Les Visigoths et les Ostrogoths réunis composaient une armée
innombrable: il y avait outre ceux-là un troisième corps commandé
par Suéridus et Colias. C'étaient des Visigoths, indépendants de
Fritigerne, arrivés en Thrace avant l'irruption des Huns[277]. Valens,
qui n'espérait pas un grand succès de la négociation entamée avec
Sapor, les avait pris à la solde de l'empire, et les tenait campés
auprès d'Andrinople [_Hadrianopolis_], à dessein de les faire passer
en Asie, et de les joindre aux troupes d'Orient, dès que la guerre
serait déclarée. Ils ne prirent d'abord aucune part au soulèvement de
la nation: contents de la paie qu'ils recevaient de l'empereur, ils
demeuraient simples spectateurs des hostilités de leurs compatriotes.
Valens leur ayant donné ordre de passer l'Hellespont, ils témoignèrent
qu'ils étaient prêts d'obéir; ils demandaient seulement le paiement
de leur solde, des vivres, et deux jours de délai pour préparer leurs
équipages. Le magistrat d'Andrinople, irrité de quelque dégât qu'ils
avaient fait dans une terre qui lui appartenait, reçut fort mal leur
demande; pour toute réponse, il fit armer la bourgeoisie[278], et
signifia aux Goths que s'ils ne partaient sur-le-champ, il allait les
faire charger[279]. Les Goths plus étonnés qu'alarmés de cette bravade,
ne s'en mirent pas fort en peine: tant qu'on s'en tint aux injures, ils
les reçurent sans s'émouvoir. Mais quand ils virent leur camp attaqué,
et les traits pleuvoir sur eux, ils tombèrent à grands coups d'épée sur
cette populace téméraire; en tuèrent une partie, repoussèrent le reste
dans la ville; et comme Fritigerne n'était pas éloigné, ils allèrent se
joindre à lui, et revinrent ensemble mettre le siége devant Andrinople.
S'il n'eût été besoin que de valeur, Andrinople était prise. Les Goths
bravaient la mort avec une audace intrépide: les flèches, les javelots,
les pierres lancées des machines en abattaient un grand nombre, sans
ralentir le courage des autres. Mais Fritigerne voyant que, faute
d'entendre l'art des siéges, le sang de tant de braves gens coulait
en pure perte, laissa devant la ville un détachement pour la tenir
bloquée, et décampa avec le reste de ses troupes, disant _qu'il ne
faisait pas la guerre aux murailles[280], et que les Goths trouveraient
dans les campagnes de la Thrace beaucoup plus de profit et moins de
péril_.
[Note 277: Rien ne prouve qu'ils fussent Visigoths, Ammien
Marcellin se contente de dire que c'étaient des nobles Goths;
_Sueridus_, dit-il, l. 31, c. 6, _et Colias, Gothorum optimates, cum
populis suis longè antè suscepti_. Ils étaient en quartier d'hiver
auprès d'Andrinople, _apud Hadrianopolim hiberna dispositi_.--S.-M.]
[Note 278: Ammien Marcellin dit, l. 31, c. 6, que c'était la
populace et les ouvriers employés dans les fabriques d'armes.
_Plebem omnem cum fabricensibus, quorum illic ampla est multitudo._
On apprend de la Notice de l'empire et de quelques autres ouvrages
qu'il se trouvait effectivement à Andrinople une fameuse fabrique
d'armes.--S.-M.]
[Note 279: _Jussisque bellicum canere buccinis, ni abirent ocius ut
statutum est, pericula omnibus minabatur extrema._ Amm. Marc. l. 31, c.
6.--S.-M.]
[Note 280: _Pacem sibi esse cum parietibus memorans._ Amm. Marc. l.
31, c. 6.--S.-M.]
[Note latérale: X.
Valens et Gratien envoient des secours.