Tandis que le meurtre du roi d'Arménie excitait l'horreur de tout
l'Orient, l'Occident fut témoin d'un forfait pareil dans toutes ses
circonstances. Le roi des Quades fut assassiné, parce qu'il avait sujet
de se plaindre; et l'on reconnut, par un nouvel exemple, que la table,
dont les droits sont sacrés jusque chez les nations sauvages, et qui
fut toujours regardée comme le centre de la confiance et de la sûreté,
est pour cette raison même le théâtre le plus souvent choisi par la
perfidie. Valentinien après avoir passé l'hiver à Milan, était revenu
à Trèves[103]. Il s'occupait depuis long-temps à garnir de forteresses
la frontière de la Gaule, du côté de la Germanie, et à réparer les
fortifications des villes aux dépens de la province. Emporté par un
trop grand désir d'étendre les limites de l'empire, il ordonna de
construire un fort au-delà du Danube, sur un terrain qui appartenait
aux Quades[104]. Ces peuples alarmés de cette entreprise, députèrent
à Valentinien, et obtinrent d'Équitius, commandant d'Illyrie, et
actuellement consul, que l'ouvrage demeurât suspendu jusqu'à la
décision de l'empereur. Le préfet Maximin, qui pouvait tout à la
cour, blâma fort cette condescendance d'Équitius, qu'il traitait de
faiblesse: il disait hautement que son fils Marcellianus, tout jeune
qu'il était, soutiendrait mieux l'honneur et l'intérêt de l'empire, et
qu'il saurait bien achever la forteresse en dépit des Barbares. Il fut
écouté: son fils fut envoyé avec le titre de duc de la Valérie; et ce
jeune homme, que le crédit de son père rendait hautain et insolent,
sans daigner rassurer les Quades, fit continuer les travaux. Gabinius,
roi de la nation, vint lui représenter avec douceur l'injustice de
cette usurpation. Marcellianus feignit de se rendre à ses remontrances;
et l'ayant invité à un repas, il le fit massacrer au sortir de la
table[105]. C'était la troisième tête couronnée qui tombait sous
les coups de la trahison, depuis le commencement du règne des deux
empereurs.
[Note 103: C'est l'hiver de l'an 373 que Valentinien avait passé
en Italie. Ce fut sans doute à Milan qu'il séjourna. Une loi nous fait
voir qu'il était encore dans cette ville le 5 février 374. Il retourna
ensuite dans les Gaules, et il était à Trèves le 21 mai et le 20 juin
374.--S.-M.]
[Note 104: Ammien Marcellin remarque, l. 29, c. 6, que cette nation
était peu redoutable à cette époque, _parum nunc formidanda_, mais
qu'elle avait été antérieurement, c'est-à-dire au temps de Marc-Aurèle,
très-guerrière et très-puissante, _sed immensum quantum antehac
bellatrix et potens_. On peut voir dans l'Histoire des Empereurs
de Crévier, le récit de leur grande irruption sous le règne de ce
prince.--S.-M.]
[Note 105: Zosime donne, l. 4, c. 16, le nom de Célestius
à l'assassin de Gabinius. C'était peut-être un des noms de
Marcellianus.--S.-M.]
[Note latérale: XXIII.