Les campagnes, déja couvertes de glaces, ne fournissaient plus de
subsistances, et l'armée était sur le point de prendre ses quartiers,
lorsqu'on vit arriver une troupe de Barbares mal vêtus, et dont
l'extérieur n'avait rien que de méprisable: c'était une députation
des Quades. Equitius les ayant introduits devant le prince, ils y
parurent en tremblant et dans la contenance la plus humiliée. Ils
demandaient le pardon du passé, et la paix, protestant, avec serment,
_que les chefs de la nation n'avaient point eu de part aux ravages
dont l'empereur poursuivait la vengeance; que les paysans voisins du
Danube, voyant bâtir sur leurs terres une forteresse, avaient pris
l'alarme, et s'étaient joints aux Sarmates pour arrêter cette injuste
entreprise_. Valentinien, choqué de ce reproche, leur demanda, avec
mépris, qui ils étaient, et si les Quades n'avaient pas d'autres
députés à lui envoyer. Ils répondirent: _qu'ils étaient les premiers
de la nation; et qu'elle n'avait pu lui témoigner plus de respect
qu'en les députant eux-mêmes_. Alors ce prince fier et emporté:
_Quel malheur pour l'empire_, s'écria-t-il, _de m'avoir choisi pour
souverain, puisque sous mon règne il devait être déshonoré par les
insultes d'un peuple si misérable!_ Il prononça ces paroles avec un si
violent effort, qu'il se rompit l'artère pulmonaire. Saisi d'une sueur
mortelle, et vomissant le sang en abondance, on le porta sur son lit.
Ses chambellans, pour n'être pas soupçonnés d'avoir accéléré sa mort,
mandèrent promptement les officiers de l'armée. On fut long-temps à
trouver un de ses chirurgiens, parce qu'ils s'étaient dispersés par
son ordre pour panser les soldats attaqués d'une maladie épidémique.
Enfin on lui ouvrit la veine, dont on ne put tirer une goutte de sang.
Le prince, respirant à peine, mais plein de connaissance, sentant
approcher son dernier moment, témoignait, par le mouvement de ses
lèvres, par des sons forcés et inarticulés, et par l'agitation de ses
bras, qu'il voulait parler; mais il ne put former aucune parole: ses
yeux enflammés s'éteignirent; des taches livides se répandirent sur
son visage; et après une longue et violente agonie, il expira, le 17
de novembre, dans la cinquante-cinquième année de son âge, après avoir
régné douze ans moins cent jours[132]. Il fut la dernière victime de
cette fougueuse colère qui avait coûté la vie à un grand nombre de ses
sujets: prince guerrier, politique, religieux; mais violent, hautain,
avare, sanguinaire; et trop loué peut-être par les auteurs chrétiens,
qui, par l'effet d'une prévention trop ordinaire, lui ont pardonné tous
ses défauts pour une seule vertu qui leur était favorable. On embauma
son corps; il fut porté à Constantinople l'année suivante[133]; mais
il ne fut déposé que six ans après dans la sépulture des empereurs.
Outre Gratien, né de Sévéra sa première femme, il laissait quatre
enfants qu'il avait eus de Justine: un fils du même nom que lui, et
trois filles, Justa, Grata et Galla; les deux premières ne furent pas
mariées; Galla fut la seconde femme de l'empereur Théodose.
[Note 132: _Animam diu colluctatam efflavit ætatis quinquagesimo
anno et quinto; imperii, minùs centum dies, secundo et decimo._ Amm.
Marc. l. 30, c. 6. _Valentinianus imperavit annos duodecim minus diebus
centum._ Aur. Vict. ep. p. 229. Valentinien avait été déclaré empereur,
le 26 février 364. Ainsi le calcul de ces historiens est juste.--S.-M.]
[Note 133: Le corps de Valentinien fut reçu à Constantinople, le
28 décembre de l'an 376, mais il ne fut déposé dans le tombeau préparé
pour lui, que le 21 février 382, par les ordres de Théodose.--S.-M.]
[Note latérale: XXXIII.
Valentinien II empereur.
Amm. l. 30, c. 10.
Zos. l. 4, c. 19.
Idat. chron.
Vict. epit. p. 230.
Auson. grat. act.
Socr. l. 4, c. 31.
Philost. l. 9, c. 16.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 303.
God. chron. p. 95, 101.