Valens apprit avec douleur ces tristes nouvelles. Il se hâta
de conclure la paix avec Sapor[281], et résolut d'aller à
Constantinople[282]. Comme l'été était déjà fort avancé, et que
la Thrace avait un besoin pressant de secours, il envoya d'avance
Profuturus et Trajan[283], à la tête des légions qui revenaient
d'Arménie. C'étaient des troupes d'une valeur éprouvée. A leur approche
les Goths se retirèrent au-delà du mont Hœmus[284]. Les Romains
s'emparèrent des passages, à dessein de leur fermer l'entrée de la
Thrace, et d'attendre les secours que Gratien envoyait à la prière
de Valens[285]. Frigérid, excellent capitaine, amenait des troupes de
la Gaule et de la Pannonie; et Richomer, comte des domestiques[286],
marchait séparément avec un autre corps[287] tiré aussi de la Gaule,
mais dont la plus grande partie déserta dans la route, et retourna sur
ses pas. On soupçonna le consul Mérobaudès d'être l'auteur secret de
cette désertion, parce qu'il craignait que la Gaule trop dégarnie ne
demeurât exposée aux incursions des Allemans. Frigérid, attaqué de la
goutte, fut obligé de s'arrêter en chemin; et l'envie ne manqua pas
de publier que ce n'était qu'un prétexte pour couvrir sa timidité.
Richomer s'étant donc chargé de la conduite des deux corps, joignit
Profuturus et Trajan, lorsqu'ils marchaient à _Salices_[288], ville de
la petite Scythie.
[Note 281: Il envoya le général de la cavalerie Victor du côté
de la Perse, pour arranger les affaires de l'Arménie, qui n'était
pas tranquille à cette époque, comme on peut le voir par les détails
que j'ai placé ci-après § 43-47. _Confestim Victore magistro equitum
misso ad Persas, ut super Armeniæ statu pro captu rerum componeret
impendentium._ Amm. Marc. l. 31, c. 7.--S.-M.]
[Note 282: Valens passa encore toute cette année à Antioche; ses
lois font voir qu'il était dans cette ville le 4 avril, tandis que le 4
juillet et le 9 août suivants il se trouvait à Hiérapolis. Il était de
retour à Antioche le 24 septembre, sans doute après l'époque à laquelle
il fit partir Trajan et Profuturus, avec les troupes qu'il avait
retirées de l'Arménie.--S.-M.]
[Note 283: C'étaient deux officiers ambitieux, dit Ammien
Marcellin, mais peu capables, _ambo rectores, anhelantes quidem altiùs,
sed imbelles_. C'est Trajan qui avait fait assassiner dans un repas le
roi d'Arménie. Voyez ci-devant, p. 24 et suiv., l. XIX, § 19.--S.-M.]
[Note 284: Ce sont les Romains au contraire qui les repoussèrent
au-delà du mont Hémus; _truso hoste ultra Hæmi montis abscisos scopulos
faucibus insedere prœruptis_. Amm. Marc. l. 31, c. 7.--S.-M.]
[Note 285: Depuis le commencement de son règne, Gratien n'avait
pas quitté Trèves, alors résidence impériale. On voit par les lois de
l'an 377 qu'il était le 28 juillet de cette année à Mayence, à cause,
à ce qu'on présume, d'une expédition contre les Allemans. De retour à
Trèves le 17 septembre, il y resta jusqu'au commencement de l'année
suivante.--S.-M.]
[Note 286: _Richomeres domesticorum tunc comes._ Ce général fut
ensuite fait maître de la milice par Gratien, qui le mit bientôt après
au service de Théodose. Il fut créé consul en l'an 384. Il paraît qu'il
était païen, car Libanius (_de Vita_, t. 2, p. 67), l'appelle _un homme
dévoué au culte des Dieux_. Ἱεροῖςτε καὶ θεοῖς προσκείμενος ἄνθρωπος.
Il mourut avec le grade de maître de l'infanterie et de la cavalerie,
_magister peditum equitumque_. On croit sans en citer des preuves bien
évidentes qu'il était du sang royal des Francs.--S.-M.]
[Note 287: Il paraît que c'étaient de mauvaises troupes, car Ammien
Marcellin dit, l. 31, c. 7, avec mépris, _cohortes aliqua nomine
tenus_.--S.-M.]
[Note 288: _Salices_ ou _ad Salices_, cette ville qui devait sans
doute ce nom latin aux saules de son voisinage, est mentionnée dans
l'Itinéraire d'Antonin (ed. Wessel, p. 227) qui la place non loin des
bouches du Danube dans la mer Noire, à 43 milles de Halmyris et à 62 de
Tomes, célèbre par l'exil d'Ovide.--S.-M.]
[Note latérale: XI.