L'Asie aurait peut-être éprouvé les mêmes désastres, si le comte
Jule[369] n'eût pris une de ces résolutions extrêmes, que l'humanité
déteste, que la politique prétend justifier par la nécessité, mais qui
ne paraissent jamais vraiment nécessaires aux yeux de la bonne foi et
de la justice. Ce comte ayant, par ordre de Valens, conduit en Asie les
plus jeunes d'entre les Goths, les avait dispersés en diverses villes
au-delà du mont Taurus, dans la crainte que s'ils étaient réunis ils
ne se portassent à quelque violence. Il fut averti que cette jeunesse
fougueuse, instruite du traitement fait au reste de la nation, et de sa
révolte, formait des complots secrets; et que par des messages mutuels,
envoyés d'une ville à l'autre, elle prenait des mesures pour se rendre
maîtresse des lieux où elle était établie, et pour venger ses parents
et ses compatriotes. Sur cet avis il prend son parti: il écrit à tous
les commandants des places. Conformément à ses ordres, on assemble
les Goths dans chaque ville pour leur faire savoir: _que l'empereur,
désirant les incorporer à ses sujets, veut leur donner de l'argent et
des terres; qu'ils aient donc à se rendre un tel jour à la métropole_.
Ces jeunes Barbares, ravis de joie, oublient leurs complots: ils
attendent avec impatience le jour marqué, et se rendent à l'ordre. Tout
était préparé pour les recevoir. Dès qu'ils sont assemblés dans la
place publique de chaque capitale, les soldats cachés dans les maisons
d'alentour se montrent aux fenêtres, et les accablent de pierres et de
traits. On passe au fil de l'épée ceux qui prennent la fuite; et dans
un seul jour, en diverses villes, comme par un même signal, un nombre
infini de ces malheureux fut sacrifié à une défiance sanguinaire[370].
Ce massacre justifia les cruautés que leurs pères exerçaient alors en
Occident.
[Note 369: Il était maître de la milice au-delà du mont Taurus.
_Julius magister militiæ trans Taurum._ Amm. Marc., _ibid._--S.-M.]
[Note 370: Selon Zosime, l. 4, c. 26, ce massacre fut exécuté par
les ordres du sénat de Constantinople.--S.-M.]
[Note latérale: XXXVIII.
Ravages des Goths.