Mos. Chor. l. 3, c. 40.]]

[Le meurtre de Para avait jeté la désolation dans l'Arménie. Ce crime

aussi lâche qu'impolitique, pouvait ramener dans ce malheureux royaume

toutes les calamités dont il était à peine délivré. En excitant

l'indignation du peuple et des nobles, il allait peut-être produire

ce que Valens avait voulu empêcher, et livrer l'Arménie au roi de

Perse, qui était parvenu à y recouvrer quelque influence, en inspirant

de la confiance au jeune roi que l'on venait d'immoler. Les troupes

romaines cantonnées au centre du pays, et la présence de Valens sur

les frontières de la Perse, n'auraient pu contenir les Arméniens,

s'ils eussent voulu venger leur souverain et se réunir aux Perses.

Étonnés d'un tel événement, tous les seigneurs vinrent trouver le

connétable Mouschegh et le grand-intendant, pour aviser aux mesures

qu'il fallait prendre dans ces conjonctures, pour le salut du royaume.

Ils ne déguisèrent pas la haine qui les animait contre les Romains, et

le désir qu'ils avaient de tirer vengeance du sanglant outrage qu'ils

venaient d'éprouver; mais leur attachement pour la religion chrétienne

modéra les élans d'une indignation aussi légitime. L'alliance avec les

Perses présentait trop de honte et trop de dangers. Les maux qu'ils

avaient causés à chacun d'eux et à l'Arménie étaient trop récents,

pour qu'ils en eussent perdu le souvenir, et d'ailleurs qui pouvait

les assurer de la sincérité des intentions de Sapor? ils résolurent

donc, quoique bien à regret, de rester attachés au parti des Romains

et de laisser à la décision de Valens le sort de l'Arménie. L'empereur

n'avait fait périr Para, dont il se défiait, et qui s'était montré peu

docile à ses volontés, que pour placer sur le trône un roi qui lui fût

plus dévoué. Aussitôt après la mort de Para, et sans consulter les

grands, il s'était empressé de disposer de la couronne d'Arménie, comme

avaient fait autrefois plusieurs de ses prédécesseurs. Un jeune Prince,

issu de la race des Arsacides[92], distingué par son courage, et qui se

nommait Varazdat[93], fut proclamé roi. Élevé chez les Romains[94],

il s'y était rendu fameux par sa force et son adresse dans les jeux et

les combats athlétiques de la Grèce[95]. Il avait aussi, disait-on,

acquis[96] une gloire plus noble et plus réelle dans une guerre contre

les Lombards[97]; enfin depuis quelques années[98], il était de retour

dans sa patrie. Il y avait signalé sa valeur contre les brigands

qui infestaient le canton de Taranaghi[99], situé sur les bords de

l'Euphrate. On raconte que dans une de ses expéditions, ceux-ci

poursuivis de trop près par le jeune guerrier, coupèrent un petit

pont, pour mettre ce fleuve entre eux et leur redoutable adversaire.

Un tel obstacle ne put arrêter Varazdat, il franchit d'un saut[100]

l'Euphrate encore faible et peu éloigné de sa source, fond sur ces

brigands et les contraint de se rendre. Les Arméniens accueillirent

avec joie le nouveau roi, et Mouschegh continua d'exercer sous son

règne l'influence qu'il avait eue du temps de Para, et il prit, de

concert avec les généraux romains, toutes les mesures nécessaires pour

défendre l'Arménie. On y fit donc construire une grande forteresse

destinée à servir de place d'armes aux Romains[101]; et des châteaux,

protégés par une double enceinte de murs, furent disposés par échelons

jusqu'à Gandsak-Schahastan, sur la frontière orientale du royaume; les

troupes et les seigneurs Arméniens reçurent une solde de l'empereur;

rien ne fut négligé pour s'assurer de ce royaume et le mettre à

l'abri des attaques des Perses. Ces soins durent être la principale

occupation de Valens[102], pendant le séjour de cinq années qu'il fit

à Antioche; et peut-être en aurait-il retiré le fruit dans la guerre

qu'il méditait contre les Perses, si les affaires de l'Occident et

la mauvaise tournure que prit la guerre contre les Goths, n'étaient

venus le troubler dans l'exécution de ses desseins, et le contraindre

en retirant ses troupes de l'Arménie, de laisser ce royaume exposé aux

entreprises de Sapor.]--S.-M.

[Note 92: Moïse de Khoren, l. 3, c. 40, ne dit pas autre chose

sur l'origine de Varazdat. Il vaut mieux s'en tenir à ce qui résulte

du récit de Faustus de Byzance. Le prêtre Mesrob, historien de S.

Nersès, dont j'ai déja parlé, t. 3, p. 275, not. 3, liv. XVII, § 4,

dit cependant, dans le 11e chapitre de son ouvrage, que Varazdat était

neveu du roi Bab ou Para. Dans l'argument de ce chapitre, il donne le

nom d'Anob au père de Varazdat, mais ce nom ne se reproduit pas dans le

texte. Le peu de confiance que mérite cet auteur, m'empêche d'admettre

cette indication, qui d'ailleurs ne s'accorde pas avec le reste de

l'histoire d'Arménie. La reine Pharandsem, n'ayant pas eu du roi Arsace

d'autre fils que Bab ou Para, et Olympias n'ayant pas eu d'enfant à

ce qu'il paraît, il faudrait que le père de Varazdat, s'il était né

d'Arsace, eût été un fils naturel. Le fait peut avoir été ainsi, mais

il aurait besoin d'un autre garant que l'historien Mesrob. Faustus

de Byzance parle, l. 5, c. 34, de Varazdat, comme Moïse de Khoren:

«Après la mort de Bab, roi des Arméniens, dit-il, le monarque grec

fit roi un certain Varazdat, de la race des Arsacides.» Mais, dans un

autre endroit, l. 5, c. 37, il s'exprime, ou plutôt Varazdat lui-même

s'énonce comme s'il était frère de Bab ou Para. Répondant à Manuel,

prince des Mamigoniens, pour se justifier de la mort de Mouschegh,

frère de ce général, il dit: «Si je n'étais pas Arsacide, aurais-je

pris la couronne des Arsacides mes ancêtres; j'ai occupé le pays de

mes aïeux, et j'ai tiré vengeance sur ton méchant frère Mouschegh, de

la mort de mon frère paternel Bab.» Il est assez clair d'après cela

que Varazdat était réellement frère de Para. On voit seulement par la

lettre de Manuel, rapportée par le même auteur, l. 5, c. 37, qu'il

n'était pas fils légitime d'Arsace. «Non, lui dit Manuel, tu n'es pas

un Arsacide, mais tu es le fils de l'adultère.»--S.-M.]

[Note 93: Aucun auteur ancien, grec ou latin, ne nous a conservé

le nom de ce roi d'Arménie; ces écrivains nous laissent dans la plus

profonde ignorance sur les événements qui arrivèrent en Arménie, après

la mort de Para. La seule mention de Varazdat, qui se trouve dans

un auteur grec, existe dans un petit ouvrage, composé au huitième

siècle par un écrivain anonyme, mais arménien de naissance; il a été

inséré par le P. Combéfis dans le 2e volume de son Supplément à la

Bibliothèque des Pères, p. 271-291. J'ai déjà parlé de cet ouvrage t.

3, p. 443, not. 2, liv. XVIII, § 40. Cet auteur, en écrivant en grec,

ou bien ses copistes ont étrangement altéré le nom de Varazdat; il

l'appelle _Varistirtak_, ὁ Βαριστιρτάκ.--S.-M.]

[Note 94: Selon Moïse de Khoren, l. 3, c. 40, Varazdat avait été

contraint de fuir l'Arménie dans son enfance pour éviter la cruauté

de Sapor. Cette indication semblerait devoir se rapporter à l'époque

de la mort d'Arsace et de l'envahissement de l'Arménie, qui suivit

de près cet événement. Elle serait alors en contradiction avec ce

que le même auteur dit du retour de Varazdat dans sa patrie, qui

coïncide précisément avec l'époque de cette catastrophe. Il est plus

probable que Varazdat avait été élevé à la cour des empereurs, comme

un ôtage envoyé par le roi d'Arménie, ainsi que c'était l'usage

alors. L'historien Moïse de Khoren en fournit lui-même plusieurs

exemples.--S.-M.]

[Note 95: Moïse de Khoren dit, l. 3, c. 40, qu'il se signala à Pise

et dans les jeux Olympiques.--S.-M.]

[Note 96: Moïse de Khoren compare, l. 3 c. 40, les exploits de

Varazdat, à ceux du grand Tiridate.--S.-M.]

[Note 97: C'est Moïse de Khoren qui rapporte encore, l. 3, c.

40, cette circonstance intéressante, parce qu'elle nous offre un des

plus anciens renseignements qui existent sur la nation des Lombards.

Ce peuple, bien connu au temps de Tacite qui en fait plusieurs fois

mention (_Ann._ l. 2, c. 45, et l. 11, c. 17, et _Germ._ c. 40), est

aussi rappelé dans Strabon, l. 7, p. 290, dans Velléius Paterculus,

l. 2, c. 106, et dans Ptolémée, l. 2, c. 11. Le témoignage de ces

écrivains fait voir que durant le premier siècle de notre ère et sans

doute long-temps avant, ce peuple habitait la partie de la Germanie,

située au-delà de l'Elbe, en allant vers la mer Baltique. Leur nom

disparaît ensuite et ne se trouve plus qu'à la fin du 4e siècle.

Prosper rapporte alors dans sa continuation de la Chronique d'Eusèbe,

sous l'an 379, que les Lombards, sortis de l'extrémité de la Germanie,

des rivages de l'Océan et de l'île de Scandie, pour chercher de

nouvelles demeures, vainquirent d'abord les Vandales, sous les ordres

d'Iboréa et d'Aïon. _Longobardi ab extremis Germaniæ finibus, Oceanique

protinus littore, Scandiaque insula magna egressi, et novarum sedium

avidi, Iborea et Aïone ducibus, Vandalos primum vicerunt._ Tous ces

événements sont racontés avec de plus grands détails dans l'histoire

des Lombards, écrite au huitième siècle par Paul Diacre. Le témoignage

de Moïse de Khoren vient donc appuyer celui de Prosper, et attester la

présence des Lombards dans la Germanie, pendant la durée du 4e siècle,

et à peu près dans les mêmes régions où ils avaient été connus par les

auteurs plus anciens. Tacite et presque tous les écrivains anciens les

appellent _Longobardi_: Moïse de Khoren les nomme à peu près de la même

façon _Langovard_.--S.-M.]

[Note 98: Moïse de Khoren rapporte que Varazdat était revenu en

Arménie, dans la 55e année de Sapor, roi de Perse, qui correspondait

aux années 365 et 366 de J. C. c'est-à-dire à la fin de la guerre

malheureuse qu'Arsace soutint contre les Perses. Il paraît que, depuis

cette époque, Varazdat resta en Arménie, où il est probable qu'il se

distingua dans les guerres contre les Perses, lorsque les Romains

rétablirent Para sur le trône. Il est à croire qu'il dut à la célébrité

qu'il acquit alors l'honneur d'être choisi par Valens pour remplacer

Para.--S.-M.]

[Note 99: Voyez au sujet de ce pays, t. 3, p. 376, not. 4, l. XVII,

§ 64.--S.-M.]

[Note 100: Moïse de Khoren le compare en cette occasion, l. 3, c.

40, à Achille franchissant, dans Homère, le lit du Scamandre.--S.-M.]

[Note 101: Faustus de Byzance, qui rapporte ces faits, l. 5, c. 34,

n'indique pas le lieu où était située cette forteresse.--S.-M.]

[Note 102: Selon Moïse de Khoren, l. 3, c. 40, Varazdat fut créé

roi d'Arménie par Théodose. Il est évident qu'il se trompe, puisque le

témoignage irrécusable d'Ammien Marcellin nous apprend que le meurtre

de Para fut exécuté sous le règne de Valens et par les ordres de ce

prince. Comme Varazdat fut nommé presque aussitôt roi d'Arménie, il dut

l'être par Valens. Le récit de Faustus de Byzance ne contient pas le

nom du souverain qui lui donna la couronne; il se contente de l'appeler

le _roi des Grecs_, c'est-à-dire l'empereur romain. Moïse de Khoren

ajoute que Varazdat fut déclaré roi en la vingtième année de Théodose,

qu'on sait n'avoir régné que seize années non accomplies. En général,

je dois le remarquer, la chronologie de l'historien arménien présente

une multitude de difficultés et d'erreurs de détail, qui n'altèrent en

rien la vérité des faits qu'il rapporte, mais qui en rendent l'usage

très-difficile.--S.-M.]

[Note latérale: XXII.

Assassinat de Gabinius, roi des Quades.

Amm. l. 29, c. 6.

Zos. l. 4, c. 16.

Histoire du Bas-Empire. Tome 04 · 第 43 / 388 题