Il y séjourna quelque temps, s'appliquant à gagner le cœur de ses
soldats par de bons traitements et par des manières douces et
familières. Les Goths, qui s'étaient avancés jusqu'aux bords de la
Propontide, n'eurent pas plus tôt appris que l'empereur était sorti
de Constantinople avec une nombreuse armée, qu'ils repassèrent le
mont Rhodope et retournèrent vers Andrinople, dans le dessein d'y
réunir leurs troupes, dont une partie était campée près de Bérhée
et de Nicopolis. Valens instruit de ces mouvements, et craignant
pour Andrinople, y envoya Sébastien, dont nous avons eu tant de fois
occasion de parler. C'était le héros de ce temps-là; et comme il était
manichéen et grand ennemi des catholiques, les ariens et les païens
même affectaient d'en faire beaucoup d'estime. Ammien Marcellin le
représente comme un parfait capitaine: brave avec prudence, ménageant
le sang de ses troupes plus que le sien propre, méprisant l'argent
et toutes les commodités de la vie, aimant ses soldats, mais aussi
attentif à punir leurs désordres qu'à récompenser leurs services. Il
s'était attaché à Valentinien, et après la mort de ce prince on avait
appréhendé, comme nous l'avons dit, que l'affection des troupes ne
l'élevât sur le trône. Les calomnies des eunuques, trop puissants
dans les deux cours d'Occident, et toujours ennemis du mérite, le
déterminèrent à passer au service de Valens[338], qui le reçut à bras
ouverts, et voulut mettre en œuvre ses talents. L'ayant revêtu de la
charge de général de l'infanterie à la place de Trajan, il lui permit
de prendre à son choix trois cents hommes dans chaque légion, pour
les conduire au secours d'Andrinople. Sébastien voyant la mollesse
et la lâcheté qui s'étaient introduites dans les troupes de Valens,
choisit parmi les nouvelles levées les soldats les mieux faits et qui
donnaient plus de signes de courage; persuadé qu'il était plus facile
de discipliner des milices, que de ramener à la discipline des troupes
qui s'en étaient écartées. Il les sépara du reste de l'armée, les
formant par de fréquents exercices à toutes les évolutions, punissant
sévèrement la désobéissance, et leur inspirant cette sensibilité
pour la louange qui produit de grandes actions, et qui en facilite la
récompense.
[Note 338: Il venait alors d'Italie, selon Ammien Marcellin, l.
31, c. 11, _Sebastiano_, dit-il, _paulo ante ab Italia ut petierat
misso, vigilantiæ notæ ductori pedestris exercitûs curâ commissâ, quem
regebat antea Trajanus_. Zosime se contente de dire, l. 4, c. 22, qu'il
abandonnait l'Occident, καταλιπὼν Σεβαστιανὸς τὴν ἑσπέραν.--S.-M.]
[Note latérale: XXIII.