Sapor, accoutumé lui-même aux grands crimes, fut moins indigné de la
mort de Para, qu'affligé de ce qu'elle détruisait ses espérances. Il
travaillait alors à regagner le roi d'Arménie[75]. Il menaça d'abord
de le venger: mais fatigué de tant de guerres, il prit la voie de
la négociation, et [envoya Arrhacès[76]] proposer à l'empereur de
ruiner entièrement l'Arménie, qui n'était pour les deux nations qu'un
sujet éternel de querelle et de discorde[77]. Si ce projet n'était
pas accepté, il demandait que Sauromacès et les garnisons romaines
sortissent de l'Ibérie, et qu'Aspacurès, qu'il avait établi roi de
ce pays, en demeurât seul possesseur[78]. Valens répondit qu'il ne
changerait rien aux dispositions précédentes, et qu'il était bien
résolu de maintenir les deux royaumes dans l'état où ils se trouvaient
alors. Le roi de Perse récrivit[79] que le seul moyen de terminer
toutes les disputes, était de s'en tenir au traité de Jovien, et que
pour en bien assurer les conditions, il fallait rassembler, en présence
des deux princes, tous les officiers qui en avaient été garants de
part et d'autre[80]. Sapor ne cherchait qu'à fatiguer Valens par des
chicanes: il n'ignorait pas qu'il proposait l'impossible, et que la
plupart de ceux qui avaient signé le traité étaient morts depuis ce
temps-là. L'empereur, pour mettre fin à toutes ces répliques, envoya
en Perse le comte Victor, général de la cavalerie, et Urbicius, duc de
la Mésopotamie[81]; avec une dernière réponse, dont il déclarait qu'il
ne se départirait pas; elle contenait en substance: _Que Sapor, qui se
vantait de justice et de désintéressement, manifestait son ambition et
son injustice par les desseins qu'il formait sur l'Arménie, après avoir
protesté aux Arméniens qu'il ne les troublerait jamais dans l'usage
de leur liberté et de leurs lois[82]: que l'empereur allait retirer
ses troupes de l'Ibérie, mais qu'il n'abandonnerait pas la défense de
Sauromacès; et que si Sapor inquiétait ce prince, Valens saurait bien
le forcer à respecter la protection de l'empire_[83]. Cette déclaration
était conforme à l'équité et à la majesté impériale. Mais les envoyés
passèrent leur pouvoir; et sans y être autorisés par l'empereur, ils
acceptèrent en son nom la cession de quelques cantons de l'Arménie,
que les seigneurs du pays abandonnèrent aux Romains[84]. Valens ne
jugea pas à propos de désavouer ses députés. Peu après leur retour à
Antioche, arriva Suréna, qui offrait au nom du roi de Perse de laisser
à Valens la libre possession de ces contrées[85], pourvu qu'il renonçât
à la défense de l'Ibérie et du reste de l'Arménie. Cet ambassadeur fut
reçu avec magnificence, mais sa proposition fut rejetée, et l'on se
prépara à la guerre. Ces négociations avaient duré deux ans[86]. Valens
devait entrer en Perse au commencement du printemps[87], avec trois
armées: il prenait à sa solde des troupes auxiliaires des Goths[88].
Sapor, plus irrité que jamais, donna ordre à son général Suréna
de reconquérir les contrées de l'Arménie, dont Victor et Urbicius
s'étaient emparés, et d'attaquer vivement Sauromacès, dont les états
étaient pour lors dépourvus de troupes romaines[89]. Un furieux orage
menaçait l'Asie, lorsque les mouvemens des Goths rappelèrent Valens
dans la Thrace, et le forcèrent de conclure avec Sapor une paix[90]
dont on ignore les conditions[91].
[Note 75: _Sapor post suorum pristinam cladem comperto interitu
Paræ, quem sociare sibi impendio conabatur, mærore gravi perculsus._
Amm. Marc. l. 30, c. 2.--S.-M.]
[Note 76: Cet ambassadeur est nommé Arsace dans quelques manuscrits
d'Ammien Marcellin.--S.-M.]
[Note 77: _Arrace legato ad principem misso, perpetuam ærumnarum
causam deleri penitus suadebat Armeniam._ Amm. Marc. l. 30, c.
2.--S.-M.]
[Note 78: _Si id displicuisset, aliud poscens, ut Iberiæ divisione
cessante, remotisque inde partis Romanæ præsidiis, Aspacures solus
regnare permitteretur, quem ipse præfecerat genti._ Amm. Marc. l. 30,
c. 2.--S.-M.]
[Note 79: C'était à la fin de l'hiver, sans doute celui de l'an
374. _Contrariæ regis litteræ hieme jam extremâ perlatæ sunt_, dit
Ammien Marcellin, l. 30, c. 2.--S.-M.]
[Note 80: Il faut que le traité conclu avec Jovien ait été rédigé
en des termes bien ambigus, puisqu'on eut besoin du témoignage et
des explications des officiers qui y avaient pris part des deux
côtés.--S.-M.]
[Note 81: _Victorem magistrum equitum et Urbicium Mesopotamiæ ducem
ire properè jussit in Persas, responsum absolutum..._ Amm. Marc. l. 30,
c. 2.--S.-M.]
[Note 82: _Quod rex justus et suo contentis, ut jactitabat,
scelestè concupiscat Armeniam, ad arbitrium suum vivere cultoribus ejus
permissis._ Amm. Marc. l. 30, c. 2.--S.-M.]
[Note 83: Valens lui disait dans son message, que s'il tentait
d'arrêter les troupes, qui, comme on en était convenu, devaient partir
au commencement de l'année suivante, il saurait le contraindre à
observer les conventions. _Sed ni Sauromaci præsidia militum impertita
principio sequentis anni ut dispositum est inpræpedita reverterint,
invitus ea complebit, quæ sponte suâ facere supersedit._ Amm. Marc. l.
30, c. 2.--S.-M.]
[Note 84: _Absque mandatis oblatas sibi regiones in eadem Armenia
suscepit exiguas._ Amm. Marc. l. 30, c. 2. Il paraît que long-temps
avant le partage et la destruction du royaume d'Arménie, plusieurs
cantons et diverses petites principautés situées vers les frontières
de la Mésopotamie, sur les bords du Tigre et de l'Euphrate, avaient
été réunies à l'empire. Rien n'empêche de croire que ces empiétements
ne remontent effectivement à l'époque de la mort de Para. Je crois
que le pays envahi alors est celui que les Arméniens désignent par
le nom de _Quatrième Arménie_. Cette dénomination semble indiquer en
effet que ce pays fut soumis au régime administratif des Romains.
Pour connaître la situation et les divisions de cette province, il
faut consulter ce que j'en ai dit dans mes _Mémoires historiques et
géographiques sur l'Arménie_, t. 1, pages 91-98. Les dynastes compris
dans l'étendue de ce pays conservèrent leurs possessions; seulement au
lieu d'être vassaux du roi d'Arménie, ils le furent de l'empire. On
trouve dans le Code Théodosien une loi de Théodose-le-Grand, datée du
14 juin 387, et adressée à Gaddanès, satrape ou seigneur de la Sophène
ou Sophanène, _Gaddanæ satrapæ Sofanenæ_. Cette même loi fait voir
aussi que les autres seigneurs de ce pays reconnaissaient comme lui
la suzeraineté de l'empire. Il y est question des couronnes que ces
seigneurs devaient fournir d'après un ancien usage, comme une marque
de leur soumission à l'empire. _Aurum coronarium his reddi restituique
decernimus, quibus inlicitè videtur ablatum, ut, secundùm consuetudinem
moris antiqui, omnes satrapæ, pro devotione quæ Romano debetur imperio,
coronam ex propriis facultatibus facient serenitati nostræ solemniter
offerendam._--S.-M.]
[Note 85: _Quâ regressâ, advenit Surena potestatis secundæ post
regem, has easdem imperatori offerens partes, quas audacter nostri
sumpsere legati._ Amm. Marc. l. 30, c. 2.--S.-M.]
[Note 86: Pendant les années 374 et 375. Valens avait passé tout
ce temps à Antioche ou dans les environs. Il resta plus de cinq années
dans ces régions. Ses lois nous font voir qu'il résida pendant environ
trois mois à Hiérapolis à la fin de l'an 373. Nous avons trois lois de
lui, datées d'Antioche, pour l'an 374, le 16 février, 11 mars et 21
mai. Deux lois, du 2 juin et du 5 décembre 375, sont aussi d'Antioche.
Il était encore dans cette ville le 30 mai 376, se préparant à aller
faire la guerre aux Perses.--S.-M.]
[Note 87: De l'année 376.--S.-M.]
[Note 88: _Parabantur magna instrumenta bellorum, ut mollitâ hieme
Imperatore trinis agminibus perrupturo Persidem, ideoque Scytharum
auxilia festina celeritate mercante._ Amm. Marc. l. 30, c. 2.--S.-M.]
[Note 89: _Iram ejus conculcans Surenæ dedit negotium, ut
ea quæ Victor comes susceperat et Urbicius, armis repeteret si
quisquam repugnaret, et milites Sauromacis præsidio destinati malis
affligerentur extremis._ Amm. Marc. l. 30, c. 1. Il paraît que
l'entreprise de Suréna, eut un plein succès, car Ammien Marcellin
rapporte qu'elle fut si promptement exécutée, qu'on ne put ni la
réparer, ni la venger. _Hæc ut statuerat maturata confestim: nec
emendari potuerunt nec vindicari._ La guerre des Goths tourna alors
toutes les pensées de l'empereur vers l'Occident, et l'empêcha de
poursuivre ses projets contre les Perses.--S.-M.]
[Note 90: C'était, dit Eunapius (excerpt. de leg. p. 21), une _paix
nécessaire_, πρὸς μὲν τοὺς Πέρσας ἀναγκαίαν εἰρήνην συνθέμενος. Il
s'arrangea avec les Perses comme il le put, dit Zosime, l. 4, c. 21, ὁ
δὲ τὰ πρὸς Πέρσας ὠς ἐνῆν διαθέμενος.--S.-M.]
[Note 91: Sans nous dire quelles furent ces conditions, les
auteurs arméniens nous font voir, comme on aura bientôt occasion de
le remarquer, que les affaires de l'Arménie furent laissées à la
discrétion du roi de Perse, qui y fit peu après déclarer rois les
enfants de l'infortuné Para.--S.-M.]
[Note latérale: XXI.
[Varazdat est nommé roi d'Arménie par Valens.]
[Faust. Byz. l. 5, c. 33 et 34.