richardus Corinensis_), qui vivait vers le 14e siècle, mais qui a

pu puiser ses renseignements dans des auteurs plus anciens. Il est

évident, au reste, qu'il en est ainsi pour divers faits qui nous

sont bien connus, par des auteurs qui existent encore. Cet historien

fait mention d'une province romaine qui exista autrefois dans les

îles britanniques, et qu'il nomme _Vespasiana_. Cette province, dont

il n'est question nulle part ailleurs, était formée d'une partie de

l'Écosse septentrionale au nord du Forth et de la Clyde, au-delà du

rempart élevé par les ordres d'Antonin le Pieux. Elle s'étendit, à ce

qu'il paraît, jusqu'aux environs d'Inverness. Les détails que donne cet

auteur paraissent mériter toute confiance; il y joint un itinéraire

de cette partie de l'Écosse, semblable aux autres monuments de ce

genre que les Romains nous ont transmis. Celui-ci ne paraît pas moins

authentique. Cette province, selon cet écrivain, fut constituée du

temps d'Antonin le Pieux, par suite des victoires de Lollius Urbicus,

lieutenant de cet empereur, mentionné déja dans la vie d'Antonin par

Jules Capitolin. _Britannos_, dit Richard de Cirencester, _per Lollium

Urbicum proprætorem, et Saturninum præfectum classis vicit_. Cette

province fut appelée _Vespasiana_, en l'honneur de la famille de

Domitien, sous le règne duquel elle avait été conquise pour la première

fois. En effet, c'est sous cet empereur que les victoires d'Agricola

portèrent les armes romaines jusqu'à l'extrémité de l'île. Voici le

texte de Richard. _Hæc provincia dicta est in honorem familiæ Flaviæ,

cui suam Domitianus imperator originem debuit, et sub quo expugnata,

Vespasiana._ Les vestiges de voie romaine et les inscriptions latines

trouvées dans cette partie de l'Écosse, sont la preuve de l'existence

de cette province. Richard de Cirencester ajoute que, sous les derniers

empereurs, il croit quelle fut appelée Thulé; _et, ni fallor, sub

ultimis imperatoribus, nominata erat Thule_, et il pense que c'est

d'elle que Claudien a voulu parler, _de qua Claudianus vates his

versibus facit mentionem_, dans ces vers (de 4º cons. Hon. v. 32,) où

il dit que Thulé fut échauffée du sang des Pictes, et que la froide

Ierne pleura des monceaux de Scots.

....... incaluit Pictorum sanguine Thule;

Scotorum cumulos flevit glacialis Ierne.

Comme Ierne est l'Irlande, habitée alors par les Scots, on ne peut

guère douter que le poète n'ait voulu désigner par le nom de Thulé la

terre occupée par les Pictes, c'est-à-dire l'Écosse septentrionale;

ceci est d'autant plus vraisemblable, qu'il dit un peu avant,

_maduerunt Saxone fuso Orcades_, ce qui fait voir que le nom de Thulé,

ne peut s'appliquer aux Orcades. Ces vers se rapportent aux conquêtes

de Théodose, père de l'empereur du même nom, qui poussa ses conquêtes

jusqu'à l'extrémité de l'Écosse. C'est à ses victoires qu'on fut

redevable de l'établissement de la province de _Valentia_, formée de la

partie méridionale de l'Écosse, possédée autrefois et ensuite perdue

par les Romains, ainsi que la Vespasiane. Il est à remarquer encore que

la dénomination de la province fondée par Théodose, est tout-à-fait

du même genre, se rapportant à Valentinien, sous le règne duquel elle

fut érigée. Le général de ce prince pénétra alors dans l'ancienne

Vespasiane, qui rentra en tout ou en partie, sous la domination de

l'empire et put recevoir le nom de Thulé, comme étant située dans la

partie la plus septentrionale et la plus reculée du monde romain. On

conçoit alors que Théodose ait pu reléguer dans cette région lointaine

et barbare un prince dont il avait à se plaindre. Les îles britanniques

étaient un lieu d'exil rigoureux. On en voit plusieurs exemples dans

l'histoire de l'empire, et on pourrait indiquer d'autres princes

arméniens qui y avaient été envoyés.--S.-M.]

[Note latérale: XLVII.

[Manuel est maître de l'Arménie.]

[Faust. Byz. l. 5, c. 37 et 42.]]

--[La fuite de Varazdat laissa l'Arménie toute entière au pouvoir

de Manuel, qui rassembla aussitôt les seigneurs du royaume, pour

conférer avec eux sur les mesures qu'il fallait prendre pour le salut

du pays. Il fit venir la reine Zarmandokht, veuve de Para, et ses

deux fils, Arsace et Valarsace[401], trop jeunes encore pour qu'ils

pussent régner. Manuel les traita avec tous les égards dus à leur

illustre naissance. Il les fit élever royalement, en attendant qu'il

pût leur remettre un jour le rang suprême, puis du consentement de

leur mère et des grands de l'état, il prit les rênes du gouvernement

et administra le pays avec la plénitude du pouvoir souverain. Tout

fut remis sur l'ancien pied; les seigneurs qui avaient été dépossédés

de leurs principautés, y furent réintégrés, et bientôt la plus grande

tranquillité régna dans toute l'Arménie. La famille de Siounie, qui

avait tant souffert au milieu de ces révolutions, et qui avait été

presque toute exterminée par Sapor[402], fut rétablie dans son ancien

rang. Babik, Sam et Valinak en étaient les derniers rejetons. Babik

fut déclaré prince de Siounie, et ses frères furent pourvus de charges

honorables. Ces changements n'étaient cependant pas de nature à

satisfaire les Romains: Manuel le savait, et il songeait aux moyens

de se mettre à l'abri du ressentiment de l'empereur. La position

critique où étaient alors les affaires des Romains, dont toutes les

forces étaient occupées dans la Thrace et sur les rives du Danube,

les empêchèrent de se mêler des révolutions survenues en Arménie.

Toutefois il n'était guère douteux que s'ils parvenaient à triompher

des Barbares, ils ne cherchassent à rétablir leur autorité dans ce

pays; c'est pour cette raison que Manuel songea à s'assurer contre eux

de l'alliance des Persans.]

[Note 401: Voy. t. 4, p. 27, liv. XIX, § 19.--S.-M.]

[Note 402: Voy. t. 3, p. 360, liv. XVII, § 58.--S.-M.]

[Note latérale: XLVIII.

[Alliance des Arméniens avec les Perses.]

[Faust. Byz. l. 5, c. 38.]]

--[De concert avec la reine, Manuel fit partir une nombreuse ambassade,

à la tête de laquelle il plaça le prince Gardchouil Malkhaz, dynaste

des Khorhkhorhouniens[403]. Il fut chargé de présenter à Sapor, de la

part de Zarmandokht et du connétable, des présents magnifiques et des

lettres, dans lesquelles ils offraient de soumettre l'Arménie à ses

lois, en échange des secours qu'ils lui demandaient. Après tant de

travaux, Sapor obtint sans aucune peine, et par le libre consentement

des Arméniens, ce qui avait toujours été l'objet constant de ses

désirs. Il fut ravi de joie, et il en donna d'éclatantes marques

aux envoyés de Manuel, qui furent comblés de ses dons. Le général

Suréna[404] et plusieurs autres seigneurs persans furent chargés de

reconduire les ambassadeurs arméniens, avec un corps de dix mille

cavaliers armés de toutes pièces[405], destinés à défendre la reine

Zarmandokht et ses enfants contre toutes les attaques de ses ennemis

et des Romains. Suréna fut en outre chargé par son souverain d'offrir

à la reine un diadème et des ornements royaux d'une magnificence

extrême. Des présents semblables furent destinés pour les deux fils de

Zarmandokht et pour Manuel. Les seigneurs ne furent pas traités avec

des attentions moins flatteuses. Une telle conduite lui gagna tous les

cœurs; les malheurs qu'il avait causés autrefois à l'Arménie furent

oubliés; et, sous la protection des troupes persanes, la plus profonde

paix régna dans ce pays. Suréna résida en Arménie avec le titre persan

de _Marzban_, c'est-à-dire de commandant de frontière[406], dignité

très-relevée, et qui conférait une grande puissance à celui qui en

était revêtu. Les Arméniens profitèrent de la position difficile où se

trouvait alors l'empire, pour seconder les opérations militaires des

Persans. Tel fut le changement politique qui s'opéra dans l'Arménie,

sous le gouvernement de Manuel.--S.-M.

[Note 403: Le pays des Khorhkhorhouniens compris dans la grande

province de Douroupéran, était situé au nord-ouest du lac de Van, et

possédé par une famille issue de Haïk, premier roi de l'Arménie, par

un nommé Khorh, qui avait fixé son séjour dans la région qui prit

ensuite son nom. Cette famille fut appelée à une époque plus moderne

Malkhazouni, à cause d'un certain Malkhaz, qui en était le chef au

temps de Valarsace premier roi arsacide d'Arménie, au deuxième siècle

avant notre ère. Voyez mes _Mémoires historiques et géographiques sur

l'Arménie_, t. 1, p. 100 et 247-249.--S.-M.]

[Note 404: Voy. t. 3, p. 79, note 2, l. XIV, § 15.--S.-M.]

[Note 405: C'est ce que les auteurs grecs et latins appellaient des

_cataphractaires_.--S.-M.]

[Note 406: Voyez t. 1, p. 408, note 2, l. VI, § 14.--S.-M.]

[Note latérale: AN 379.

Histoire du Bas-Empire. Tome 04 · 第 122 / 388 题