Cette insigne perfidie mit les Quades en fureur[106]. Versant des
larmes de douleur et de rage, ils passent le Danube, égorgent les
paysans occupés alors aux travaux de la moisson, et portent de toutes
parts le ravage et le massacre. La province était dégarnie de troupes;
on en avait envoyé la plus grande partie en Afrique avec Théodose.
Il ne s'en fallut que d'un moment qu'ils n'enlevassent la fille de
Constance, qui traversait l'Illyrie pour aller épouser Gratien dans la
Gaule[107]. Messala, gouverneur de la province, sauva ce déshonneur
à l'empire, et transporta promptement la princesse à Sirmium, éloigné
de près de dix lieues[108]. Probus, préfet du prétoire, était pour
lors dans cette ville. Ce magistrat, peu accoutumé aux alarmes, prit
d'abord l'épouvante; il se préparait à s'enfuir pendant la nuit. Mais
étant averti que tous les habitants se disposaient à le suivre, et que
la ville resterait déserte et ouverte aux ennemis, il eut honte de
sa lâcheté; et s'étant rassuré, il fit nettoyer les fossés, relever
les murs abattus en plusieurs endroits, et construire les ouvrages
nécessaires. Quantité de matériaux, qu'on avait amassés pour bâtir un
théâtre, lui servirent à cet usage. Il rassembla les troupes dispersées
dans les postes voisins, et mit la ville en état de défense. Les
Barbares peu instruits dans l'art d'attaquer les places, et embarrassés
de leur butin, n'osèrent entreprendre un siége. Ils changèrent de
route, et prirent celle de la Valérie, pour y aller chercher Équitius,
auquel ils attribuaient le massacre de leur prince, parce qu'ils ne
connaissaient pas Marcellianus. Deux légions vinrent à leur rencontre,
celle de Pannonie et celle de Mésie[109]. Elles étaient en état de
vaincre, si elles se fussent réunies: mais la jalousie du premier rang
qu'elles se disputaient, les tint séparées. Les Barbares profitèrent de
cette mésintelligence: ils tombèrent d'abord sur la légion de Mésie; et
lui ayant passé sur le ventre avant quelle eût eu le temps de prendre
les armes, ils attaquèrent celle de la Pannonie; elle fut taillée en
pièces, et il ne s'en sauva qu'un petit nombre de soldats.
[Note 106: Ammien Marcellin y ajoute, l. 29, c. 6, les nations
voisines. _Quados_, dit-il, _et gentes circumsitas efferavit_. On voit
par la suite de sa narration que ces nations étaient les Sarmates, qui
prirent part aux ravages que les Quades commirent dans les provinces
romaines.--S.-M.]
[Note 107: Elle s'était arrêtée dans un lieu public, pour y
prendre son repas, selon Ammien Marcellin, l. 29, c. 6, _cibum sumens
in publica villa_: ce lieu s'appelait _Pistrensis_: _quam appellant
Pistrensem_; il n'en est question dans aucun autre auteur.--S.-M.]
[Note 108: Ou plutôt à vingt-six milles, _ad Sirmium vicesimo sexto
lapide_. Am. Marc. l. 29, c. 6.--S.-M.]
[Note 109: C'étaient les deux légions connues sous les noms de
_Pannonica_ et de _Mœsiaca_.--S.-M.]
[Note latérale: XXIV.
Le jeune Théodose repousse les Sarmates.
Amm. l. 29, c. 6.
Zos. l. 4, c. 16.