Le jeune prince, naturellement pieux, était entretenu dans cette
heureuse disposition par les conseils de Gracchus, qu'il honorait de sa
confiance, et qu'il éleva à la dignité de préfet de Rome vers la fin de
cette année. On dit que Gracchus descendait de l'ancienne et illustre
famille Sempronia, dont il portait le surnom[137]. Plein de zèle pour
le christianisme, il profita de l'autorité que lui donnait sa charge
pour affaiblir l'idolâtrie; il détruisit un grand nombre d'idoles, mais
sans user de violence, et sans donner ouvertement atteinte à la liberté
de culte dont les payens jouissaient encore[138]. L'empereur fit, dès
cette année, et la suivante, plusieurs lois avantageuses à l'église.
Il ordonna que les contestations qui auraient pour objet les affaires
de la religion, seraient décidées par l'évêque ou par le synode de la
province, mais que les juges ordinaires demeureraient saisis des causes
civiles ou criminelles. Il exempta des charges personnelles les prêtres
et les ministres inférieurs. Les Donatistes avaient signalé leur zèle
en faveur de Firmus: ils furent aussi les premiers hérétiques que
l'empereur s'efforça de réprimer; il leur ôta leurs églises; il déclara
que les lieux où ils tiendraient leurs assemblées, seraient saisis
au profit du fisc[139]. Il étendit dans la suite cette loi sur tous
les hérétiques. Cependant après la mort de Valens, étant à Sirmium,
il leur rendit la liberté de s'assembler, exceptant seulement les
sectateurs de Manès, d'Eunomius et de Photinus; mais cette permission
fut bientôt révoquée. L'instruction publique a un rapport direct à la
religion: aussi Gratien s'occupait-il dans le même temps à soutenir
l'une et l'autre. L'étude des belles-lettres fleurissait alors dans
la Gaule: il chargea le préfet d'établir dans toutes les principales
cités des maîtres de rhétorique et de grammaire latine et grecque, et
d'avoir soin qu'on fît choix pour ces emplois des personnes les plus
capables. Il leur assigna, sur le trésor des villes, des appointements
considérables, qu'il voulut régler lui-même, ne s'en rapportant pas
sur ce point à la générosité des habitants: et comme Trèves était
alors la ville impériale, il y établit de plus fortes pensions pour
les professeurs[140]. La décadence des arts se faisait sentir de plus
en plus; les Romains commençaient ce que les Goths devaient bientôt
achever: ils détruisaient ou déshonoraient les magnifiques monuments
de l'ancienne architecture, pour élever ou embellir des édifices de
mauvais goût; et Rome perdait tous les jours de son antique majesté.
Gratien ordonna aux magistrats de cette ville d'entretenir les ouvrages
de leurs ancêtres; et afin qu'ils eussent la facilité d'en construire
de nouveaux sans dégrader les anciens, il abolit en faveur des
sénateurs les droits imposés sur le transport et l'entrée des marbres,
qu'on tirait des carrières de Macédoine et d'Illyrie.
[Note 137: _Gracchus nobilitatem patriciam nomine sonans_, dit S.
Jérôme, dans sa lettre à Léta, t. 1, p. 672.--S.-M.]
[Note 138: On cite quelques inscriptions de l'an 376, qui
offrent le nom de Turcius Secundus Asterius, de Servilius Ædesius et
d'Aurelius Victor Augentius, qui furent décorés de pontificats païens,
ou qui célébrèrent alors des fêtes, selon les rites de l'ancienne
croyance.--S.-M.]
[Note 139: Ce fut en vertu d'une loi dont le texte est perdu, mais
qui est souvent citée dans le code Théodosien. Elle était adressée à un
certain Nitentius dont la qualité nous est inconnue, et elle fut rendue
en l'an 376.--S.-M.]
[Note 140: Ces mesures furent prises en vertu d'une loi rendue à
Trèves, le 23 mai 376.--S.-M.]
[Note latérale: XL.
Irruption des Huns.
Zos. l. 4, c. 20.