L'ancienneté de cette nation remonte aussi haut que l'empire Chinois.
Elle était connue plus de deux mille ans avant J.-C.[179]. Huit cents
ans après, on la voit gouvernée par des princes, dont la succession
est ignorée jusque vers l'an 210 avant l'ère chrétienne[180]. C'est
à cette époque que l'histoire commence à donner la suite des Tanjou;
ce nom qui, dans la langue des Huns signifiait _fils du ciel_,
était le titre commun de leurs monarques[181]. Les Huns, divisés en
diverses hordes, qui avaient chacune son chef, mais réunis sous les
ordres d'un même souverain, ne cessaient de faire des courses sur
les terres de leurs voisins. La Chine, pays riche et fertile, était
surtout exposée à leurs ravages. Ce fut pour les arrêter, que les
monarques Chinois firent construire cette fameuse muraille, qui couvre
la frontière septentrionale de leurs états dans l'espace de près de
quatre cents lieues. On retrouve dans l'ancienne histoire des Huns
tout ce qui a servi à établir et à étendre les plus puissants empires,
de grandes vertus et de plus grands crimes. Les vertus y sont brutes
et sauvages; les crimes sont plus étudiés et plus réfléchis. Mété,
le second de leurs monarques connus, s'étant rendu redoutable par
des forfaits, porta ses conquêtes depuis la Corée et la mer du Japon
jusqu'à la mer Caspienne. La grande Bukharie[182] et la Tartarie
occidentale obéissaient à ses lois. Il avait assujetti vingt-six
royaumes; il fit plier la fierté Chinoise, et à force d'injustices
et de violences, il réduisit l'empereur de la Chine à lui accorder
la paix, et à faire l'éloge de son humanité et de sa justice. Ses
successeurs régnèrent avec gloire pendant près de trois cents ans. La
gloire de cette nation consistait dans le succès de ses brigandages;
enfin, la discorde s'étant mise entre les Huns, ceux du Midi, étant
soutenus par les Chinois et par les Tartares orientaux, forcèrent
ceux du Nord d'abandonner leurs anciennes demeures. Les vaincus se
retirèrent du côté de l'occident; et vers le commencement du second
siècle de l'ère chrétienne[183], ils vinrent s'établir près des sources
du Jaïk, dans le pays des Baskirs, que plusieurs historiens ont nommé
la Grande-Hongrie, parce qu'ils ont cru que les Huns en étaient
originaires[184]. Là ils se réunirent à d'autres peuplades de leur
nation, que les révolutions précédentes avaient déja portées vers la
Sibérie.
[Note 179: Les Chinois connaissent les Huns depuis une époque
très-reculée, sous les dénominations de _Hiun-yu_, _Hian-yun_, et
_Hioung-nou_. Ce ne sont là que trois transcriptions diverses d'un seul
et même nom, que les Chinois traduisaient par _esclaves méprisables_.
Les Huns étaient déja connus en Chine, par leurs fréquentes invasions
avant la dynastie des _Hia_ qui remonte à l'an 2207 avant J.-C. Ils
ne cessèrent depuis de désoler la Chine par leurs courses jusque vers
le deuxième siècle avant notre ère, époque à laquelle ils prirent un
nouveau degré d'accroissement.--S.-M.]
[Note 180: C'est alors que vivait _Théouman_, le premier des
souverains _Hioung-nou_, connus dans l'histoire chinoise; il était
le successeur d'une longue série de rois qui faisaient remonter leur
origine jusqu'à un prince chinois nommé _Chun-hoai_, issu de la
dynastie impériale des _Hia_, qui s'était retiré dans l'intérieur
de l'Asie, après la chute de cette dynastie en l'an 1122 avant
J.-C.--S.-M.]
[Note 181: Le titre national des souverains _Hioung-nou_ n'était
pas _Tan-jou_, comme le dit Deguignes, mais _Tchhen-yu_; l'historien
des Huns a mal lu les deux caractères chinois qui forment ce nom. Le
nom de _Tchhen-yu_ ne signifiait pas non plus _fils du ciel_, comme
Deguignes l'a cru aussi (l. 1, p. 25), mais on ajoutait ce titre dont
le sens est inconnu, à celui de _Tangri-koutou_ qui voulait dire _fils
du ciel_. Le mot _Tangri_ qui signifie _ciel_, se retrouve dans la
langue turque, dans laquelle il avait autrefois ce sens, tandis qu'à
présent il veut dire _Dieu_. Il est probable qu'originairement il avait
les deux sens. La qualification de _fils du ciel_ que prenaient les
chefs des _Hioung-nou_ était équivalente à celle d'empereur. C'était
une imitation de ce qui se pratiquait à la Chine, dont les souverains
se désignent par l'appellation de _Thian-tseu_, qui a le même
sens.--S.-M.]
[Note 182: Cette expression tout-à-fait impropre, selon moi,
sert à désigner la partie de la Transoxiane où se trouve la ville de
Boukhara. On donne le nom de petite Boukharie à toute la partie de
l'Asie centrale qui s'étend à l'orient de la Transoxiane, entre ce
pays et la Chine. C'est de cette ville, très-voisine de la Perse que
vient cette dénomination qui a reçu fort mal-à-propos une extension si
disproportionnée. Les marchands sortis de Boukhara, et qui parcourent
toutes ces régions, où ils ont répandu l'usage de la langue persane, en
ont été la cause.--S.-M.]
[Note 183: Les historiens chinois placent en l'an 93 de notre ère,
l'époque de la destruction de l'empire des _Hioung-nou_ du nord, qui
était déja affaibli depuis long-temps. On voit bien dans les récits de
ces auteurs, que les restes de cette nation et de la race royale se
retirèrent vers les monts Ourals, mais il n'est pas possible d'établir
positivement leur identité avec les Huns, qui plus tard furent
gouvernés par Attila. Il y a tout lieu de croire que le nom de Huns
étant le même que celui de Finns, ceux-ci habitaient déja les pays où
nous les connaissons actuellement.--S.-M.]
[Note 184: Les Baschkirs dont le nombre est peu considérable
maintenant, sont une des nombreuses tribus d'origine turque, dispersées
dans l'empire de Russie. On les trouve vers les bords du Wolga et dans
les monts Ourals, qui sont à l'orient de ce fleuve. Ils y sont établis
depuis fort long-temps; les récits des voyageurs du treizième siècle
et les témoignages des auteurs arabes et persans en sont la preuve.
Les premiers les appellent _Pascatyr_ et les autres _Baschgard_,
c'est le nom au reste qu'ils se donnent eux-mêmes. Ils furent soumis
au treizième siècle par les princes mongols de la postérité de
Tchinghiz-Khan, et ils firent alors partie du grand empire de Kaptchak.
Les premiers voyageurs du treizième siècle les ont regardés comme les
ancêtres des Hongrois ou Madjars établis en Europe; cependant les
langues parlées par ces deux nations suffisent pour faire voir qu'ils
appartiennent à des races différentes. Ce qui a pu donner naissance à
cette opinion et faire qu'elle soit vraie en un certain sens, c'est que
les Hongrois sont effectivement originaires des régions où se trouvent
les Baschkirs. Thwrocz, qui a compilé au quatorzième siècle, en latin,
les traditions nationales des Hongrois, a bien soin de distinguer les
Madjars des Baschkirs, quoiqu'il en fasse deux divisions de la nation
des Huns, ce qui pourrait être arrivé par suite du mélange intime des
nations finnoises et turques. L'historien hongrois appelle, l. 1, c. 5,
_Bascardia_, le pays des Baschkirs. Il est donc bien possible que des
individus de cette nation soient passés sur les bords du Danube, avec
les Madjars, ce qui pourrait servir à justifier le nom de Turks que les
auteurs grecs du dixième siècle donnent aux Hongrois.--S.-M.]
[Note latérale: XLIV.
Origine des Alains.
Deguignes, l. 4, p. 279, 280 et 281.
Amm. l. 31, c. 2.
Luc. Phars. l. 8 et 10.