S. Ambros. comment. in Luc. l. 10, c. 10, t. 1, p. 1506.]

L'Occident était en paix, et la négociation entamée avec Sapor

suspendait en Orient les hostilités, sans faire cesser les inquiétudes.

La Lycie et la Pamphylie étaient les seules provinces qui ne

jouissaient pas du repos. Les Isauriens y ravageaient les campagnes,

et, à l'approche des troupes romaines, ils se retiraient à l'ordinaire

avec leur butin dans leurs montagnes inaccessibles; mais un peuple

plus féroce que les Barbares connus jusqu'alors, portant l'effroi et

le carnage, vint annoncer de nouveaux malheurs. Les Huns, sortant

des Palus Méotides, poussèrent devant eux les nations qui habitaient

au nord du Danube; et ces fugitifs renversés les uns sur les autres,

se répandirent sur les provinces romaines, et changèrent la face

de l'empire[141]. C'est un des points les plus importants de notre

histoire, de faire connaître ce peuple redoutable, que la main de

Dieu conduisit d'une extrémité du monde à l'autre, pour châtier les

crimes de la terre. Son origine cachée dans les immenses forêts de la

Tartarie asiatique, est demeurée inconnue jusqu'à nos jours. M. de

Guignes, très-versé dans la littérature orientale, a découvert dans

les historiens chinois tout le détail de l'histoire des Huns[142].

Guidés par ses recherches, nous allons tracer une idée de cette nation

fameuse, et recueillir après lui dans les auteurs grecs et latins les

traits qui la caractérisent.

[Note 141: _Chunni in Alanos, Alani in Gothos, Gothi in Taïfalos et

Sarmatas insurrexerunt. Nosquoque in Illyrico exsules patriæ Gothorum

exsilia fecerunt, et nondum est finis._ Ambr. _Exp. in Ev. Luc._ l. 10,

c. 10.--S.-M.]

[Note 142: Deguignes est le premier savant qui ait tenté de

dissiper la profonde obscurité répandue sur l'origine de la puissante

nation des Huns, qui apparut à la fin du 4e siècle sur les frontières

de l'empire romain, qu'elle menaça d'une entière destruction. Les

recherches qu'il fit dans ce but furent immenses; il en a consigné

le résultat dans son _Histoire générale des Huns, Turks_, etc. qu'il

publia en cinq volumes in-4º. en 1756. Ce travail considérable

méritait certainement les éloges qu'on lui a prodigués, surtout à

l'époque où il parut. L'idée de faire connaître les Annales de la

Chine, et d'y chercher des renseignements sur l'origine des peuples

qui soumirent ce pays à diverses époques, et qui se répandirent dans

d'autres régions, était heureuse. Le rapprochement de tous ces faits

avec ceux qui se trouvent dans les anciens et dans nos historiens

européens devait amener quelques résultats importants. C'est dans

ce nombre qu'il faut placer la pensée de comparer les détails que

fournissent les Chinois sur les _Hioung-nou_, peuple célèbre parmi eux,

et long-temps dominateur des régions intérieures de l'Asie, avec ce

que les Grecs et les Latins nous apprennent des Huns sujets d'Attila.

Tout en rendant justice à cette idée lumineuse, on ne peut cependant

s'empêcher de reconnaître que Deguignes en a poussé trop loin les

conséquences. Ce ne serait pas la première fois qu'une observation

juste aurait donné lieu à de fausses applications, pour n'avoir pas

eu égard à beaucoup de considérations accessoires, mais non moins

importantes, par leur influence sur des déductions plus éloignées. L'un

des premiers inconvénients du système de Deguignes a été d'étendre le

nom des _Hioung-nou_ ou Huns, à toutes les tribus barbares de l'Asie

centrale. En les réunissant ainsi sous une dénomination commune, qui

a pu leur convenir à certaines époques, et sous certaines conditions,

il a considérablement affaibli son hypothèse. Effectivement il est

difficile de reconnaître dans son ouvrage à qui appartenait réellement

le nom de Huns, qu'il donne aux Turks, aux Mongols, aux Mandchous et

à beaucoup d'autres peuples encore, dont la différence d'origine est

démontrée par les langues dont ils se servent. A quelle branche de ces

peuples faut-il donc appliquer plus particulièrement la dénomination

dont il s'agit? Deguignes ne le décide pas et peut-être est-il vrai de

dire qu'elle ne convient parfaitement à aucun d'eux. Les historiens

occidentaux et ceux de l'Arménie, nous montrent les Huns anciennement

établis sur les rives du Volga et dans presque tous les pays à l'orient

du Borysthène, qui forment actuellement l'empire de Russie. Tous les

peuples soit anciens, soit modernes, qui paraissent tirer leur origine

de ces barbares, nous font voir par les langues dont ils se servent

encore, que les Huns durent former un peuple bien distinct et qu'il

ne faut pas confondre avec les Turks, les Mongols et les Mandchous,

quoique son nom, sa puissance et sa langue peut-être, se soient étendus

autrefois jusque dans des pays très-éloignés et occupés à présent par

les trois nations dont je viens de parler. Tous les peuples répandus

dans les monts Ourals et dans diverses parties de la Russie, et qui

paraissent descendre des anciens Huns, sont appelés actuellement

Finnois, du nom de la Finlande, région située sur la mer Baltique et

habitée par des hommes de la même race et de la même langue. Cette

dénomination doit également s'appliquer aux Hongrois on Madjars, qui

vinrent au neuvième siècle des bords du Volga, sur ceux du Danube.

Leurs souvenirs historiques les rattachent aux anciens Huns, et

leur langue prouve qu'ils sont Finnois. Ce dernier rapprochement ne

ferait-il pas voir aussi qu'il s'agit sous deux formes peu différentes

d'un seul et même nom. La fréquente permutation de l'H en F, dans

une multitude d'idiomes est trop connue et trop commune pour qu'il

soit nécessaire de s'y arrêter. Il n'est donc pas douteux à ce que

je pense que le nom de _Hunn_ diversement orthographié, ne soit le

même que celui de _Finn_, et qu'il s'applique à une même race. Il est

à remarquer que tous les renseignements qui le font connaître par

la mer Noire et la mer Caspienne donnent la première orthographe,

tandis que la dernière ne se rencontre que dans les relations venues

par le nord et par la mer Baltique. Ainsi dès le commencement du

deuxième siècle, Tacite avait connu les Finnois par la Germanie.

Cette indication prouve que dès lors, et sans doute long-temps avant,

les Huns ou Finnois s'étaient étendus jusqu'à la mer Baltique. Ce

rapprochement montre encore que dans l'antiquité, comme à des époques

plus récentes, les peuples de cette race étaient répandus sur tous

les pays qui forment l'empire de Russie, dont il est à croire qu'ils

furent les premiers habitants, avant l'arrivée des tribus gothiques et

slaves, qui les soumirent plus d'une fois à leur empire en tout ou en

partie. Si les Huns sont les indigènes des monts Ourals et des rives

du Volga, rien ne s'oppose à ce qu'à des époques très-anciennes leur

race ne se soit portée très-loin vers l'Orient, de manière à s'avancer

jusqu'aux frontières de la Chine, comme plus tard ils se répandirent

sur l'Europe. En soumettant à leurs lois les diverses tribus turques,

mongoles ou mandchoues établies dans la Sibérie et dans l'Asie

centrale, ils leur ont donné leur nom, qui s'est alors propagé jusque

chez les Chinois, qui le font remonter jusqu'à des temps très-reculés.

Rien n'empêche même de croire que des tribus, en tout semblables à

celles des Finnois, n'aient pénétré jusque dans l'intérieur de l'Asie.

L'un des résultats de l'établissement d'une aussi vaste puissance, a

été de faire confondre les Huns, avec plusieurs des peuples qui, en

devenant leurs sujets, partagèrent leur nom. C'est ainsi que les Turks

primitifs ont été confondus avec eux. Tous les mots de la langue des

anciens _Hioung-nou_ conservés par les auteurs chinois étant Turks, on

en a conclu que ces _Hioung-nou_ étaient des Turks. Cette considération

a fait douter à quelques personnes de l'identité des Huns, qui sont

certainement Finnois, avec les _Hioung-nou_, identité proposée par

Deguignes, qui ne balance pas à admettre la commune origine des deux

peuples. Sans pousser si loin les conséquences de son système, ne

serait-il pas plus naturel de croire, en admettant l'identité des deux

noms, soit qu'ils aient pris naissance dans le sein de la race turque

ou dans la race finnoise, qu'ils furent propres d'abord à une tribu

particulière qui le communiqua ensuite à tous les peuples d'origines

diverses qu'elle soumit à son empire? J'en dis autant du nom de _Turk_

qu'il est difficile d'assigner originairement à l'une plutôt qu'à

l'autre race. On conçoit alors comment le nom de Huns peut convenir

aux anciens Turks et aux Finnois. On en trouve une preuve assez claire

dans un passage de Théophylacte Simocatta, l. 3, c. 6, qui rapporte que

les Perses sont dans l'usage d'appeler Turks les Huns qui habitent du

côté du nord-est. Τῶν Οὔννων τοιγαροῦν τῶν πρὸς τῷ βοῤῥᾷ τῆς ἕω, οὕς

Τούρκους ἔθος Πέρσαις ἀποκαλεῖν. Il serait facile d'en citer d'autres

exemples. Les Hongrois actuels, dont le nom national est celui de

_Madjar_, étaient appelés Turks, lorsqu'ils vinrent s'établir sur

les bords du Danube au neuvième siècle de notre ère. Les écrivains

de Constantinople donnèrent alors à la Hongrie le nom de _Turquie_

Τούρκιας. Il est certain cependant que ces peuples qui se regardent

comme les descendants des Huns d'Attila, sont Finnois, et leur langue

qui le prouve présente très-peu de rapports avec le turk. Ces nouveaux

Huns devaient donc à des circonstances particulières un nom qui semble

appartenir à une race différente. De même, quand au treizième siècle

les fils de Tchinghiz-Khan répandirent sur presque toute l'Asie et

dans une grande partie de l'Europe la terreur et la puissance des

Mongols, leurs soldats portaient tous ce nom redouté, qui cependant

n'appartenait réellement qu'aux chefs et à une petite partie d'entre

eux. Presque tous ces conquérants étaient Turks; et parmi ceux de leurs

descendants qui existent en Russie, il n'en est aucun qu'on puisse

rapporter à la race des Mongols. Il serait donc possible que, par suite

d'un mélange de la même espèce, le nom de _Hioung-nou_ ou Huns, le même

que celui des Finnois, porté d'abord par une nation turque, se fût

introduit à une époque très-reculée chez les Finnois, qui l'auraient

seuls gardé et perpétué jusqu'à nous.--S.-M.]

[Note latérale: XLI.

Origine des Huns.

Deguignes, Hist. des Huns, descr. de la grande Tartarie, c. 1, art. 8,

§ 9, et c. 2, art. 4, et l. 1, p. 13, 15, 21, 34, 69 et 123.

Amm. l. 31, c. 2.

Claud. in Ruf. l. 1, v. 323-333.

Agathias, l. 5, p. 154.

Proc. bel. Pers. l. 1, c. 10.

Soz. l. 6, c. 37.

Philost. l. 9, c. 17.

Jornand. de reb. Get. c. 24.

Histoire du Bas-Empire. Tome 04 · 第 64 / 388 题