[Le meurtre de Para avait jeté la désolation dans l'Arménie. Ce crime
aussi lâche qu'impolitique, pouvait ramener dans ce malheureux royaume
toutes les calamités dont il était à peine délivré. En excitant
l'indignation du peuple et des nobles, il allait peut-être produire
ce que Valens avait voulu empêcher, et livrer l'Arménie au roi de
Perse, qui était parvenu à y recouvrer quelque influence, en inspirant
de la confiance au jeune roi que l'on venait d'immoler. Les troupes
romaines cantonnées au centre du pays, et la présence de Valens sur
les frontières de la Perse, n'auraient pu contenir les Arméniens,
s'ils eussent voulu venger leur souverain et se réunir aux Perses.
Étonnés d'un tel événement, tous les seigneurs vinrent trouver le
connétable Mouschegh et le grand-intendant, pour aviser aux mesures
qu'il fallait prendre dans ces conjonctures, pour le salut du royaume.
Ils ne déguisèrent pas la haine qui les animait contre les Romains, et
le désir qu'ils avaient de tirer vengeance du sanglant outrage qu'ils
venaient d'éprouver; mais leur attachement pour la religion chrétienne
modéra les élans d'une indignation aussi légitime. L'alliance avec les
Perses présentait trop de honte et trop de dangers. Les maux qu'ils
avaient causés à chacun d'eux et à l'Arménie étaient trop récents,
pour qu'ils en eussent perdu le souvenir, et d'ailleurs qui pouvait
les assurer de la sincérité des intentions de Sapor? ils résolurent
donc, quoique bien à regret, de rester attachés au parti des Romains
et de laisser à la décision de Valens le sort de l'Arménie. L'empereur
n'avait fait périr Para, dont il se défiait, et qui s'était montré peu
docile à ses volontés, que pour placer sur le trône un roi qui lui fût
plus dévoué. Aussitôt après la mort de Para, et sans consulter les
grands, il s'était empressé de disposer de la couronne d'Arménie, comme
avaient fait autrefois plusieurs de ses prédécesseurs. Un jeune Prince,
issu de la race des Arsacides[92], distingué par son courage, et qui se
nommait Varazdat[93], fut proclamé roi. Élevé chez les Romains[94],
il s'y était rendu fameux par sa force et son adresse dans les jeux et
les combats athlétiques de la Grèce[95]. Il avait aussi, disait-on,
acquis[96] une gloire plus noble et plus réelle dans une guerre contre
les Lombards[97]; enfin depuis quelques années[98], il était de retour
dans sa patrie. Il y avait signalé sa valeur contre les brigands
qui infestaient le canton de Taranaghi[99], situé sur les bords de
l'Euphrate. On raconte que dans une de ses expéditions, ceux-ci
poursuivis de trop près par le jeune guerrier, coupèrent un petit
pont, pour mettre ce fleuve entre eux et leur redoutable adversaire.
Un tel obstacle ne put arrêter Varazdat, il franchit d'un saut[100]
l'Euphrate encore faible et peu éloigné de sa source, fond sur ces
brigands et les contraint de se rendre. Les Arméniens accueillirent
avec joie le nouveau roi, et Mouschegh continua d'exercer sous son
règne l'influence qu'il avait eue du temps de Para, et il prit, de
concert avec les généraux romains, toutes les mesures nécessaires pour
défendre l'Arménie. On y fit donc construire une grande forteresse
destinée à servir de place d'armes aux Romains[101]; et des châteaux,
protégés par une double enceinte de murs, furent disposés par échelons
jusqu'à Gandsak-Schahastan, sur la frontière orientale du royaume; les
troupes et les seigneurs Arméniens reçurent une solde de l'empereur;
rien ne fut négligé pour s'assurer de ce royaume et le mettre à
l'abri des attaques des Perses. Ces soins durent être la principale
occupation de Valens[102], pendant le séjour de cinq années qu'il fit
à Antioche; et peut-être en aurait-il retiré le fruit dans la guerre
qu'il méditait contre les Perses, si les affaires de l'Occident et
la mauvaise tournure que prit la guerre contre les Goths, n'étaient
venus le troubler dans l'exécution de ses desseins, et le contraindre
en retirant ses troupes de l'Arménie, de laisser ce royaume exposé aux
entreprises de Sapor.]--S.-M.
[Note 92: Moïse de Khoren, l. 3, c. 40, ne dit pas autre chose
sur l'origine de Varazdat. Il vaut mieux s'en tenir à ce qui résulte
du récit de Faustus de Byzance. Le prêtre Mesrob, historien de S.
Nersès, dont j'ai déja parlé, t. 3, p. 275, not. 3, liv. XVII, § 4,
dit cependant, dans le 11e chapitre de son ouvrage, que Varazdat était
neveu du roi Bab ou Para. Dans l'argument de ce chapitre, il donne le
nom d'Anob au père de Varazdat, mais ce nom ne se reproduit pas dans le
texte. Le peu de confiance que mérite cet auteur, m'empêche d'admettre
cette indication, qui d'ailleurs ne s'accorde pas avec le reste de
l'histoire d'Arménie. La reine Pharandsem, n'ayant pas eu du roi Arsace
d'autre fils que Bab ou Para, et Olympias n'ayant pas eu d'enfant à
ce qu'il paraît, il faudrait que le père de Varazdat, s'il était né
d'Arsace, eût été un fils naturel. Le fait peut avoir été ainsi, mais
il aurait besoin d'un autre garant que l'historien Mesrob. Faustus
de Byzance parle, l. 5, c. 34, de Varazdat, comme Moïse de Khoren:
«Après la mort de Bab, roi des Arméniens, dit-il, le monarque grec
fit roi un certain Varazdat, de la race des Arsacides.» Mais, dans un
autre endroit, l. 5, c. 37, il s'exprime, ou plutôt Varazdat lui-même
s'énonce comme s'il était frère de Bab ou Para. Répondant à Manuel,
prince des Mamigoniens, pour se justifier de la mort de Mouschegh,
frère de ce général, il dit: «Si je n'étais pas Arsacide, aurais-je
pris la couronne des Arsacides mes ancêtres; j'ai occupé le pays de
mes aïeux, et j'ai tiré vengeance sur ton méchant frère Mouschegh, de
la mort de mon frère paternel Bab.» Il est assez clair d'après cela
que Varazdat était réellement frère de Para. On voit seulement par la
lettre de Manuel, rapportée par le même auteur, l. 5, c. 37, qu'il
n'était pas fils légitime d'Arsace. «Non, lui dit Manuel, tu n'es pas
un Arsacide, mais tu es le fils de l'adultère.»--S.-M.]
[Note 93: Aucun auteur ancien, grec ou latin, ne nous a conservé
le nom de ce roi d'Arménie; ces écrivains nous laissent dans la plus
profonde ignorance sur les événements qui arrivèrent en Arménie, après
la mort de Para. La seule mention de Varazdat, qui se trouve dans
un auteur grec, existe dans un petit ouvrage, composé au huitième
siècle par un écrivain anonyme, mais arménien de naissance; il a été
inséré par le P. Combéfis dans le 2e volume de son Supplément à la
Bibliothèque des Pères, p. 271-291. J'ai déjà parlé de cet ouvrage t.
3, p. 443, not. 2, liv. XVIII, § 40. Cet auteur, en écrivant en grec,
ou bien ses copistes ont étrangement altéré le nom de Varazdat; il
l'appelle _Varistirtak_, ὁ Βαριστιρτάκ.--S.-M.]
[Note 94: Selon Moïse de Khoren, l. 3, c. 40, Varazdat avait été
contraint de fuir l'Arménie dans son enfance pour éviter la cruauté
de Sapor. Cette indication semblerait devoir se rapporter à l'époque
de la mort d'Arsace et de l'envahissement de l'Arménie, qui suivit
de près cet événement. Elle serait alors en contradiction avec ce
que le même auteur dit du retour de Varazdat dans sa patrie, qui
coïncide précisément avec l'époque de cette catastrophe. Il est plus
probable que Varazdat avait été élevé à la cour des empereurs, comme
un ôtage envoyé par le roi d'Arménie, ainsi que c'était l'usage
alors. L'historien Moïse de Khoren en fournit lui-même plusieurs
exemples.--S.-M.]
[Note 95: Moïse de Khoren dit, l. 3, c. 40, qu'il se signala à Pise
et dans les jeux Olympiques.--S.-M.]
[Note 96: Moïse de Khoren compare, l. 3 c. 40, les exploits de
Varazdat, à ceux du grand Tiridate.--S.-M.]
[Note 97: C'est Moïse de Khoren qui rapporte encore, l. 3, c.
40, cette circonstance intéressante, parce qu'elle nous offre un des
plus anciens renseignements qui existent sur la nation des Lombards.
Ce peuple, bien connu au temps de Tacite qui en fait plusieurs fois
mention (_Ann._ l. 2, c. 45, et l. 11, c. 17, et _Germ._ c. 40), est
aussi rappelé dans Strabon, l. 7, p. 290, dans Velléius Paterculus,
l. 2, c. 106, et dans Ptolémée, l. 2, c. 11. Le témoignage de ces
écrivains fait voir que durant le premier siècle de notre ère et sans
doute long-temps avant, ce peuple habitait la partie de la Germanie,
située au-delà de l'Elbe, en allant vers la mer Baltique. Leur nom
disparaît ensuite et ne se trouve plus qu'à la fin du 4e siècle.
Prosper rapporte alors dans sa continuation de la Chronique d'Eusèbe,
sous l'an 379, que les Lombards, sortis de l'extrémité de la Germanie,
des rivages de l'Océan et de l'île de Scandie, pour chercher de
nouvelles demeures, vainquirent d'abord les Vandales, sous les ordres
d'Iboréa et d'Aïon. _Longobardi ab extremis Germaniæ finibus, Oceanique
protinus littore, Scandiaque insula magna egressi, et novarum sedium
avidi, Iborea et Aïone ducibus, Vandalos primum vicerunt._ Tous ces
événements sont racontés avec de plus grands détails dans l'histoire
des Lombards, écrite au huitième siècle par Paul Diacre. Le témoignage
de Moïse de Khoren vient donc appuyer celui de Prosper, et attester la
présence des Lombards dans la Germanie, pendant la durée du 4e siècle,
et à peu près dans les mêmes régions où ils avaient été connus par les
auteurs plus anciens. Tacite et presque tous les écrivains anciens les
appellent _Longobardi_: Moïse de Khoren les nomme à peu près de la même
façon _Langovard_.--S.-M.]
[Note 98: Moïse de Khoren rapporte que Varazdat était revenu en
Arménie, dans la 55e année de Sapor, roi de Perse, qui correspondait
aux années 365 et 366 de J. C. c'est-à-dire à la fin de la guerre
malheureuse qu'Arsace soutint contre les Perses. Il paraît que, depuis
cette époque, Varazdat resta en Arménie, où il est probable qu'il se
distingua dans les guerres contre les Perses, lorsque les Romains
rétablirent Para sur le trône. Il est à croire qu'il dut à la célébrité
qu'il acquit alors l'honneur d'être choisi par Valens pour remplacer
Para.--S.-M.]
[Note 99: Voyez au sujet de ce pays, t. 3, p. 376, not. 4, l. XVII,
§ 64.--S.-M.]
[Note 100: Moïse de Khoren le compare en cette occasion, l. 3, c.
40, à Achille franchissant, dans Homère, le lit du Scamandre.--S.-M.]
[Note 101: Faustus de Byzance, qui rapporte ces faits, l. 5, c. 34,
n'indique pas le lieu où était située cette forteresse.--S.-M.]
[Note 102: Selon Moïse de Khoren, l. 3, c. 40, Varazdat fut créé
roi d'Arménie par Théodose. Il est évident qu'il se trompe, puisque le
témoignage irrécusable d'Ammien Marcellin nous apprend que le meurtre
de Para fut exécuté sous le règne de Valens et par les ordres de ce
prince. Comme Varazdat fut nommé presque aussitôt roi d'Arménie, il dut
l'être par Valens. Le récit de Faustus de Byzance ne contient pas le
nom du souverain qui lui donna la couronne; il se contente de l'appeler
le _roi des Grecs_, c'est-à-dire l'empereur romain. Moïse de Khoren
ajoute que Varazdat fut déclaré roi en la vingtième année de Théodose,
qu'on sait n'avoir régné que seize années non accomplies. En général,
je dois le remarquer, la chronologie de l'historien arménien présente
une multitude de difficultés et d'erreurs de détail, qui n'altèrent en
rien la vérité des faits qu'il rapporte, mais qui en rendent l'usage
très-difficile.--S.-M.]
[Note latérale: XXII.
Assassinat de Gabinius, roi des Quades.
Amm. l. 29, c. 6.
Zos. l. 4, c. 16.