Proc. bel. Goth. l. 4, c. 3. et Vand. l. 1, c. 3.]

Ces pays avaient été anciennement occupés par les Alains: et cette

nation qui contribua à la destruction de l'empire Romain, mérite aussi

d'être connue. Les Alains tirent leur nom du mot _alin_, qui en langue

tartare signifie _montagne_[185], parce qu'ils habitaient les montagnes

situées au nord de la Sarmatie asiatique. C'était un peuple nomade,

ainsi que les autres Tartares[186]. Environ quarante ans avant J.-C.,

ils furent obligés de céder les contrées du nord à une colonie de

Huns révoltés, qui s'étaient séparés du corps de la nation, et de se

retirer vers les Palus Méotides[187]. Ils s'étaient depuis long-temps

rendus formidables[188]. Tous les peuples barbares, jusqu'aux sources

du Gange, furent soumis aux Alains, et prirent leur nom. Procope les

appelle une nation gothique[189]; les Chinois les confondent avec les

Huns: en effet, par l'étendue de leurs conquêtes, ils approchaient

fort près des sources de l'Irtisch, et les diverses hordes qui se

détachaient de temps en temps de la nation des Huns, se portant

toujours du côté de l'occident, il devait se former un mélange des

deux peuples[190]; cependant la figure des Alains annonçait une autre

origine. Ils étaient connus des Romains dès le temps de Pompée[191]. On

les vit plusieurs fois sous les premiers empereurs franchir les défilés

du Caucase, et faire des irruptions dans la Médie, dans l'Arménie, dans

la Cappadoce, d'où Arrien les chassa sous le règne d'Hadrien[192].

Du temps de Gordien, ils pénétrèrent jusque dans la Macédoine, et ce

prince éprouva leur valeur dans les campagnes de Philippes[193].

[Note 185: Il est vrai que le mot _Alin_ signifie _montagne_

dans la langue des Mandchous; mais comment supposer que ce soit là

l'origine du nom d'une nation séparée des Mandchous, par toute la

largeur de l'Asie, et avec laquelle elle ne paraît jamais avoir eu

de rapport. S'il en était réellement ainsi, ce serait sans doute une

coïncidence fortuite qu'il faudrait rapporter au hasard seul, car on

doit expliquer d'une toute autre façon l'origine du nom des Alains.

On s'est trompé en interprétant le passage d'Ammien Marcellin, où

il est question de cette origine, il doit se traduire d'une manière

différente. Cet historien s'exprime ainsi, l. 31, c. 2, _Alani, ex

montium appellatione cognominati_. Ce passage dit qu'ils tiraient

leur nom _des montagnes qu'ils habitaient_, mais non pas d'un mot qui

signifie _montagne_. Eustathe dit effectivement, dans son commentaire

sur Denys le Periégète, que ce nom venait d'une montagne de Sarmatie

appelée _Alanus_. Ὀτι Ἀλανὸς ὄρος Σαρματίας ἀφ' οὖ τὸ ἔθνος οἱ Ἀλανοὶ

ἔοικεν ὀνομάζεται. Ce texte fait bien voir qu'on a mal compris Ammien

Marcellin.--S.-M.]

[Note 186: L'expression de Tartare quoique assez vague de sa nature

est fort bonne pour désigner la totalité des nations nomades, qui

depuis plusieurs siècles parcourent les régions de l'Asie centrale.

Elle appartient originairement à l'une des grandes divisions de la

nation mongole, et c'est par les conquêtes de Tchinghiz-khan et des

princes de sa race, qu'elle se répandit dans toute l'Asie et même

jusque dans l'Europe. On conçoit qu'une telle expression doit par cette

raison être tout-à-fait impropre pour désigner les tribus nomades

qui, neuf siècles avant, se jetèrent sur l'empire romain; c'est une

de ces expressions abusives que Lebeau a eu le tort d'emprunter à

Deguignes. Le nom de Scythe aussi vague que celui de Tartare, convenait

mieux.--S.-M.]

[Note 187: Il est fort probable que les contrées voisines de

l'_Altaï_ ou des montagnes appelées _Alanniques_ par Ptolémée, l. 6, c.

14, furent les premières que les Alains abandonnèrent aux Huns.--S.-M.]

[Note 188: Ammien Marcellin, cet historien si exact et si bien

instruit de tout ce qui concerne les Barbares qui renversèrent l'empire

romain, nous apprend qu'à l'époque où les Alains furent attaqués pour

la première fois par les Huns, la puissance de ces peuples s'étendait

sur tous les pays compris entre le Pont Euxin et la mer Caspienne,

se prolongeant à une grande distance vers le nord et vers l'est, de

manière à parvenir jusqu'à l'Indus et même, dit-il, jusqu'au Gange.

_In immensum extentas Scythiæ solitudines Alani inhabitant_, dit-il,

l. 31, c. 2, et plus loin, _prope Amazonum sedes Alani sunt orienti

adclines, diffusi per populosas gentes et amplas, Asiaticos vergentes

in tractus, quas dilatari adusque Gangem accepi fluvium, intersecantem

terras Indorum, mareque inundantem australe_. On doit bien penser

que tous les individus répandus sur un espace aussi considérable

n'étaient pas réellement des Alains, mais comme Ammien Marcellin

le remarque avec raison, les victoires et la célébrité des Alains,

avaient communiqué leur nom aux nations qu'ils avaient soumises, ce

qui était aussi arrivé aux Perses. _Paulatimque nationes conterminas

crebritate victoriarum attritas ad gentilitatem sui vocabuli traxerunt

ut Persæ._ Les Alains répandus parmi des nations grandes et populeuses,

_diffusi per populosas gentes et amplas_, au milieu desquelles ils

occupaient de vastes cantons où ils vivaient en nomades, _dirempti

spatiis longis, per pagos, ut nomades, vagantur immensos_, avaient

fini par se confondre avec elles, et elles avaient toutes été réunies

sous la dénomination du peuple dominateur. C'est encore une remarque

d'Ammien Marcellin: _ævi tamen progressu_, dit-il, _ad unum concessere

vocabulum, et summatim omnes Alani cognominantur_. Il existe d'autres

autorités qui font voir que cette extension extraordinaire donnée au

nom et à la puissance des Alains n'a rien d'imaginaire, et que ce

fut bien là leur état pendant les quatre premiers siècles de notre

ère. Du temps de Ptolémée (Geogr., l. 6, c. 14), il se trouvait des

Alains dans la partie nord-est de l'Asie, et ils donnaient le nom

d'_Alanniques_ aux montagnes qui se prolongeaient fort loin dans

l'intérieur de l'Asie, dans une direction qui semblerait faire croire

qu'elles répondent à la chaîne des monts _Altaï_. Les Chinois font

voir que le nom des Alains leur était bien connu. Les _A-lan-na_ sont,

selon eux, des peuples remarquables par leur chevelure blonde, leurs

yeux bleus, leur haute taille, et tout-à-fait semblables aux Alains

décrits par Ammien Marcellin. _Proceri autem Alani pæne sunt omnes et

pulchri, crinibus mediocriter flavis._ Les Chinois les mettent au nord

et à l'orient de la mer Caspienne, vivant à la façon des nomades et

étendant plus ou moins leur puissance, selon les chances de la fortune

et de la guerre. Les mêmes auteurs, dont l'autorité est d'ailleurs

confirmée par les écrivains arabes du 10e siècle, nous apprennent que

des branches de la nation Alane portèrent leur nom dans l'Inde jusque

vers les bouches de l'Indus et qu'ils s'y perpétuèrent jusque vers le

quatorzième siècle. A cette époque les géographes arabes donnaient à la

mer qui sépare l'Arabie de la presqu'île de Guzarate, le nom de _mer

des Alains_. Du côté de l'occident, il semble que le cours du Tanaïs

marque au 4e siècle le terme de la domination des Alains, ce fleuve les

séparait des Ostrogoths ou Gruthonges. Cependant le nom des Rhoxolans,

qui dès le temps de Mithridate-le-Grand, c'est-à-dire un siècle avant

notre ère, étaient répandus dans toutes les régions comprises entre le

Tanaïs et le Borysthène, semble être un indice que les Alains s'étaient

déja avancés vers l'occident au-delà du Tanaïs. Les auteurs grecs,

latins et arméniens, s'accordent à nous apprendre que durant les quatre

premiers siècles de notre ère, les Alains furent le peuple dominateur,

dans les vastes plaines qui s'étendent au nord du Caucase, entre la

mer Noire et la mer Caspienne, et qu'ils portaient leurs pillages dans

toutes les directions, vers les Palus Méotides, le Bosphore Cimmérien,

passant même le Caucase, pour aller ravager la Médie et l'Arménie.

_Latrocinando et venando adusque Mæotica stagna et Cimmerium Bosporon,

itidemque Armenios discurrentes et Mediam_, Am. Marc., l. 31, c. 2.

L'histoire romaine et celle des Arméniens font également connaître

leurs invasions fréquentes au midi du mont Caucase. J'ai déja eu

occasion d'en parler, tom. 3, p. 277, not. 4, liv. XVII, § 5. Après que

les Huns eurent détruit le vaste empire des Alains, une grande partie

de la nation s'enfuit au-delà du Tanaïs, tandis que l'autre devenait

l'auxiliaire forcée des Huns dans leur marche vers l'occident. Beaucoup

se réfugièrent dans les gorges et sur les hauts sommets du Caucase,

où ils trouvèrent un asile contre leurs ennemis. Ce nouveau séjour

était vers le grand défilé caucasien, lieu de leur passage ordinaire,

quand ils voulaient descendre en Asie. Il avait reçu d'eux le nom de

_porte des Alains_, qu'il conserva jusqu'à une époque très-moderne.

Cette portion de la nation, toujours connue des Arméniens, des

Géorgiens, des Grecs et des Arabes, sous le nom des Alains, s'est

perpétuée jusqu'à nos jours. Elle a conservé au milieu des peuples

caucasiens une langue dont presque tous les mots se retrouvent avec

peu de changement dans les dialectes persans et allemands, ce qui

est la preuve incontestable de leur origine. Ces descendants des

anciens Alains, compris au milieu des possessions russes, sont connus

actuellement sous le nom d'_Ossi_, ou d'Ossètes qu'ils se donnent

eux-mêmes. On le retrouve dans les écrivains orientaux sous la forme

_As_. Cette indication fait voir que les Ases si célèbres dans les

auteurs du Nord, les _Asi_ et les Asianiens que Ptolémée et Strabon

placent dans les régions situées à l'orient de la mer Caspienne, que

les _A-si_ et les _Ou-sioun_ des Chinois sont un seul et même peuple

avec les _A-lan-na_, dont le nom fut diversement prononcé à des époques

diverses, et dans différents dialectes. Il est bon de remarquer que

les Chinois placent ces dernières nations dans les lieux habités par

les Alains, et qu'ils ont soin de remarquer que ces dénominations

variées s'appliquent à un même peuple. Ces indications, en confirmant

ce que j'ai déja dit de la grande extension de la puissance des Alains,

contribuent à les mieux faire connaître pour les époques anciennes, et

elles font voir que dès le premier siècle avant notre ère ils étaient

maîtres de toutes les régions qui s'étendent fort loin au nord et

à l'orient de la mer Caspienne, comme nous avons vu qu'ils étaient

vers la même époque au nord du Caucase et sur les bords de la mer

Noire. Il serait possible de pousser plus loin les conséquences de ces

rapprochements et de retrouver le nom des Ases ou des Alains, sous des

formes peu différentes et à des époques bien plus anciennes; mais il

faudrait entrer dans des détails d'une nature toute particulière et

très-étrangers à l'histoire du Bas-empire. Je dois me borner à faire

bien connaître les Barbares qui furent en contact avec les Romains à

l'époque de la chute de l'empire. Je me contenterai donc d'une dernière

observation qui, en faisant remonter de cinq siècles l'histoire des

Alains, contribuera à les mieux faire connaître en les rattachant à

d'autres nations célèbres dans l'antiquité. Je ne m'y arrête que parce

que c'est le judicieux Ammien Marcellin, qui fournit ce renseignement.

Cet auteur rapporte en deux endroits de son ouvrage, que les Alains

sont les mêmes que les anciens Massagètes, _Massagetas, quos Alanos

nunc appellamus_, dit-il, l. 23, c. 5, et _adusque Alanos pervenit

veteres Massagetas_, l. 31, c. 2. On sait qu'au temps d'Hérodote les

Massagètes habitaient de toute antiquité les contrées limitrophes de

la Perse à l'orient de la mer Caspienne. On peut entrevoir toutes

les conséquences de ce rapprochement, qui est de la plus grande

importance, pour retrouver ou pour poursuivre dans la haute antiquité

l'origine première des peuples qui renversèrent l'empire romain. Tout

ce qu'Ammien Marcellin raconte des mœurs des Alains est conforme à ce

qu'on sait des usages des Massagètes. On aura bientôt encore occasion

d'en faire la remarque.--S.-M.]

[Note 189: C'est ce que dit Procope, _de bell. Vand._, l. 1, c. 3,

Ἀλανοὺς γοτθικὸν ἔθνος. La langue des Ossètes, descendants bien connus

des Alains, montre la justesse de l'observation faite par Procope.

Elle est aussi une preuve de l'identité des Alains avec les anciens

Massagètes, attestée par Ammien Marcellin.--S.-M.]

[Note 190: Les Alains comme le dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 2,

ayant communiqué leur nom à tous les peuples qu'ils avaient soumis,

ou au milieu desquels ils vivaient, il n'est pas étonnant qu'on ait

pu les assimiler quelquefois avec les Huns, quoiqu'ils eussent une

origine bien différente. Il est certain, qu'il y avait parmi eux des

tribus finnoises, qui durent partager leur nom, pendant le temps de

leur domination; c'en est assez pour justifier tout ce qu'on a dit de

leur affinité; c'est même une remarque qu'il ne faut pas perdre de

vue, car on trouve souvent l'occasion d'en faire de semblables, quand

on s'occupe de l'histoire et de la migration des peuples. C'est par

suite de la confusion si naturelle des Alains avec les Huns que ceux-ci

à leur tour ont été confondus par Procope avec les Massagètes; voyez

ci-devant, § 43, p. 72, note 3.--S.-M.]

[Note 191: Ils devaient l'être bien avant cette époque si, comme

tout porte à le croire, ils étaient les mêmes que les Rhoxolans ou

Rhoxalans. Il en est question dans la Pharsale de Lucain, VIII, 223 et

X, 454.--S.-M.]

[Note 192: Le célèbre historien de Nicomédie avait écrit des

Alaniques, qui renfermaient le récit de cette invasion, et des

opérations militaires exécutées sous ses ordres, pour expulser ces

Barbares des terres de l'empire et de l'Arménie qu'ils ravageaient

continuellement. Cet ouvrage, qui paraît avoir été considérable,

contenait en outre des détails sur l'histoire des Alains. Il nous en

reste un fragment intéressant, où se trouve un ordre de bataille,

dressé par Arrien, pour une des affaires qui eurent lieu dans cette

campagne.--S.-M.]

[Note 193: Spartien l'indique en termes assez confus dans sa vie de

Gordien. Voyez Till. Gord., art. 4.--S.-M.]

[Note latérale: XLV.

Histoire du Bas-Empire. Tome 04 · 第 68 / 388 题