L'Occident ne commença à connaître les Huns qu'au moment qu'ils se
firent voir en Europe, après avoir passé le Tanaïs[143]. On n'a pas
suivi plus loin la trace de leur origine; et la plupart des auteurs
placent leur première demeure à l'orient des Palus Méotides[144].
C'est pour cette raison que Procope les confond avec les Scythes et
les Massagètes, dont il y avait des peuplades établies en-deçà comme
au-delà de la mer Caspienne[145]. Jornandès raconte sérieusement que
les Huns naquirent du commerce des diables avec des sorcières, que
les Goths avaient reléguées dans les déserts de la Scythie[146]. Les
Chinois, mieux instruits de l'histoire de ce peuple, avec lequel ils
ont presque toujours été en guerre, nous apprennent qu'il habitait au
nord de la Chine[147]. Ce sont les _Annibi_ de Ptolémée[148]. Ils
s'étendaient d'occident en orient dans l'espace de cinq cents lieues,
depuis le fleuve Irtisch jusqu'au pays des Tartares nommés aujourd'hui
_Mantcheous_[149]. Ils occupaient trois cents lieues de pays, du
septentrion au midi, étant bornés d'un côté par les monts Altaï, de
l'autre par la grande muraille de la Chine et les montagnes du Thibet.
[Note 143: Ce fait n'est pas certain. Ammien Marcellin, le premier
et le plus exact des auteurs qui ont parlé de l'apparition des Huns,
se contente de dire, l. 31, c. 2, que c'était une nation peu connue
des anciens. _Hunnorum gens, monumentis veteribus leviter nota._ Ce
n'est pas là dire qu'il s'agit d'une nation tout-à-fait inconnue. J'ai
déjà observé, tom. 3, p. 277, note 3, liv. XVII, § 5, que les auteurs
arméniens en parlent de manière à faire voir, que les Huns étaient bien
connus dans leur pays, au quatrième siècle de notre ère. Ce qu'ils en
disent montre, qu'ils étaient alors les plus puissants des peuples
établis entre la mer Noire et la mer Caspienne, sur les bords du Volga
et du Tanaïs. Mais, long-temps avant cette époque, les Huns s'étaient
avancés jusqu'au Borysthène. Ils paraissent dans Ptolémée, l. 3, c. 5,
sous le nom de _Chuni_, et ce géographe les place entre les Bastarnes
et les Roxolans, μεταξὺ βαστέρνων καὶ Ῥωξολάνων Χοῦνοι. La forte
aspiration qui commence le nom des Huns dans Ptolémée, se retrouve
souvent dans les auteurs latins du 5e et du 6e siècle. On a pu déjà,
en voir un exemple dans le passage de S. Ambroise, cité p. 60, note 1.
Il serait facile d'en citer beaucoup d'autres. Les auteurs arméniens
donnent aussi une aspiration à ce nom, mais moins forte; les écrivains
du Nord, qui connurent les Huns par les invasions qu'ils firent dans la
Scandinavie, ne manquent pas non plus de placer une aspiration devant
leur nom. Ils appellent presque tout le pays, qui forme actuellement la
Russie Européenne, _Chunigard_, c'est-à-dire, _la demeure des Huns_.
La lettre initiale du nom des Finnois y représente aussi l'aspiration
de celui des Huns. Denys le Périégète, v. 730, donne une autre mention
des Huns, presque aussi ancienne que celle de Ptolémée. Il les place
sur les bords de la mer Caspienne, dans le voisinage des Albaniens,
précisément au lieu où les mettaient les Arméniens. C'est pour cette
raison que ceux-ci appelaient le défilé de Derbend _le rempart des
Huns_. Ces autorités font voir bien clairement que, dès avant le
deuxième siècle de notre ère, les Huns étaient établis sur les bords
de la mer Caspienne, sur les rives du Volga et du Tanaïs, et même
sur ceux du Borysthène. Si on admet, comme on n'a guère au reste de
raison pour s'y refuser, si on admet, dis-je, l'identité de ce peuple
avec les Finnois, on le retrouvera dans Tacite, et dans Ptolémée, l.
3, c. 5, comme bornant du côté de l'orient les nations sarmates et
germaniques, de manière à occuper tout l'espace compris entre la mer
Noire et la mer Baltique, s'étendant jusqu'à l'océan glacé. La chose
résulte assez clairement de ce que Tacite dit (_German._ c. 46.) au
sujet des _Fenni_. Si les Huns ne furent pas connus d'une manière
éclatante avant le 4e siècle, ce n'est pas qu'ils occupassent alors des
régions très-éloignées, c'est qu'ils n'avaient pas encore vaincu les
Goths, dont ils étaient probablement sujets, et qui les séparaient des
terres de l'empire. Il est évident, après ces détails, qu'il y a de
l'exagération dans Sozomène, quand il dit, l. 6, c. 27, que les Huns
étaient inconnus aux Thraces du Danube et aux Goths eux-mêmes. Τοῦτο δὲ
τὸ ἔθνος, ῶς φασὶν, ἄγνωστον ἦν προτοῦ Θρᾳξὶ τοῖς παρὰ τὸν Ἴστρον, καὶ
Γότθοις αὐτοῖς.--S.-M.]
[Note 144: Ammien Marcellin dit, l. 31, c. 2, qu'ils habitaient
au-delà des Palus Méotides, s'étendant jusqu'à la mer Glaciale,
_ultra Paludes Mæoticas, Glacialem Oceanum accolens_; ce qui indique
clairement qu'ils occupaient dès lors tout le pays, où on retrouve les
hommes de race finnoise. Ce témoignage est tout-à-fait d'accord avec
celui de Claudien, qui dit que les Huns étaient la plus célèbre des
nations du septentrion, et qu'ils habitaient au-delà des glaces du
Tanaïs, vers l'orient, _contr. Ruf._ l. 1, v. 323 et seq.
Est genus extremos Scythiæ vergentis in ortus
Trans gelidum Tanain, quo non famosius ullum
Arctos alit.
S. Jérôme en dit autant, ep. 77, t. 1, p. 460. Tous les auteurs
s'accordent à leur donner pour habitation les vastes plaines qui
s'étendent au nord du mont Caucase, entre les deux mers, se prolongeant
fort au loin vers la mer Glaciale et l'orient. Agathias dit de plus,
l. 5, p. 154, que la nation des Huns, οἱ Οὖννοι τὸ γένος, habitait
autrefois sur les bords du marais Méotis, τὸ μὲν παλαιὸν κατώκουν τῆς
Μαιώτιδος λίμνης, du côté du nord-est, τὰ πρὸς ἀπηλιώτην ἄνεμον, et
qu'ils étaient bien au nord du Tanaïs, καὶ ἦσαν τοῦ Τανάῖδος ποταμοῦ
ἀρκτικώτεροι. On voit que tous ces auteurs sont d'accord et que leur
témoignage est conforme à ce que j'ai dit dans les notes précédentes.
Quant à ce que rapportent Zosime, l. 4, c. 20, et Philostorge, l. 9, l.
17, que les Huns étaient, selon le premier, les mêmes que les Scythes
royaux d'Hérodote, et, selon le second, les Neures du même auteur, ce
sont des assertions qui ne méritent ni confiance, ni discussion.--S.-M.]
[Note 145: Les Alains, comme on le verra bientôt d'après le
témoignage d'Ammien Marcellin, l. 31, c. 2, étaient les mêmes que
les anciens Massagètes. Comme les Huns avaient vaincu les Alains et
s'étaient emparés du pays qu'ils occupaient, il n'est pas étonnant
que Procope, _de Bell. Goth._ l. 2, c. 1, les ait regardés comme le
même peuple. Ceci doit faire voir que les rapprochements établis par
les auteurs grecs et latins entre deux peuples anciens n'indiquent
pas toujours que ces deux nations appartiennent à la même race; ils
montrent seulement qu'elles se sont succédées dans les mêmes régions.
C'est par la même raison que les Huns portent souvent aussi le nom
de Scythes, avec lesquels on ne peut les confondre, puisque ceux-ci
étaient les mêmes que les Gètes ou Goths, qui furent chassés par les
Huns des pays qu'ils possédaient entre le Danube et le Tanaïs. Il est
évident qu'on n'a pu les confondre que parce qu'ils ont occupé les
mêmes contrées. Il en doit être de même de la confusion des Huns avec
les Massagètes.--S.-M.]
[Note 146: Ces sorcières, selon l'historien goth, étaient appelées
_Aliorumnæ_; elles furent chassées, à ce qu'il dit, par les Goths,
sous le règne de Filimer, fils du grand Gandaric, le cinquième
de leurs rois, après leur sortie de la Scandinavie. _Repperit_,
dit-il, _in populo suo quasdam magas mulieres, quas patrio sermone
Aliorumnas is ipse cognominat, easque habens suspectas de medio sui
proturbat, longeque ab exercitu suo fugatas in solitudinem coegit
terræ. Quas spiritus immundi per eremum vagantes dum vidissent, et
earum se complexibus in coitu miscuissent, genus hoc ferocissimum
edidere; quod fuit primum inter paludes minutum, tetrum atque exile,
quasi hominum genus, nec alia voce notum, nisi quæ humani sermonis
imaginem assignabat. Tali ergo Hunni stirpe creati, Gothorum finibus
advenere._ Tous les peuples ont inventé des fables pareilles contre les
Barbares leurs voisins qu'ils détestaient; ces fables ne sont que des
témoignages de leur haine.--S.-M.]
[Note 147: Voici ce que dit M. Abel-Rémusat, dans ses _Recherches
sur les langues Tartares_, t. 1, p. 327, sur l'étendue de l'ancienne
puissance des _Hioung-nou_ ou Huns. «Les _Hioung-nou_ avaient à
l'orient les barbares appelés _Toung-hou_ ou barbares orientaux;
dénomination vague, sous laquelle nous avons vu que probablement
les Mongols et les Tongous avaient été confondus. Au sud-est, ils
touchaient aux provinces chinoises du _Chan-si_ et du _Chen-si_, dans
lesquelles beaucoup de leurs tribus se sont répandues plus tard, et
ont fondé des principautés. Au sud, était établie, deux siècles avant
notre ère, la nation des _Youeï-chi_, chassée ensuite vers l'occident
par les _Hioung-nou_; au sud-ouest, les _Saï_, dont les écrivains
chinois font une race distincte, habitant primitivement au nord-est de
la mer Caspienne, repoussée par les _Youeï-chi_ vers le midi, entre
_Khasigar_ et _Samarkand_; à l'ouest des _Hioung-nou_, étaient les
_Ou-sun_, grande et puissante nation, qui différait, par les traits du
visage et par la langue, de tous les autres peuples de la haute Asie.
Les hommes étaient remarquables par la couleur bleue de leurs yeux et
par leurs cheveux rouges. C'est d'eux que tirent leur origine tous
ceux des Tartares, qui, dans différentes tribus, offrent ces traits
caractéristiques. Ils avaient d'abord été soumis aux _Hioung-nou_;
mais leur puissance s'étant augmentée, ils devinrent indépendants, et
s'emparèrent même du pays des _Saï_, jusqu'aux villes, c'est-à-dire
jusqu'à la Boukharie. Il n'est pas difficile de reconnaître, dans
toute cette description, un peuple gothique, opposant, depuis qu'il
était devenu indépendant, une limite à l'extension des Turks du côté
de l'occident. Plus au nord, étaient les _Ting-ling_, peuple de même
origine que le précédent, et qui vivait mêlé avec les _Kirgis_. Enfin,
du côté du septentrion, jusqu'à la mer Glaciale, étaient beaucoup de
petites nations, dont le nombre augmenta encore, à mesure que les
tribus turkes se détachèrent de la monarchie des _Hioung-nou_, et
prirent des noms particuliers.» Le peuple gothique, qui bornait les
_Hioung-nou_ du côté de l'occident, n'était autre que les Alains, et la
description qu'en donnent les auteurs chinois, est tout-à-fait conforme
à celle d'Ammien Marcellin, l. 31, c. 2. Quant au nom d'_Ou-sun_,
qu'ils portent dans les auteurs chinois, c'est celui d'_Asiani_, qu'on
trouve dans Strabon et dans quelques autres auteurs, et qui s'est
conservé chez les descendants des Alains, qui habitent encore au milieu
du Caucase, où on les connaît sous le nom d'_Ossi_. Pour les _Saï_ des
Chinois, ce sont les Saces des anciens, c'est-à-dire la portion de la
nation des Scythes, qui habitait sur la frontière nord-est de la Perse.
Ils avaient même dès long-temps fait des établissements dans ce pays,
où ils avaient donné leur nom à une province limitrophe de l'Inde, qui
fut appelée _Sacastan_, _Sedjestan_ et _Saïstan_; ce dernier nom prouve
bien l'identité des _Saï_ avec les Saces. C'est à cause d'eux que les
anciens Persans donnaient le nom de Saces à tous les Scythes.--S.-M.]
[Note 148: Il est difficile d'imaginer les raisons qui ont pu
porter Deguignes à confondre les Huns avec les _Annibi_ de Ptolémée,
une de ces nombreuses tribus tout-à-fait inconnues d'ailleurs, qui
ont été accumulées assez confusément par ce géographe dans la partie
nord-est de l'Asie. Ptolémée se contente de dire que les _Annibi_
étaient dans le voisinage des anthropophages, et qu'ils avaient à
l'orient un peuple également inconnu qu'il appelle les _Garinæi_.
Il est possible que l'on doive comprendre les _Annibi_ dans les
_Hioung-nou_ des Chinois, mais on ne doit pas assimiler, comme
l'a fait Deguignes, un aussi petit peuple avec une aussi grande
puissance.--S.-M.]
[Note 149: C'est-à-dire des Mandchoux, qui sont les maîtres de la
Chine depuis environ deux siècles.--S.-M.]
[Note latérale: XLII.
Caractère et coutumes des Huns.
Deguignes, l. 1, p. 14, 15, 16, l. 4, p. 293.
Amm. l. 31, c. 2.
Zos. l. 4, c. 20.
Jornand. c. 24, Proc. bel.
Goth. l. 2, c. 1, l. 4, c. 3, et Vandal. l, 1, c. 12 et 18.
Agath. l. 5, p. 156.
Sidon. Apoll. carm. 2, v. 243-272.