Après avoir fait les dispositions nécessaires pour la sûreté de la
Gaule, Gratien prit sa route par la Rhétie. Il passa par Arbon [_Arbor
felix_][326], au bord du lac de Constance, et arriva à _Lauriacum_,
ville du Norique, célèbre en ce temps-là: c'est aujourd'hui le village
de Lorch, sur le Danube, entre les rivières de Traun et d'Ens. Le jeune
empereur fit alors une faute trop ordinaire aux souverains. Frigérid
allait fermer le pas de Sucques, pour empêcher les Barbares de pénétrer
en Occident. Ce général était habile, sage, d'un esprit solide, actif,
mais plus occupé de projets utiles que d'entreprises brillantes, tel,
en un mot, que dans de si fâcheuses conjonctures il aurait fallu le
retenir au service, s'il eût voulu se retirer. Tandis qu'il travaillait
avec zèle à servir l'État, les courtisans oisifs le ruinèrent dans
l'esprit de Gratien; il l'éloigna, et envoya pour le remplacer le
comte Maurus, fanfaron, étourdi, intéressé[327]: c'était le même qui
avait mis son collier sur la tête de Julien, lorsqu'on avait proclamé
ce prince empereur, et qu'on lui cherchait un diadème[328]. Gratien
ayant mandé à son oncle la victoire qu'il venait de remporter sur les
Allemans, fit conduire ses bagages par terre, et s'étant embarqué sur
le Danube avec son armée, il arriva à _Bononia_[329], et s'arrêta
quatre jours à Sirmium[330]. Une fièvre intermittente ne l'empêcha pas
de continuer sa marche jusqu'à une ville de Dacie, nommée _le camp
de Mars_[331]. Il fut attaqué dans cette route par un grand corps
d'Alains, qui lui tuèrent plusieurs soldats. De là il dépêcha à Valens
le comte Richomer, pour l'avertir qu'il allait incessamment le joindre,
et pour le prier de l'attendre et de ne pas s'exposer seul au péril
d'une bataille qui devait décider du sort de l'empire.
[Note 326: Ce lieu, peu considérable, situé au midi du lac de
Constance, dans le canton de Thurgovie, est placé par les itinéraires
romains à 20 milles au nord-ouest de _Brigantia_, actuellement
Brégentz.--S.-M.]
[Note 327: _Successor Maurus nomine mittitur comes, venalis
ferociæ specie, et ad cuncta mobilis et incertus._ Am. Marc. l. 31, c.
10.--S.-M.]
[Note 328: Voyez t. 2, pag. 326, liv. XI, § 9.--S.-M.]
[Note 329: Voyez au sujet de cet endroit t. 2, p. 366, not. 2, l.
XI, § 38.--S.-M.]
[Note 330: _Gratianus docto litteris patruo, quâ industriâ
superaverit Alamannos, pedestri itinere præmissis impedimentis et
sarcinis, ipse cum expeditiore militum manu permeato Danubio, delatus
Bononiam, Sirmium introiit._ Amm. Marc. l. 31, c. 11.--S.-M.]
[Note 331: Ce lieu, qui était dans la partie de la Mœsie appelée
_Dacia ripensis_, à cause de sa position sur le bord du Danube, est
encore mentionné dans le Synecdème d'Hiéroclès; mais on ignore sa
véritable position. On apprend de Sozomène, l. 9, c. 5, que c'était un
siége épiscopal. Procope parle aussi de cette place dans son traité
des édifices de l'empereur Justinien, l. 4, c. 6; mais ce qu'il y a de
singulier dans ce qu'il dit, c'est qu'il en marque la position, non
pas sur le bord du Danube, mais loin du fleuve, οὐ παρὰ τοῦ ποταμοῦ
κειμένων τὴν ὄχθην, ἀλλὰ κατὰ πολὺ ἄποθεν ὄντων, tandis qu'il semble
résulter bien clairement des paroles d'Ammien Marcellin, _per idem
flumen ad Martis castra descendit_, que ce fort était situé sur les
bords du Danube.--S.-M.]
[Note latérale: XXI.
Valens à Constantinople.
Amm. l. 31, c. 11.
Eunap. excerpt. leg. p. 21.
Zos. l. 4, c. 21 et 22.
Idat. chron.
Socr. l. 4, c. 38.
Theod. l. 4, c. 33 et 34.
Hist. misc. l. 12, ap. Murat, t. 1, p. 84.
Theoph. p. 55 et 56.
Zon. l. 13, t. 2, p. 31 et 32.
Cedr. t. 1, p. 313.