Les Alains et les autres Barbares voisins du Tanaïs furent les premiers
qui éprouvèrent la fureur des Huns. Ceux qui échappèrent au massacre,
se joignirent au vainqueur; et cette innombrable cavalerie vint, sous
les ordres d'un chef nommé Balamir, fondre sur les Ostrogoths[210].
Hermanaric, de la race des Amales[211], régnait alors avec gloire[212].
Les Goths le comparaient au grand Alexandre; il avait étendu ses
conquêtes du Pont-Euxin à la mer Baltique; et une grande partie de la
Scythie et de la Germanie était soumise à sa domination[213]. Agé de
cent dix ans, il ne manquait encore ni de force, ni de courage. Mais
il n'eut pas l'honneur de mourir en défendant sa couronne. Un seigneur
du pays des Rhoxolans, nation sujette à Hermanaric[214], s'étant joint
aux Huns, le prince, outré de colère, fit attacher la femme[215] de
ce déserteur à la queue d'un cheval indompté qui la mit en pièces. Un
frère[216] de cette femme la vengea, en perçant Hermanaric d'un coup
d'épée. Sa blessure le mettant hors d'état de combattre les Barbares,
il se tua de désespoir[217]. Vithimir, son successeur, résista quelque
temps[218]; enfin il fut défait et tué dans une bataille. Il laissait
un fils encore enfant, nommé Vidéric, sous la tutelle d'Alathée et de
Saphrax, guerriers intrépides et expérimentés[219]. Cependant pressés
par les vainqueurs, ils prirent le parti de passer le Borysthène, et
de se retirer au-delà du Dniester[220]. Les Huns firent un horrible
carnage; ils n'épargnèrent ni les femmes ni les enfants; et tout ce qui
n'avait pu se dérober à leur fureur par une fuite précipitée, périt
sous le tranchant de leurs cimeterres[221].
[Note 210: Jornandès est le seul auteur qui ait jamais parlé de ce
chef des Huns.--S.-M.]
[Note 211: _Post temporis aliquod, Ermanaricus nobilissimus
Amalorum in regno successit,....... Quem meritò nonnulli Alexandro
magno comparavere majores._ Jorn. c. 23. Il est nommé un peu plus loin,
c. 24, le triomphateur d'une multitude de nations, _Ermanaricus rex
Gothorum, multarum gentium triumphator_. On peut, au sujet de la race
des Amales, voir ce que j'ai dit, t. 3, p. 332, not. 1, liv. XVII, §
32.--S.-M.]
[Note 212: _Multas et bellicosissimas arctoas gentes perdomuit,
suisque parere legibus fecit._ Jornand. c. 23. Le même auteur donne
en ces termes la liste des nations qui avaient été subjuguées par
Hermanaric. _Habebat siquidem quos domuerat, Gothos, Scythas, Thuidos
in Aunxis, Vasinabroncas, Merens, Mordensimnis, Caris, Rocas, Tadzans,
Athual, Navego, Bubegentas, Coldas._ Il est impossible d'indiquer avec
exactitude les pays qui furent occupés par toutes ces nations. Il en
est plusieurs, dont les noms, sans doute fort altérés, ne se retrouvent
nulle part ailleurs. On voit seulement que la domination d'Hermanaric
dut s'étendre sur presque toute la Russie méridionale, la Lithuanie,
la Courlande, et tous les pays compris entre le Pont-Euxin et la mer
Baltique, depuis l'embouchure du Borysthène jusqu'au golfe de Finlande.
Il paraît que toutes ces provinces, qui formèrent depuis le royaume de
Pologne, et même une partie de l'Allemagne, furent aussi soumises à son
empire. Il vainquit aussi la nation des Hérules, commandée alors par
un prince, nommé Alaric, et la plus guerrière de toutes ces tribus.
Il attaqua ensuite, selon Jornandès, c. 23, les Vénètes (c'est-à-dire
les Vendes) peu habiles aux armes, mais très-nombreux: ils opposèrent
d'abord de la résistance, mais leur nombre causa leur perte, et ils
furent obligés de se soumettre au vainqueur de tant de nations. _Post
Hærulorum cædem, idem Ermanaricus in Venetos arma commovit; qui
quamvis armis disperiti, sed numerositate pollentes, primo resistere
conabantur; sed nihil valet multitudo in bello, præsertim ubi et
multitudo armata advenerit._ Hermanaric subjugua ensuite les Esthiens,
qui paraissent avoir occupé les côtes orientales de la mer Baltique,
_qui longissima ripa Oceani germanici insident_. Ainsi, dit Jornandès,
c. 23, Hermanaric ne dut qu'à ses seuls exploits son empire sur les
nations de la Scythie et de la Germanie, _omnibusque Scythiæ, et
Germaniæ nationibus ac si propriis laboribus imperavit_.--S.-M.]
[Note 213: Ammien Marcellin ne parle pas avec moins d'éloges
d'Hermanaric, qu'il appelle _Ermeneric_. Il dit, l. 31, c. 3, que
c'était un prince très-belliqueux et redouté de toutes les nations
voisines, pour ses grandes et belles actions, _bellicosissimus
rex, et per multa variaque fortiter facta vicinis nationibus
formidatus_.--S.-M.]
[Note 214: _Roxolanorum gens infida, quæ tunc inter alias illi
famulatum exhibebat._ Jornand. c. 24.--S.-M.]
[Note 215: Jornandès donne, c. 24, à cette femme le nom de
_Sanielh_.--S.-M.]
[Note 216: Jornandès rapporte que ce furent les deux frères de
cette femme, qui blessèrent Hermanaric. Ils se nommaient Sarus et
Ammius. _Fratres ejus_, dit-il, cap. 24, _Sarus, et Ammius germanæ
obitum vindicantes, Ermanarici latus ferro petierunt_.--S.-M.]
[Note 217: _Inter hæc Ermanaricus tam vulneris dolorem, quam
etiam incursiones Hunnorum non ferens, grandævus et plenus dierum,
centesimo decimo anno vitæ suæ defunctus est._ Jornand. c. 24. Ammien
Marcellin fait aussi mention, l. 31, c. 3, de la mort volontaire
d'Hermanaric, qui, s'exagérant les forces des Huns, après avoir tenté
de leur résister, se porta à cet acte de désespoir. _Qui vi subitæ
procellæ perculsus, quamvis manere fundatus et stabilis diu conatus
est, impendentium tamen diritatem augente vulgatius fama, magnorum
discriminum metum voluntaria morte sedavit._--S.-M.]
[Note 218: Ce Vithimir, que les Ostrogoths avaient créé roi, après
la mort d'Hermanaric, avait pris à sa solde les Alains et quelques
tribus de Huns; mais, malgré ce secours, il avait été défait dans un
grand nombre de rencontres, et il avait perdu la vie dans un dernier
combat. _Cujus (Ermenrichi) post obitum rex Vithimiris creatus restitit
aliquantisper, Alanis, Hunnis aliis fretus, quos mercede sociaverat
partibus suis. Verum post multas quas pertulit clades, animam effudit
in prælio, vi superatus armorum._ Amm. l. 31, c. 3.--S.-M.]
[Note 219: _Cujus parvi filii Viderichi nomine curam susceptam
Alatheus tuebatur et Saphrax, duces exerciti et firmitate pectorum
noti._ Am. Marc. l. 31, c. 3.--S.-M.]
[Note 220: _Qui cum tempore arto præventi abjecissent fiduciam
repugnandi, cautius discedentes ad amnem Danastum pervenerunt, inter
Istrum et Borysthenem per camporum ampla spatia diffluentem._ Amm.
Marc. l. 31, c. 3. Je crois qu'il faut lire _Danastrum_, dans le texte
d'Ammien Marcellin. L'antique nom de ce fleuve s'est perpétué jusqu'à
nous, car il est le même que le Dniester, appelé _Danastrus_ dans
Jornandès, c. 5, et Δάναστριι, dans Constantin Porphyrogénète; _de adm.
Imp._ c. 8. C'est le _Tyras_ des anciens Grecs.--S.-M.]
[Note 221: Après la mort d'Hermanaric, tous ceux des Ostrogoths,
qui n'avaient pas succombé dans la lutte contre les Huns, ou qui
n'avaient pas traversé le Borysthène avec leurs princes, se soumirent
aux vainqueurs et restèrent dans leur pays, comme le rapporte
Jornandès, c. 48. _Ostrogothæ Ermanarici regis sui decessione a
Vesegothis divisi, Hunnorum subditi ditioni, in eadem patria remorati
sunt._ Un nommé Winithar, de la race des Amales, fut leur chef,
_Winithario tamen Amalo principatus sui insignia retinente_. Ce prince
releva les forces de sa nation, s'étendit aux dépens de plusieurs
peuples voisins, et tenta de s'affranchir de la domination des Huns.
Balamber, qu'on croit être le même que Balamir, voulut mettre un terme
aux entreprises de Winithar; soutenu par un grand nombre de Goths, il
lui fit la guerre. Ses alliés furent défaits en deux batailles; mais,
dans le troisième combat, livré sur le bord du fleuve _Erac_, dont on
ignore la position, Winithar fut tué d'un coup de flèche par Balamber.
Les Ostrogoths furent obligés de se soumettre, mais ils conservèrent un
chef de leur nation; _ita tamen, ut genti Gothorum semper unus proprius
regulus, quamvis Hunnorum consilio, imperaret_. Jornand. _de reb.
Get._, c. 48. Balamber épousa Waladamarca, nièce de Winithar, et donna
la royauté des Ostrogoths à son allié Hunimund, fils d'Hermanaric, qui
la transmit à ses descendants.--S.-M.]
[Note latérale: XLVIII.