Tout étant prêt pour entrer sur les terres des Quades, l'empereur
fit partir Mérobaudès et le comte Sébastien avec un détachement
d'infanterie. Ils avaient ordre de mettre tout à feu et à sang[128].
Pour lui, afin d'embrasser une plus grande étendue de pays, il alla
passer le Danube sur un pont de bateaux à Acincum, aujourd'hui Bude,
capitale de la Hongrie. Ce prince était brave de sa personne, et ne
méprisait rien tant que les lâches et les timides. Cependant, par une
bizarrerie de tempérament, il ne pouvait s'empêcher de pâlir toutes
les fois qu'il voyait ou croyait voir l'ennemi. C'était même un moyen
dont ses courtisans se servaient dans l'occasion pour arrêter les
emportements de colère auxquels il était sujet. Dès qu'il entendait
dire que les ennemis approchaient, il changeait de couleur et se
calmait aussitôt. Il n'en était pas moins hardi à affronter le péril,
et il s'attendait à trouver dans le pays des Quades de quoi signaler
sa valeur. Mais ils s'étaient retirés avec leurs familles sur les
montagnes, d'où ils considéraient avec frayeur les troupes romaines
qui portaient de toutes parts le ravage et l'incendie. On traversa le
pays; on égorgea, sans distinction d'âge ni de sexe, tous ceux qui
n'avaient pas eu la précaution de gagner les hauteurs; on brûla les
habitations, et l'empereur revint à Acincum sans avoir perdu un seul
homme[129]. On approchait de l'hiver. Il choisit, comme le lieu le plus
commode pour y passer cette saison, la ville de Sabaria[130], nommée à
présent Sarvar, sur le Raab. Mais avant que de s'y retirer, il remonta
le Danube, et fit élever des redoutes, qu'il garnit de soldats pour
assurer ses quartiers et défendre le passage du fleuve. S'étant arrêté
à Brégétio, qu'on croit être une ville nommée aujourd'hui Pannonie,
sur le Danube[131], au-dessus de Strigonie, il y passa quelques jours,
pendant lesquels, s'il en faut croire l'histoire superstitieuse de ce
temps-là, plusieurs prodiges lui annoncèrent une mort prochaine. Le
jour qu'il mourut, comme il sortait de grand matin, l'esprit occupé
d'un songe qu'il croyait funeste, son cheval s'étant cabré en sorte
qu'il ne put le monter, il s'emporta contre son écuyer, et donna ordre
de lui couper la main droite. Mais Céréalis chargé de cette cruelle
exécution, la différa avec beaucoup de risque pour lui-même, et la mort
de l'empereur les sauva tous deux. On ne manqua pas de regarder encore
comme un pronostic de la mort de Valentinien, les tremblements de terre
qui s'étaient fait sentir cette année dans l'île de Crète, et dans
toute la Grèce, où l'Attique seule en fut exempte.
[Note 128: _Ad vastandos cremandosque barbaricos pagos._ Amm. Marc.
l. 30, c. 5.--S.-M.]
[Note 129: _Itidemque apud Acincum moratus autumno præcipiti._ Amm.
Marc. l. 30, c. 5.--S.-M.]
[Note 130: Cette ville était alors mal fortifiée et presque ruinée
par les attaques qu'elle avait souffertes. _Invalidam eo tempore
assiduisque malis adflictam._ Amm. Marc. l. 30, c. 5.--S.-M.]
[Note 131: C'est ce que dit D'Anville dans sa Géographie ancienne
abrégée, t. 1, p. 155. Il n'indique pas d'une manière assez précise les
cartes sur lesquelles il prétend avoir vu le nom de Pannonie, donné à
cet endroit sur le Danube. Ce sont peut-être des cartes latines, faites
d'après les conjectures de quelques érudits. Ce qu'il y a de sûr, c'est
qu'on ne trouve à présent aucun lieu de ce nom sur les bords du Danube,
dans la position indiquée; il est même fort douteux qu'il y ait jamais
existé rien de pareil. Tout ce qu'on sait de certain sur ce point,
c'est que _Bregetio_ était sur le Danube, à trente milles à l'est
d'_Arrabona_, à présent Raab.--S.-M.]
[Note latérale: XXXII.
Mort de Valentinien.
Amm. l. 30, c. 6 et 10.
Vict. epit. p. 229 et 230.
Zos. l. 4, c. 17.
Hier. chron.
Socr. l. 4, c. 3r.
Soz. l. 6, c. 36.