Les Goths dépourvus de machines, et ne sachant pas même faire les
approches, n'imaginaient d'autre moyen que de tuer à coups de traits
ceux qui paraissaient sur les murailles, et de monter ensuite à
l'escalade; mais comme ils perdaient beaucoup plus de monde qu'ils
n'en abattaient, ils eurent recours à un stratagème qui aurait réussi,
s'il eût été mieux concerté. Ils engagèrent quelques déserteurs à
retourner dans la ville, comme s'ils se fussent échappés des mains
des assiégeants; ces traîtres devaient mettre secrètement le feu en
divers endroits, pour faciliter l'escalade, tandis que les assiégés
s'occuperaient à éteindre l'incendie. Sur le soir les déserteurs
s'avancèrent au bord du fossé, tendant les bras et demandant avec
instance d'être reçus dans la place. On leur ouvrit les portes; on les
interrogea sur les desseins des ennemis: comme ils ne s'accordaient
pas dans leurs réponses, on en conçut du soupçon; on les appliqua à
la torture. Ils avouèrent leur trahison, et eurent la tête tranchée.
Au milieu de la nuit, les Barbares ne voyant pas paraître de flammes,
et se doutant que leur ruse était découverte, comblèrent le fossé, et
vinrent en foule attaquer les portes, s'efforçant de les enfoncer ou
de les rompre. Leurs principaux capitaines animaient leurs efforts, et
s'exposaient eux-mêmes avec encore plus de hardiesse. Les habitants
et les officiers du palais se joignant aux soldats de la garnison,
opposaient la plus vigoureuse résistance. Aucun trait jeté même au
hasard dans les ténèbres sur une si grande multitude, ne tombait en
vain. Comme on remarqua que les Barbares faisaient à leur tour usage
des flèches qu'on tirait sur eux, on ordonna aux archers de couper la
corde qui tenait le fer fermement emmanché dans le bois; mais rien
ne causa plus d'effroi aux ennemis, que la vue d'une pierre énorme
lancée d'une machine, et qui vint en bondissant rouler à leurs pieds.
Ils en furent tellement épouvantés qu'ils allaient prendre la fuite,
si leurs généraux, faisant sonner toutes les trompettes, ne se fussent
avancés à leur tête, leur montrant la ville et leur criant: _Voilà le
magasin où sont enfermées les richesses que l'avarice de Valens vous
a enlevées; voilà la prison de vos femmes et de vos filles arrachées
de vos bras, et qui gémissent dans une honteuse captivité_. Tous
aussitôt courent tête baissée vers les murailles; ils plantent les
échelles; chacun s'empresse de monter le premier: on décharge sur
eux des quartiers de roche, des meules de moulin, des fragments de
colonnes. Les échelles sont brisées, et avec elles tombent les uns sur
les autres les soldats écrasés de ces masses foudroyantes, ou percés de
javelots. D'autres succèdent, et sont encore renversés. Mais comme ils
voient aussi un grand nombre d'habitants tomber du haut des murailles,
ils s'encouragent, ils se pressent les uns les autres, ils plantent
de nouveau leurs échelles sur des monceaux de carnage; et n'observant
plus aucun ordre, ils montent et sont précipités par pelotons. Cette
horrible attaque, où la rage des assiégeants et des assiégés était
égale, dura depuis le milieu de la nuit jusqu'à la nuit suivante.
Alors les Goths désespérés se retirèrent sous leurs tentes, la plupart
sanglants et estropiés, s'accusant mutuellement de n'avoir pas écouté
Fritigerne qui les avait voulu détourner de cette funeste entreprise.
[Note latérale: XXXV.
Les Goths marchent à Périnthe.