Ce général prudent et avisé, instruit de ce qui se passait derrière
lui, continua sa marche, mais avec lenteur, pour leur donner le temps
de le joindre[270]. On arriva à Marcianopolis[271]; et ce fut en ce
lieu que la guerre s'alluma[272]. Lupicinus ayant invité à un repas
Alavivus et Fritigerne, avec un petit nombre des principaux seigneurs
de la nation, plaça des gardes aux portes de la ville, pour en
interdire l'entrée aux Barbares. Ceux-ci demandant avec instance la
permission d'entrer pour acheter des vivres, la querelle s'échauffa;
on en vint aux mains; les Goths animés par la faim et par la fureur,
se jetèrent sur les soldats romains, les massacrèrent et se saisirent
de leurs armes. Lupicinus plongé dans les excès de la débauche et déjà
plein de vin, étant informé de ce désordre, l'augmenta par un trait
de perfidie: il fit égorger la garde d'Alavivus et de Fritigerne.
Cet ordre cruel ne put être si secrètement exécuté, que les cris des
mourants ne pénétrassent jusque dans la salle du festin; et dans le
même moment la nouvelle s'en étant répandue hors de la ville, les
Goths persuadés qu'on en voulait à leurs capitaines, accoururent en
foule, poussant des cris horribles, et menaçant de la plus terrible
vengeance. Fritigerne qui avait l'esprit présent et l'ame intrépide,
voulant s'échapper des mains de Lupicinus, et sauver avec lui les
seigneurs qui l'avaient accompagné, se lève, s'écrie _que tout est
perdu, si on ne les laisse sortir pour se montrer à la nation qui
les croit égorgés; que leur présence peut seule rétablir le calme_.
En même temps il met l'épée à la main, et sort de la ville avec ses
camarades[273]. Il est reçu avec des acclamations de joie: Alathée et
Saphrax venaient d'arriver. Toute la nation monte à cheval; on déploie
les étendards[274]; les Goths marchent, et avec eux le carnage et
l'incendie. Lupicinus rassemble à la hâte tout ce qu'il a de troupes,
les poursuit avec plus de hardiesse que de prudence, et les atteint
à trois lieues[275] de Marcianopolis. A la vue des Romains la rage
des Barbares s'allume; ils fondent sur les bataillons les plus épais,
ils percent, ils massacrent, ils taillent en pièces tout ce qu'ils
rencontrent. Ceux mêmes qui sont désarmés, se jettent à corps perdu
sur l'ennemi, ils lui arrachent ses armes; ils enlèvent les enseignes:
presque tous les Romains périssent avec leurs tribuns. Lupicinus,
épouvanté d'une si étrange furie, prit la fuite dès le commencement
du combat, et regagna à toute bride Marcianopolis. Les vainqueurs
s'emparèrent des armes des vaincus, et ne trouvant plus de résistance,
ils portèrent au loin tous les désastres d'une guerre sanglante.
[Note 270: Il marchait lentement, dit Ammien Marcellin, l. 31, c.
5, pour obéir à l'empereur et pour se joindre à des rois puissants, _ut
et imperiis obediret et regibus validis jungeretur, incedens segnius_.
Ces rois puissants, _reges validi_, sont Alathée et Saphrax, tuteurs du
roi Vidéric.--S.-M.]
[Note 271: Cette ville dont on ignore le nom moderne, était dans la
partie septentrionale de la Thrace, voisine de la mer noire, sur les
frontières de la Mésie.--S.-M.]
[Note 272: _Ubi aliud accessit atrocius, quod arsuras in commune
exitium faces furiales accendit._ Amm. Marc. l. 31, c. 5.--S.-M.]
[Note 273: Jornandès, qui parle de ce festin, c. 26, et de la
perfidie du général romain, ne relate pas cette ruse de Fritigerne; il
rapporte qu'il se fraya jusqu'aux siens un chemin l'épée à la main.
_Fridigernus_, dit-il, _evaginato gladio in convivio, non sine magna
temeritate, velocitateque egreditur, suosque socios ab imminenti morte
ereptos ad necem Romanorum instigat_.--S.-M.]
[Note 274: Selon l'usage de la nation, dit Ammien Marcellin, l. 31,
c. 5, et ils font retentir l'air du son lugubre de leurs instruments
de guerre; _vexillis de more sublatis, auditisque triste sonantibus
classicis_.--S.-M.]
[Note 275: A neuf milles, _in nono ab urbe milliario stetit_. Amm.
Marc. l. 31, c. 5.--S.-M.]
[Note latérale: VIII.