Gratien vint joindre son armée victorieuse[323], et passa le Rhin à
dessein d'achever de détruire cette nation remuante et infidèle. A
la nouvelle de son approche, les Lentiens affaiblis par leur défaite
ne prirent cependant pas encore le parti de se soumettre. Ils
abandonnèrent leurs habitations, et se réfugièrent avec leurs femmes et
leurs enfants sur des montagnes escarpées, résolus d'en disputer tous
les rochers comme autant de forteresses, et de s'y défendre jusqu'à
la mort. Pour les forcer dans ces postes avantageux, le nombre était
inutile; il n'était besoin que de courage et d'agilité. Ainsi Gratien
tira de chaque légion cinq cents hommes d'élite. Ceux-ci animés par
l'exemple du jeune empereur, qui s'exposait lui-même, s'efforçaient
de gagner le haut des rochers, bien assurés de battre les ennemis,
s'ils pouvaient seulement les atteindre. Il en coûta beaucoup de sang
de part et d'autre. Les Allemans qui osaient descendre à la rencontre
des Romains, n'échappaient pas à leurs coups: les Romains accablés
de pierres énormes, roulaient avec elles jusqu'en bas; et comme il
était facile de reconnaître l'escorte de l'empereur, les pierres et
les javelots pleuvaient surtout de ce côté-là, et toutes les armes
de ses gardes furent brisées[324]. L'attaque continua sans relâche
depuis midi jusqu'à la nuit. Gratien assembla le conseil. On convint
que de s'obstiner à forcer les ennemis, c'était vouloir perdre toute
l'armée: on jugea qu'il était plus à propos de les réduire par famine.
Dans ce dessein on commençait déja à disposer les postes, lorsque les
Allemans s'en étant aperçus, s'évadèrent par des sentiers inconnus,
et gagnèrent d'autres montagnes encore plus élevées. On les suivit,
et on se préparait à leur couper tous les passages. Enfin effrayés
d'une poursuite si opiniâtre, ils demandèrent grâce, et l'obtinrent
à condition qu'ils donneraient leur plus vigoureuse jeunesse pour
être incorporée aux troupes romaines[325]. Un exploit si difficile,
exécuté avec tant de vivacité, retint dans le devoir tous les Barbares
d'Occident, et Gratien fit connaître de quoi il eût été capable dans
la guerre, s'il eût pu modérer sa passion pour la chasse et son goût
pour les amusements frivoles. Le traître qui avait donné des avis aux
ennemis, fut découvert et mis à mort.
[Note 323: Gratien était encore à Trèves, le 22 avril 378. Selon
Orose, l. 7, c. 33, il se trouva en personne à la bataille. Quoique
avec des forces bien inférieures, dit-il, il se jeta au milieu des
ennemis, _longe impari militum numero sese in hostem dedit_. Le texte
d'Ammien Marcellin n'est pas assez précis pour qu'on sache positivement
s'il est favorable ou contraire à cette assertion.--S.-M.]
[Note 324: _Simul arma imperatorii comitatus auro colorumque
micantia claritudine, jaculatione ponderum densa confringebantur._ Amm.
Marcel. l. 31, c. 10.--S.-M.]
[Note 325: _Oblatâ, ut præceptum est, juventute valida nostris
tirociniis permiscenda._ Amm. Marc. l. 31, c. 10.--S.-M.]
[Note latérale: XX.
Il se met en marche pour aller joindre Valens.
Amm. l. 31, c. 10, 11 et 12.