Avant qu'il se fût rendu auprès de Fritigerne, deux escadrons de la
garde de l'empereur[353], emportés par une impatience téméraire,
allèrent sans en avoir reçu l'ordre donner pique baissée sur les
ennemis; et dans ce moment, Alathée et Saphrax arrivant avec leur
cavalerie[354], fondirent sur eux, taillèrent en pièces tous ceux
qu'ils purent atteindre, et repoussèrent le reste avec Richomer
jusqu'au gros de l'armée romaine. La bataille devint générale; les deux
armées s'ébranlèrent en lançant une grêle de flèches et de javelots;
elles se choquèrent avec fureur, et se balancèrent quelque temps. Les
cavaliers de l'aile gauche des Romains pénétrèrent jusqu'aux chariots
qui formaient l'enceinte du camp des Barbares; mais n'étant pas
secondés, ils furent rompus et renversés par la multitude des ennemis.
Alors, toute la cavalerie tourna le dos, et ce fut la principale cause
de la défaite. L'infanterie qui demeurait à découvert, fut bientôt
enveloppée, et tellement resserrée, que les soldats n'avaient le libre
usage ni de leurs bras ni de leurs armes. Aveuglés par une nuée de
poussière, ils ne pouvaient ni adresser leurs coups ni éviter ceux des
Barbares, qui s'abandonnant sur eux, les écrasaient sous les pieds
de leurs chevaux. Dans une épaisse obscurité, on n'entendait que le
bruit des armes, le cri des combattants, les gémissements des mourants
et des blessés. Le massacre ayant éclairci les rangs, les Romains,
quoiqu'épuisés de fatigue, retrouvaient des forces dans la rage et le
désespoir. La terre n'était plus couverte que de sang, de carnage, de
morts couchés sous des mourants; enfin, ce qui restait de Romains,
réunissant leurs efforts, ils s'ouvrirent un passage et prirent la
fuite.
[Note 353: C'étaient les archers de la garde et les scutaires, qui
étaient commandés par l'Ibérien Bacurius et par Cassion. _Sagittarii
et Scutarii, quos Bacurius Iberus quidam tunc regebat et Cassio._ Amm.
Marcell., l. 31, c. 12. Ce Bacurius si renommé par son courage et sa
franchise, et qui se distingua beaucoup sous le règne de Théodose,
avait été roi de l'Ibérie; il avait préféré le service des Romains au
joug des Perses, et depuis long-temps il était employé dans les troupes
impériales. Sous Théodose il fut duc de la frontière de Palestine, et
ensuite comte des Domestiques, ce qui était une très-haute dignité.
Il existe dans le recueil des lettres de Libanius, publié par Wolf,
quelques lettres qui lui sont adressées. Zosime rapporte, l. 4, c.
57, qu'il était Arménien de naissance. Βακούριος, dit-il, ἕλκων ἐξ
Ἀρμενίας τὸ γένος. Il est évident qu'il se trompe, car tous les
autres témoignages, et ils sont assez nombreux, le font Ibérien.
Rufin qui l'avait connu personnellement en parle dans son Histoire
ecclésiastique, l. 10, c. 10, comme d'un homme très-zélé pour la
religion catholique.--S.-M.]
[Note 354: Ils étaient mêlés avec des Alains. _Equitatus Gothorum
cum Alatheo reversus et Safrace, Alanorum manu permista._ Amm. Marc.,
l. 31, c. 12.--S.-M.]
[Note latérale: XXIX.