Valens était arrivé à Constantinople le trentième de Mai[332]. Il
y trouva le peuple dans la consternation. Les Goths faisaient des
courses jusqu'aux portes de la ville[333]. L'empereur amenait avec
lui un corps nombreux de cavaliers sarrasins, que Mavia leur reine
lui avait envoyés, lorsqu'il était parti d'Antioche. Il les employa
avec succès à nettoyer la campagne de tous les partis[334]. Ces
cavaliers courant avec la rapidité de l'éclair, chargeaient à leur
avantage, et échappaient à toutes les poursuites, rapportant tous les
jours un grand nombre de têtes d'ennemis[335]. Valens, mécontent du
succès de la bataille de _Salices_, ôta à Trajan le commandement des
troupes; et comme il l'accablait de reproches: _Prince_, lui répondit
hardiment ce général, _ce n'est pas nous que vous devez accuser.
Quel succès pouviez-vous espérer dans un temps où vous faisiez la
guerre à Dieu même, dont vous persécutiez les vrais adorateurs?_ Tout
retentissait de murmures contre Valens; on lui reprochait d'avoir
introduit les Goths dans l'empire, et de n'oser se montrer devant
eux, ni leur livrer bataille. Le 11 de Juin, comme il assistait aux
jeux du Cirque, tout le peuple s'écria: _Qu'on nous donne des armes,
et nous irons combattre_[336]. L'empereur, outré de colère, partit
aussitôt avec son armée, menaçant de ruiner la ville de fond en
comble à son retour, et d'y faire passer la charrue, pour la punir
de son insolence actuelle, et des attentats qu'elle avait autrefois
commis dans la révolte de Procope. Lorsqu'il sortait des portes, un
solitaire nommé Isaac, saisissant la bride de son cheval: _Prince_,
lui dit-il, _où courez-vous? Le bras de Dieu est levé sur votre tête:
vous avez affligé son Église; vous en avez banni les vrais pasteurs:
rendez-les à leur troupeau, ou vous périrez avec votre armée._ _Je
reviendrai_, repartit Valens en colère, _et je te ferai repentir de ta
folle prédiction_. En même temps il donna ordre de mettre aux fers ce
fanatique, et de le garder jusqu'à son retour: _J'y consens_, s'écria
le solitaire, _ôtez-moi la vie, si vous conservez la vôtre_. On voit
par ce discours d'Isaac, que supposé que Valens eût permis aux évêques
catholiques de retourner à leurs églises, cette permission n'était pas
générale. Chargé de ces malédictions, il alla camper à six lieues de
Constantinople, près du château de Mélanthias[337], qui appartenait aux
empereurs.
[Note 332: C'est Socrate, l. 4, c. 38, qui fournit cette
date.--S.-M.]
[Note 333: Ils portaient d'un autre côté, selon Zosime, l. 4, c.
34, leurs ravages jusque dans la Macédoine et la Thessalie.--S.-M.]
[Note 334: Selon Zosime, ces Sarrasins inspiraient tant de terreur
aux Goths, qu'ils auraient mieux aimé se livrer aux Huns, que de
s'exposer aux atteintes de ces cavaliers. Καὶ σφᾶς ἐκδοῦναι τοῖς
Οὔννοις μᾶλλον, ἤ ὑπὸ Σαῤῥακηνῶν πανωλεθρίᾳ διαφθαρῆναι. Zos. l. 4, c.
22.--S.-M.]
[Note 335: Les courses de ces cavaliers débarrassèrent le terrain,
dit Zosime l. 4, c. 22, et donnèrent à l'empereur le moyen de faire
avancer ses troupes: γέγονεν εὐρυχωρία τῷ βασιλεῖ παραγαγεῖν εἰς τὸ
πρόσω τὸ στράτευμα.--S.-M.]
[Note 336: Ammien Marcellin dit même l. 31, c. 11. qu'il y eut une
légère sédition. _Moratus paucissimos dies seditioneque popularium levi
pulsatus._--S.-M.]
[Note 337: Il était à 140 stades de Constantinople. C'était une
maison de campagne impériale, _villa cæsariana_.--S.-M.]
[Note latérale: XXII.
Sébastien général.
Amm. l. 31, c. 11.
Zos. l. 4, c. 22 et 23.