Tous les Lentiens prirent aussitôt les armes, et l'on vit rentrer
en Gaule quarante mille combattants[314], qui ne respiraient que
vengeance. Gratien alarmé de cette irruption imprévue, rappela les
cohortes qui étaient déja en Pannonie; et ayant rassemblé ce qui
restait de troupes dans la Gaule, il en donna le commandement au comte
Nanniénus[315], et à Mallobaud[316]. Celui-ci était un roi des Francs,
qui s'était attaché au service de l'empire, et qui tenait à honneur
de porter le titre de comte des domestiques. Nanniénus, naturellement
circonspect, voulait différer le combat[317]; mais Mallobaud, dont le
courage était ardent et impétueux, brûlait d'impatience d'en venir aux
mains. Son avis l'emporta; on marcha aux Allemans, qui attendirent
fièrement les Romains dans la plaine d'Argentaria[318]. Cette ville,
alors une des principales de la première Germanie, n'est plus
maintenant qu'un village nommé _Horburg_, sur la droite de la rivière
d'Ill, vis-à-vis de Colmar[319]. Le combat était à peine engagé, que
les Romains, frappés d'une terreur panique, se débandèrent, et se
jetèrent à l'écart dans des sentiers étroits et couverts de bois.
Ce désordre qui devait causer leur perte, leur procura le succès.
S'étant ralliés presque aussitôt, ils revinrent à la charge avec tant
d'audace, que les Barbares s'imaginèrent que Gratien venait d'arriver
avec des troupes fraîches[320]. La terreur passa de leur côté; ils
se retirèrent, mais en bon ordre, s'arrêtant de temps en temps pour
disputer la victoire qu'ils n'abandonnaient qu'à regret; et l'on peut
dire qu'au lieu d'une bataille, cette journée vit plusieurs sanglants
combats. Enfin les Allemans toujours vaincus et réduits au nombre de
cinq mille, se sauvèrent à la faveur des bois[321]. Ils laissèrent
trente mille morts, entre lesquels se trouva leur roi Priarius[322],
qui mourut les armes à la main. Le reste fut fait prisonnier.
[Note 314: Ou même au nombre de soixante-dix milles, ajoute Ammien
Marcellin, l. 31, c. 10, comme l'ont dit quelques-uns par flatterie,
pour augmenter la gloire de leur vainqueur. _Cum quadraginta armatorum
millibus, vel septuaginta, ut quidam laudes extollendo principis
jactitarunt._--S.-M.]
[Note 315: Ce général était sans doute le même que le comte
_Nannenus_ ou _Nanneius_, dont il a déja été question à propos de la
guerre contre les Saxons. Voyez t. 3, p. 409, l. XVIII, § 18. Ammien
Marcellin en parle comme d'un officier également brave et prudent.
_Nannieno negotium dedit (Gratianus)_, dit-il, l. 31, c. 10, _virtutis
sobriæ duci_.--S.-M.]
[Note 316: _Eique junxit Mallobaudem pari potestate collegam,
domesticorum comitem, regemque Francorum, virum bellicosum et fortem._
Amm. Marc. l. 31, c. 10.--S.-M.]
[Note 317: _Nannieno pensante fortunarum versabiles casus, ideoque
cunctandum esse censente._ Amm. Marc. l. 31, c. 10.--S.-M.]
[Note 318: La ville d'_Argentaria_, qui donnait son nom à cette
plaine, a été appelée _Argentovaria_ par plusieurs auteurs anciens, ce
qui me paraît plus exact.--S.-M.]
[Note 319: Ce point de géographie ancienne me semble avoir
été solidement établi par le savant Schoëpflin, dans son _Alsatia
illustrata_, t. 1, pag. 193 et seq.--S.-M.]
[Note 320: Il semblerait par les termes dont se sert Ammien
Marcellin, que les troupes de Gratien arrivèrent effectivement. _Et
splendore consimili_, dit-il, _proculque nitore fulgentes armorum,
imperatorii adventus injecere Barbaris metum_. Ce qui prouve qu'il faut
entendre ainsi cet historien, c'est qu'il rapporte qu'aussitôt après la
bataille, Gratien se mit en marche pour l'Orient. _Hac læti successus
fiduciâ Gratianus erectus, jamque ad partes tendens Eoas._ Amm. Marc.
l. 31, c. 10.--S.-M.]
[Note 321: _Ex prædicto numero non plus quam quinque millia ut
æstimabatur evaderent densitate nemorum tecta._ Amm. Marc. l. 31, c.
10.--S.-M.]
[Note 322: _Rege quoque Priario interfecto._ Quelques savants ont
cru qu'il fallait lire un peu autrement les manuscrits de l'historien
latin et que ce roi devait s'appeler Priamus; ils se fondent sur ce
qu'il est dit dans la Chronique de Prosper, qu'en la 4e année de
Gratien, c'est-à-dire en l'an 379, un certain Priamus régna sur les
Francs. IV _Gratiani anno, Priamus quidam regnat in Francia, quantum
altius colligere potuimus._--S.-M.]
[Note latérale: XIX.