A quelque distance de cette ville campait un corps innombrable de
Goths. Leurs chariots rangés en cercle autour d'eux, leur servaient
de palissades. Les généraux Romains, qui brûlaient d'envie de se
signaler[289], se tenaient prêts à les attaquer au premier mouvement
qu'ils feraient pour décamper; car ces Barbares changeaient souvent
de position. Les Goths, instruits de ce dessein par les transfuges,
prirent le parti de rester en place; et voyant que l'armée romaine
se fortifiait tous les jours par de nouveaux renforts, ils
rappelèrent[290] les détachements qui couraient la campagne. Toutes
leurs forces s'étant réunies, la vue d'une si grande multitude
resserrée dans l'enceinte de leurs chariots[291], embrasait leur
courage: un murmure confus, mêlé au bruit de leurs armes, annonçait
leur impatience; et pour les satisfaire, leurs généraux déclarèrent
qu'ils livreraient la bataille le lendemain. Ils passèrent la nuit sans
dormir, préparant leurs armes, et appelant à grands cris le jour qui
semblait devoir leur apporter la victoire. Les Romains, qui entendaient
ce tumulte, n'osèrent prendre du repos, craignant d'être attaqués dès
la nuit même; et quoiqu'inférieurs en nombre, ils espéraient tout de
la protection du ciel et de leur bravoure.
[Note 289: Ammien Marcellin blâme, l. 31, c. 7, la résolution des
généraux romains, qui au lieu d'affaiblir l'ennemi par des escarmouches
multipliées, prirent le funeste parti d'aller affronter, avec des
troupes braves il est vrai, mais peu nombreuses, les forces bien plus
considérables d'un ennemi qui couvrait les campagnes et les plaines de
ses bataillons.--S.-M.]
[Note 290: _Tessera data gentili._ Amm. Marc. l. 31, c. 7.
C'est-à-dire que les messagers chargés de porter des _tessères_ ou
baguettes, sur lesquelles étaient tracés des ordres de rappel, furent
expédiés selon l'usage de la nation.--S.-M.]
[Note 291: Cette enceinte s'appelait _Carrago_, en leur langue;
_carraginem, quam ita ipsi appellant_, dit Ammien Marcellin, l. 31, c.
7. C'était une espèce de camp retranché formé par des chariots. Il en
est très-souvent question dans le récit des faits militaires, relatifs
aux guerres contre les Barbares. Les Grecs du Bas-empire en adoptèrent
l'usage et lui donnèrent le nom de καραγὸς. Claudien en donne la
description, dans son 2e livre contre Rufin, v. 127 et suiv.
Tum duplicem fossam non exsuperabile vallum,
Asperat alternis su dibus, murique locata
In speciem cæsis obtendit plaustra juvencis.
--S.-M.]
[Note latérale: XII.