Ce succès, et quelques autres encore, que Sébastien n'oubliait pas
d'exagérer dans les lettres qu'il écrivait à Valens, relevaient le
courage de ce prince; mais ce qui le piquait vivement, c'était la
célèbre victoire de son neveu, dont il reçut alors la nouvelle. Il
n'aimait pas Gratien ennemi de l'arianisme, et qui, sans le consulter,
avait reconnu un nouvel empereur. Jaloux de la gloire que ce jeune
prince venait d'acquérir, Valens brûlait d'envie de l'effacer par un
exploit éclatant[341]. Il se voyait à la tête d'une belle armée; les
vétérans, qu'il avait imprudemment congédiés, étaient revenus joindre
leurs drapeaux; tout ce qu'il y avait de bons officiers dans l'empire,
marchaient à sa suite. Trajan même, quoique disgracié, n'avait pas
voulu manquer à son prince dans une occasion si importante. L'empereur
partit donc de Mélanthias; et étant averti que les ennemis, afin de lui
couper le passage des vivres, se disposaient à se rendre maîtres des
défilés du mont Rhodope, dès qu'il les aurait traversés, il y laissa un
corps de cavalerie et d'infanterie. Trois jours après son départ, il
apprit que les Barbares marchaient vers Nicée[342], et qu'ils étaient
déja à quinze milles d'Andrinople. Sur un faux rapport de ses coureurs,
qu'ils n'étaient qu'au nombre de dix mille hommes, il se hâta d'aller
à leur rencontre. Il fut bientôt détrompé par des avis plus certains.
Pendant qu'il se retranchait près d'Andrinople[343], arriva Richomer
avec les lettres de Gratien, qui le priait de l'attendre. Valens
assembla le conseil; Sébastien et la plupart des officiers opinaient
à donner bataille sans aucun délai: ils disaient que _l'empereur ne
devait partager avec personne l'honneur d'une victoire assurée; que les
Barbares, déjà vaincus les jours précédents, n'étaient pas en état
de la disputer_. Victor, général de la cavalerie[344], plus sage et
plus expérimenté que Sébastien, pensait au contraire, qu'_il fallait
profiter de la jonction des légions gauloises, pour faciliter la
victoire; qu'il serait même plus prudent de ne rien hasarder contre une
si grande multitude de barbares; de les affaiblir par des surprises et
des attaques réitérées; de leur couper les vivres, et de les réduire
par la famine à se rendre, ou à se retirer des terres de l'empire_.
Mais les conseils de Victor, autrefois si estimés de Julien, avaient
moins de crédit auprès de Valens que les flatteries de ses courtisans.
Son avis ne fut pas écouté, et la bataille fut décidée.
[Note 341: _E Melanthiade signa commovit, æquiparare facinore
quodam egregio adolescentem properans filium fratris, cujus virtutibus
urebatur._ Amm. Marc., l. 31, c. 12.--S.-M.]
[Note 342: Cette ville qui faisait partie de la division de la
Thrace, qu'on appelait Hémimont à cause de sa situation au pied du mont
Hémus, était à 145 milles de Constantinople, non loin d'Andrinople.
Cette ville est célèbre dans l'histoire ecclésiastique par le
formulaire, que les Ariens y firent signer aux députés du concile de
Rimini et à presque tous les évêques.--S.-M.]
[Note 343: Près du faubourg d'Andrinople, _prope suburbanum
Hadrianopoleos_. Amm. Marc., l. 31, c. 12.--S.-M.]
[Note 344: Ammien Marcellin nous apprend à cette occasion, que cet
habile général, dont il a été si souvent question sous le règne de
Julien, n'était pas Romain, mais Sarmate. _Victor_, dit-il, _nomine
magister equitum, Sarmata_. Ammien Marcellin, l. 31, c. 12.--S.-M.]
[Note latérale: XXV.