L'Occident était en paix, et la négociation entamée avec Sapor
suspendait en Orient les hostilités, sans faire cesser les inquiétudes.
La Lycie et la Pamphylie étaient les seules provinces qui ne
jouissaient pas du repos. Les Isauriens y ravageaient les campagnes,
et, à l'approche des troupes romaines, ils se retiraient à l'ordinaire
avec leur butin dans leurs montagnes inaccessibles; mais un peuple
plus féroce que les Barbares connus jusqu'alors, portant l'effroi et
le carnage, vint annoncer de nouveaux malheurs. Les Huns, sortant
des Palus Méotides, poussèrent devant eux les nations qui habitaient
au nord du Danube; et ces fugitifs renversés les uns sur les autres,
se répandirent sur les provinces romaines, et changèrent la face
de l'empire[141]. C'est un des points les plus importants de notre
histoire, de faire connaître ce peuple redoutable, que la main de
Dieu conduisit d'une extrémité du monde à l'autre, pour châtier les
crimes de la terre. Son origine cachée dans les immenses forêts de la
Tartarie asiatique, est demeurée inconnue jusqu'à nos jours. M. de
Guignes, très-versé dans la littérature orientale, a découvert dans
les historiens chinois tout le détail de l'histoire des Huns[142].
Guidés par ses recherches, nous allons tracer une idée de cette nation
fameuse, et recueillir après lui dans les auteurs grecs et latins les
traits qui la caractérisent.
[Note 141: _Chunni in Alanos, Alani in Gothos, Gothi in Taïfalos et
Sarmatas insurrexerunt. Nosquoque in Illyrico exsules patriæ Gothorum
exsilia fecerunt, et nondum est finis._ Ambr. _Exp. in Ev. Luc._ l. 10,
c. 10.--S.-M.]
[Note 142: Deguignes est le premier savant qui ait tenté de
dissiper la profonde obscurité répandue sur l'origine de la puissante
nation des Huns, qui apparut à la fin du 4e siècle sur les frontières
de l'empire romain, qu'elle menaça d'une entière destruction. Les
recherches qu'il fit dans ce but furent immenses; il en a consigné
le résultat dans son _Histoire générale des Huns, Turks_, etc. qu'il
publia en cinq volumes in-4º. en 1756. Ce travail considérable
méritait certainement les éloges qu'on lui a prodigués, surtout à
l'époque où il parut. L'idée de faire connaître les Annales de la
Chine, et d'y chercher des renseignements sur l'origine des peuples
qui soumirent ce pays à diverses époques, et qui se répandirent dans
d'autres régions, était heureuse. Le rapprochement de tous ces faits
avec ceux qui se trouvent dans les anciens et dans nos historiens
européens devait amener quelques résultats importants. C'est dans
ce nombre qu'il faut placer la pensée de comparer les détails que
fournissent les Chinois sur les _Hioung-nou_, peuple célèbre parmi eux,
et long-temps dominateur des régions intérieures de l'Asie, avec ce
que les Grecs et les Latins nous apprennent des Huns sujets d'Attila.
Tout en rendant justice à cette idée lumineuse, on ne peut cependant
s'empêcher de reconnaître que Deguignes en a poussé trop loin les
conséquences. Ce ne serait pas la première fois qu'une observation
juste aurait donné lieu à de fausses applications, pour n'avoir pas
eu égard à beaucoup de considérations accessoires, mais non moins
importantes, par leur influence sur des déductions plus éloignées. L'un
des premiers inconvénients du système de Deguignes a été d'étendre le
nom des _Hioung-nou_ ou Huns, à toutes les tribus barbares de l'Asie
centrale. En les réunissant ainsi sous une dénomination commune, qui
a pu leur convenir à certaines époques, et sous certaines conditions,
il a considérablement affaibli son hypothèse. Effectivement il est
difficile de reconnaître dans son ouvrage à qui appartenait réellement
le nom de Huns, qu'il donne aux Turks, aux Mongols, aux Mandchous et
à beaucoup d'autres peuples encore, dont la différence d'origine est
démontrée par les langues dont ils se servent. A quelle branche de ces
peuples faut-il donc appliquer plus particulièrement la dénomination
dont il s'agit? Deguignes ne le décide pas et peut-être est-il vrai de
dire qu'elle ne convient parfaitement à aucun d'eux. Les historiens
occidentaux et ceux de l'Arménie, nous montrent les Huns anciennement
établis sur les rives du Volga et dans presque tous les pays à l'orient
du Borysthène, qui forment actuellement l'empire de Russie. Tous les
peuples soit anciens, soit modernes, qui paraissent tirer leur origine
de ces barbares, nous font voir par les langues dont ils se servent
encore, que les Huns durent former un peuple bien distinct et qu'il
ne faut pas confondre avec les Turks, les Mongols et les Mandchous,
quoique son nom, sa puissance et sa langue peut-être, se soient étendus
autrefois jusque dans des pays très-éloignés et occupés à présent par
les trois nations dont je viens de parler. Tous les peuples répandus
dans les monts Ourals et dans diverses parties de la Russie, et qui
paraissent descendre des anciens Huns, sont appelés actuellement
Finnois, du nom de la Finlande, région située sur la mer Baltique et
habitée par des hommes de la même race et de la même langue. Cette
dénomination doit également s'appliquer aux Hongrois on Madjars, qui
vinrent au neuvième siècle des bords du Volga, sur ceux du Danube.
Leurs souvenirs historiques les rattachent aux anciens Huns, et
leur langue prouve qu'ils sont Finnois. Ce dernier rapprochement ne
ferait-il pas voir aussi qu'il s'agit sous deux formes peu différentes
d'un seul et même nom. La fréquente permutation de l'H en F, dans
une multitude d'idiomes est trop connue et trop commune pour qu'il
soit nécessaire de s'y arrêter. Il n'est donc pas douteux à ce que
je pense que le nom de _Hunn_ diversement orthographié, ne soit le
même que celui de _Finn_, et qu'il s'applique à une même race. Il est
à remarquer que tous les renseignements qui le font connaître par
la mer Noire et la mer Caspienne donnent la première orthographe,
tandis que la dernière ne se rencontre que dans les relations venues
par le nord et par la mer Baltique. Ainsi dès le commencement du
deuxième siècle, Tacite avait connu les Finnois par la Germanie.
Cette indication prouve que dès lors, et sans doute long-temps avant,
les Huns ou Finnois s'étaient étendus jusqu'à la mer Baltique. Ce
rapprochement montre encore que dans l'antiquité, comme à des époques
plus récentes, les peuples de cette race étaient répandus sur tous
les pays qui forment l'empire de Russie, dont il est à croire qu'ils
furent les premiers habitants, avant l'arrivée des tribus gothiques et
slaves, qui les soumirent plus d'une fois à leur empire en tout ou en
partie. Si les Huns sont les indigènes des monts Ourals et des rives
du Volga, rien ne s'oppose à ce qu'à des époques très-anciennes leur
race ne se soit portée très-loin vers l'Orient, de manière à s'avancer
jusqu'aux frontières de la Chine, comme plus tard ils se répandirent
sur l'Europe. En soumettant à leurs lois les diverses tribus turques,
mongoles ou mandchoues établies dans la Sibérie et dans l'Asie
centrale, ils leur ont donné leur nom, qui s'est alors propagé jusque
chez les Chinois, qui le font remonter jusqu'à des temps très-reculés.
Rien n'empêche même de croire que des tribus, en tout semblables à
celles des Finnois, n'aient pénétré jusque dans l'intérieur de l'Asie.
L'un des résultats de l'établissement d'une aussi vaste puissance, a
été de faire confondre les Huns, avec plusieurs des peuples qui, en
devenant leurs sujets, partagèrent leur nom. C'est ainsi que les Turks
primitifs ont été confondus avec eux. Tous les mots de la langue des
anciens _Hioung-nou_ conservés par les auteurs chinois étant Turks, on
en a conclu que ces _Hioung-nou_ étaient des Turks. Cette considération
a fait douter à quelques personnes de l'identité des Huns, qui sont
certainement Finnois, avec les _Hioung-nou_, identité proposée par
Deguignes, qui ne balance pas à admettre la commune origine des deux
peuples. Sans pousser si loin les conséquences de son système, ne
serait-il pas plus naturel de croire, en admettant l'identité des deux
noms, soit qu'ils aient pris naissance dans le sein de la race turque
ou dans la race finnoise, qu'ils furent propres d'abord à une tribu
particulière qui le communiqua ensuite à tous les peuples d'origines
diverses qu'elle soumit à son empire? J'en dis autant du nom de _Turk_
qu'il est difficile d'assigner originairement à l'une plutôt qu'à
l'autre race. On conçoit alors comment le nom de Huns peut convenir
aux anciens Turks et aux Finnois. On en trouve une preuve assez claire
dans un passage de Théophylacte Simocatta, l. 3, c. 6, qui rapporte que
les Perses sont dans l'usage d'appeler Turks les Huns qui habitent du
côté du nord-est. Τῶν Οὔννων τοιγαροῦν τῶν πρὸς τῷ βοῤῥᾷ τῆς ἕω, οὕς
Τούρκους ἔθος Πέρσαις ἀποκαλεῖν. Il serait facile d'en citer d'autres
exemples. Les Hongrois actuels, dont le nom national est celui de
_Madjar_, étaient appelés Turks, lorsqu'ils vinrent s'établir sur
les bords du Danube au neuvième siècle de notre ère. Les écrivains
de Constantinople donnèrent alors à la Hongrie le nom de _Turquie_
Τούρκιας. Il est certain cependant que ces peuples qui se regardent
comme les descendants des Huns d'Attila, sont Finnois, et leur langue
qui le prouve présente très-peu de rapports avec le turk. Ces nouveaux
Huns devaient donc à des circonstances particulières un nom qui semble
appartenir à une race différente. De même, quand au treizième siècle
les fils de Tchinghiz-Khan répandirent sur presque toute l'Asie et
dans une grande partie de l'Europe la terreur et la puissance des
Mongols, leurs soldats portaient tous ce nom redouté, qui cependant
n'appartenait réellement qu'aux chefs et à une petite partie d'entre
eux. Presque tous ces conquérants étaient Turks; et parmi ceux de leurs
descendants qui existent en Russie, il n'en est aucun qu'on puisse
rapporter à la race des Mongols. Il serait donc possible que, par suite
d'un mélange de la même espèce, le nom de _Hioung-nou_ ou Huns, le même
que celui des Finnois, porté d'abord par une nation turque, se fût
introduit à une époque très-reculée chez les Finnois, qui l'auraient
seuls gardé et perpétué jusqu'à nous.--S.-M.]
[Note latérale: XLI.
Origine des Huns.
Deguignes, Hist. des Huns, descr. de la grande Tartarie, c. 1, art. 8,
§ 9, et c. 2, art. 4, et l. 1, p. 13, 15, 21, 34, 69 et 123.
Amm. l. 31, c. 2.
Claud. in Ruf. l. 1, v. 323-333.
Agathias, l. 5, p. 154.
Proc. bel. Pers. l. 1, c. 10.
Soz. l. 6, c. 37.
Philost. l. 9, c. 17.
Jornand. de reb. Get. c. 24.