Theod. l. 4, c. 32.]]

Le roi d'Arménie, naturellement doux et paisible[61], dévora sans

se plaindre l'injure qu'il avait reçue. Il demeurait fidèle aux

Romains[62]. Mais Valens ne pouvait lui pardonner de s'être affranchi

d'un indigne esclavage. Il se vengea par une horrible perfidie du

mauvais succès de la première[63]. Le comte Trajan avait succédé à

Térentius. Celui-ci, à son retour d'Arménie[64], fit une action qui

serait digne d'un héros du christianisme, et qui montre entre mille

exemples que la méchanceté du caractère n'altère pas toujours la pureté

de la croyance. Valens content des services de Térentius, l'invita à

lui demander telle récompense qu'il désirerait. Le comte lui présenta

une requête, par laquelle il ne demandait ni or, ni argent, ni aucune

dignité, mais seulement une église pour les Catholiques. L'empereur

irrité la mit en pièces. _Demandez-moi toute autre chose_, lui

dit-il; _celle-ci est la seule que je ne puisse vous accorder_. Alors

Térentius ramassant les morceaux de sa requête: _Prince_, répondit-il,

_je me tiens pour récompensé; celui qui juge les cœurs me tiendra

compte de mon intention_. Valens, par des dépêches secrètes, chargea

le comte Trajan[65], qui avait succédé à Térentius, de le défaire

d'un prince dont la patience augmentait sa honte. C'était à force de

crimes vouloir étouffer les remords. Trajan se prêta sans scrupule à

ce détestable ministère. Il fit sa cour au jeune prince: il entrait

dans ses parties de plaisir; il lui remettait souvent des lettres

de l'empereur, par lesquelles il paraissait que tous les nuages de

défiance étaient dissipés[66]. [Le roi habitait alors un lieu nommé

Khou, dans le canton de Pakrévant[67], non loin du camp des Romains,

où se trouvait Trajan, qui] l'invita enfin à un festin. Le prince

s'y rendit[68]. Tout respirait le plaisir et la joie. [Para, traité

en apparence avec tous les égards que l'on doit à un roi, était à la

place d'honneur. Une garde nombreuse, armée de haches et de boucliers,

était placée à l'extérieur, tandis qu'un détachement se rangeait dans

l'intérieur autour de la tente où on faisait le festin. Le roi crut

que c'était une attention du général; mais bientôt il fut détrompé.

Au milieu du repas[69], pendant qu'on servait des mets délicats, que

la salle retentissait du bruit des chants et des instrumens, et que

le vin échauffait les convives,] Trajan sortit et en sa place on vit

entrer un Barbare[70], d'un regard effrayant, tenant en main une épée

nue. Les convives, les uns glacés d'effroi, les autres complices de

l'assassinat, demeurèrent immobiles, ou prirent la fuite. Para, ayant

tiré son poignard, disputa quelque temps sa vie, et tomba percé de

coups[71]. [Gnel, prince des Andsévatsiens[72], se fit tuer sur le

corps de son souverain.] Ainsi périt ce prince trop crédule[73]. [De

sa femme Zarmandokht, dont l'origine nous est inconnue, Para laissait

deux enfans en bas âge, et hors d'état de faire valoir leurs droits à

la couronne. Ils se nommaient Arsace et Valarsace. Il en sera question

par la suite.] Ce meurtre, plus affreux dans ses circonstances, que

n'avait été celui de Vithicabius, acheva de convaincre les nations

étrangères, que les Romains n'avaient plus de caractère propre; et que

sous un méchant prince, ils ne respectaient ni la foi des alliances, ni

la majesté des rois, ni les droits sacrés de l'hospitalité[74].

[Note 61: Faustus de Byzance représente au contraire le roi

d'Arménie comme très-méchant et surtout très-corrompu; il n'est aucune

débauche, aucune infamie, dont il ne le suppose capable (Faust. Byz. l.

4, c. 44 et l. 5, c. 22).--S.-M.]

[Note 62: Au contraire, selon Faustus de Byzance, l. 5, c. 32,

le roi d'Arménie aurait voulu faire alliance avec le roi de Perse;

il lui envoyait des ambassadeurs pour en obtenir des secours contre

l'empereur. Il assure que poussé par un orgueil insupportable, ou

plutôt par un accès de folie, il prétendait que l'empereur lui cédât

Césarée de Cappadoce et dix autres villes, ainsi qu'Édesse qui,

disait-il, avait été fondée par ses ancêtres; sans quoi, il saurait

bien s'en rendre maître. Le connétable Mouschegh et les autres princes,

ajoute-t-il, ne purent empêcher les démarches inconséquentes de leur

souverain. Quoiqu'il soit bien évident que toutes ces allégations

viennent d'un ennemi, il ne serait pas étonnant qu'elles eussent

quelques fondements. Il est assez clair en effet que, tout en blâmant

la conduite que l'empereur et ses officiers tinrent avec le roi

d'Arménie, Ammien Marcellin regarde comme constant que Para entretenait

des relations avec le roi de Perse. Quoiqu'il en rejette la faute sur

l'inexpérience et la jeunesse du prince, il établit involontairement

le fait, mieux attesté encore par les regrets que témoigna Sapor en

apprenant la mort de Para, dont il avait fait périr le père et la mère:

_Sapor_, dit-il, l. 30, c. 2, _comperto interitu Paræ, mærore gravi

perculsus_. Il paraît donc que malgré les secours que les Romains

avaient fournis à Para, pour le rétablir sur le trône de son père,

ce prince avait prêté l'oreille aux partisans des Perses. La crainte

d'être sacrifié et abandonné comme Arsace, si les Romains éprouvaient

des revers dans l'Orient, l'avait peut-être porté à chercher les

moyens de se préserver des mêmes malheurs. Il paraît, d'après ce que

raconte Faustus de Byzance, que Gnel prince des Andsévatsiens, était

le principal guide de Para, et qu'il était en Arménie le chef du parti

persan.--S.-M.]

[Note 63: _Hinc in illum inexplicabile auctum principis odium, et

doli struebantur in dies, ut per vim ei vel clam vita adimeretur._ Amm.

Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]

[Note 64: Ἀπὸ τῆς Ἀρμενίας Τερέντιος τρόπαια στήσας. Theod. l. 4,

c. 32.--S.-M.]

[Note 65: _Agenti tunc in Armenia Trajano, et rem militarem

curanti, id secretis committitur scriptis._ Amm. Marc. l. 30, c. 1.

Faustus de Byzance rapporte, l. 5, c. 32, que Térentius et Arinthée

étaient encore en Arménie. Les détails circonstanciés donnés par Ammien

Marcellin, font voir que l'auteur arménien n'a pas été bien informé de

ce qui concerne la catastrophe de son souverain. J'en dirai autant de

Moïse de Khoren, qui attribue aussi (l. 3, c. 39) à Térentius la mort

du jeune Para.--S.-M.]

[Note 66: _Qui inlecebrosis regem insidiis ambiens, et modò serenæ

mentis Valentis indices litteras tradens, modò ipse sese ejus conviviis

ingerens._ Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]

[Note 67: Voy. t. 2, p. 224, note 1, liv. X, § 11.--S.-M.]

[Note 68: _Ad ultimum compositâ fraude ad prandium verecundius

invitavit: qui (rex) nihil adversum metuens venit, concessoque

honoratiore discubuit loco._ Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]

[Note 69: _Cumque apponerentur exquisitæ cuppediæ, et ædes amplæ

nervorum et articulato flatilique sonitu resultarent, jam vino

incalescente; ipso convivii domino per simulationem naturalis cujusdam

urgentis egresso_, etc. Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]

[Note 70: Il était, selon Ammien Marcellin, l. 30, c. 1, du nombre

de ceux qu'on appelle _Supræ_. _Quidam barbarus asper, ex his quos

Supras appellant._--S.-M.]

[Note 71: _Quo viso regulus fortè prominens ultra torum, expedito

dolone adsurgens, ut vitam omni ratione defenderet, perforato pectore

deformis procubuit victima, ictibus multiplicatis fædè concisa._ Amm.

Marc. l. 30, c. 1. Faustus de Byzance raconte, l. 5, c. 32, précisément

de la même façon le meurtre de Para.--S.-M.]

[Note 72: On peut voir au sujet de ce personnage ce que j'ai

dit, t. 3, p. 432 et 433, liv. XVIII, § 32, et ci-devant p. 24, note

2.--S.-M.]

[Note 73: Para ou Bab avait régné sept ans, ainsi que l'atteste

Moïse de Khoren, l. 3, c. 39, et tous les autres écrivains arméniens.

Les détails que donne Ammien Marcellin font voir que Para fut assassiné

en l'an 374, ce qui fait remonter son avénement en l'année 367,

précisément celle dans laquelle son père Arsace fut détrôné.--S.-M.]

[Note 74: Moïse de Khoren raconte tout autrement, l. 3, c. 39, la

mort de Para, il est facile de voir que son récit est trop favorable

aux Romains pour qu'il ne vienne pas originairement d'un de leurs

partisans. Il suppose que cet événement arriva sous le règne de

Théodose, ce qui est impossible puisqu'Ammien Marcellin nous atteste de

la manière la plus formelle, qu'il arriva sous Valentinien et Valens,

par les ordres duquel le meurtre fut exécuté en l'an 374. Selon Moïse

de Khoren, le roi d'Arménie, profitant de la sédition de Thessalonique

en 390, chassa Térentius et son armée: mais celui-ci revint bientôt,

attaqua Para, qui fut vaincu; et il tua de sa main Gnel prince des

Andsévatsiens, que Para avait créé général de l'armée d'Orient. Para

fut pris et envoyé à Théodose, qui lui fit trancher la tête. Il est

impossible d'imaginer comment Gibbon a pu faire, t. 5, p. 109, note

1, pour confondre l'infortuné roi d'Arménie avec Tiridate, frère du

roi Arsace, dont j'ai raconté la mort, t. 2, p. 223, liv. X, § 10. Ce

Tiridate était le père de Gnel, premier mari de Pharandsem, mère de

Para. On peut voir ses aventures tragiques ci-devant t. 2, p. 223-231.

Je le répète encore: tous les renseignements que l'historien anglais a

empruntés à Moïse de Khoren, ont été toujours entendus et employés par

lui de la manière la plus contraire à la vérité. Selon Mesrob, dans

sa _Vie de S. Nersès_, ch. 10, l'empereur n'aurait fait mettre à mort

le roi d'Arménie, que pour le punir de l'empoisonnement du patriarche

Nersès.--S.-M.]

[Note latérale: XX.

Négociations avec Sapor.

Amm. l. 30, c. 2.

Zos. l. 4, c. 21.

Histoire du Bas-Empire. Tome 04 · 第 41 / 388 题