Le roi d'Arménie, naturellement doux et paisible[61], dévora sans
se plaindre l'injure qu'il avait reçue. Il demeurait fidèle aux
Romains[62]. Mais Valens ne pouvait lui pardonner de s'être affranchi
d'un indigne esclavage. Il se vengea par une horrible perfidie du
mauvais succès de la première[63]. Le comte Trajan avait succédé à
Térentius. Celui-ci, à son retour d'Arménie[64], fit une action qui
serait digne d'un héros du christianisme, et qui montre entre mille
exemples que la méchanceté du caractère n'altère pas toujours la pureté
de la croyance. Valens content des services de Térentius, l'invita à
lui demander telle récompense qu'il désirerait. Le comte lui présenta
une requête, par laquelle il ne demandait ni or, ni argent, ni aucune
dignité, mais seulement une église pour les Catholiques. L'empereur
irrité la mit en pièces. _Demandez-moi toute autre chose_, lui
dit-il; _celle-ci est la seule que je ne puisse vous accorder_. Alors
Térentius ramassant les morceaux de sa requête: _Prince_, répondit-il,
_je me tiens pour récompensé; celui qui juge les cœurs me tiendra
compte de mon intention_. Valens, par des dépêches secrètes, chargea
le comte Trajan[65], qui avait succédé à Térentius, de le défaire
d'un prince dont la patience augmentait sa honte. C'était à force de
crimes vouloir étouffer les remords. Trajan se prêta sans scrupule à
ce détestable ministère. Il fit sa cour au jeune prince: il entrait
dans ses parties de plaisir; il lui remettait souvent des lettres
de l'empereur, par lesquelles il paraissait que tous les nuages de
défiance étaient dissipés[66]. [Le roi habitait alors un lieu nommé
Khou, dans le canton de Pakrévant[67], non loin du camp des Romains,
où se trouvait Trajan, qui] l'invita enfin à un festin. Le prince
s'y rendit[68]. Tout respirait le plaisir et la joie. [Para, traité
en apparence avec tous les égards que l'on doit à un roi, était à la
place d'honneur. Une garde nombreuse, armée de haches et de boucliers,
était placée à l'extérieur, tandis qu'un détachement se rangeait dans
l'intérieur autour de la tente où on faisait le festin. Le roi crut
que c'était une attention du général; mais bientôt il fut détrompé.
Au milieu du repas[69], pendant qu'on servait des mets délicats, que
la salle retentissait du bruit des chants et des instrumens, et que
le vin échauffait les convives,] Trajan sortit et en sa place on vit
entrer un Barbare[70], d'un regard effrayant, tenant en main une épée
nue. Les convives, les uns glacés d'effroi, les autres complices de
l'assassinat, demeurèrent immobiles, ou prirent la fuite. Para, ayant
tiré son poignard, disputa quelque temps sa vie, et tomba percé de
coups[71]. [Gnel, prince des Andsévatsiens[72], se fit tuer sur le
corps de son souverain.] Ainsi périt ce prince trop crédule[73]. [De
sa femme Zarmandokht, dont l'origine nous est inconnue, Para laissait
deux enfans en bas âge, et hors d'état de faire valoir leurs droits à
la couronne. Ils se nommaient Arsace et Valarsace. Il en sera question
par la suite.] Ce meurtre, plus affreux dans ses circonstances, que
n'avait été celui de Vithicabius, acheva de convaincre les nations
étrangères, que les Romains n'avaient plus de caractère propre; et que
sous un méchant prince, ils ne respectaient ni la foi des alliances, ni
la majesté des rois, ni les droits sacrés de l'hospitalité[74].
[Note 61: Faustus de Byzance représente au contraire le roi
d'Arménie comme très-méchant et surtout très-corrompu; il n'est aucune
débauche, aucune infamie, dont il ne le suppose capable (Faust. Byz. l.
4, c. 44 et l. 5, c. 22).--S.-M.]
[Note 62: Au contraire, selon Faustus de Byzance, l. 5, c. 32,
le roi d'Arménie aurait voulu faire alliance avec le roi de Perse;
il lui envoyait des ambassadeurs pour en obtenir des secours contre
l'empereur. Il assure que poussé par un orgueil insupportable, ou
plutôt par un accès de folie, il prétendait que l'empereur lui cédât
Césarée de Cappadoce et dix autres villes, ainsi qu'Édesse qui,
disait-il, avait été fondée par ses ancêtres; sans quoi, il saurait
bien s'en rendre maître. Le connétable Mouschegh et les autres princes,
ajoute-t-il, ne purent empêcher les démarches inconséquentes de leur
souverain. Quoiqu'il soit bien évident que toutes ces allégations
viennent d'un ennemi, il ne serait pas étonnant qu'elles eussent
quelques fondements. Il est assez clair en effet que, tout en blâmant
la conduite que l'empereur et ses officiers tinrent avec le roi
d'Arménie, Ammien Marcellin regarde comme constant que Para entretenait
des relations avec le roi de Perse. Quoiqu'il en rejette la faute sur
l'inexpérience et la jeunesse du prince, il établit involontairement
le fait, mieux attesté encore par les regrets que témoigna Sapor en
apprenant la mort de Para, dont il avait fait périr le père et la mère:
_Sapor_, dit-il, l. 30, c. 2, _comperto interitu Paræ, mærore gravi
perculsus_. Il paraît donc que malgré les secours que les Romains
avaient fournis à Para, pour le rétablir sur le trône de son père,
ce prince avait prêté l'oreille aux partisans des Perses. La crainte
d'être sacrifié et abandonné comme Arsace, si les Romains éprouvaient
des revers dans l'Orient, l'avait peut-être porté à chercher les
moyens de se préserver des mêmes malheurs. Il paraît, d'après ce que
raconte Faustus de Byzance, que Gnel prince des Andsévatsiens, était
le principal guide de Para, et qu'il était en Arménie le chef du parti
persan.--S.-M.]
[Note 63: _Hinc in illum inexplicabile auctum principis odium, et
doli struebantur in dies, ut per vim ei vel clam vita adimeretur._ Amm.
Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]
[Note 64: Ἀπὸ τῆς Ἀρμενίας Τερέντιος τρόπαια στήσας. Theod. l. 4,
c. 32.--S.-M.]
[Note 65: _Agenti tunc in Armenia Trajano, et rem militarem
curanti, id secretis committitur scriptis._ Amm. Marc. l. 30, c. 1.
Faustus de Byzance rapporte, l. 5, c. 32, que Térentius et Arinthée
étaient encore en Arménie. Les détails circonstanciés donnés par Ammien
Marcellin, font voir que l'auteur arménien n'a pas été bien informé de
ce qui concerne la catastrophe de son souverain. J'en dirai autant de
Moïse de Khoren, qui attribue aussi (l. 3, c. 39) à Térentius la mort
du jeune Para.--S.-M.]
[Note 66: _Qui inlecebrosis regem insidiis ambiens, et modò serenæ
mentis Valentis indices litteras tradens, modò ipse sese ejus conviviis
ingerens._ Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]
[Note 67: Voy. t. 2, p. 224, note 1, liv. X, § 11.--S.-M.]
[Note 68: _Ad ultimum compositâ fraude ad prandium verecundius
invitavit: qui (rex) nihil adversum metuens venit, concessoque
honoratiore discubuit loco._ Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]
[Note 69: _Cumque apponerentur exquisitæ cuppediæ, et ædes amplæ
nervorum et articulato flatilique sonitu resultarent, jam vino
incalescente; ipso convivii domino per simulationem naturalis cujusdam
urgentis egresso_, etc. Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]
[Note 70: Il était, selon Ammien Marcellin, l. 30, c. 1, du nombre
de ceux qu'on appelle _Supræ_. _Quidam barbarus asper, ex his quos
Supras appellant._--S.-M.]
[Note 71: _Quo viso regulus fortè prominens ultra torum, expedito
dolone adsurgens, ut vitam omni ratione defenderet, perforato pectore
deformis procubuit victima, ictibus multiplicatis fædè concisa._ Amm.
Marc. l. 30, c. 1. Faustus de Byzance raconte, l. 5, c. 32, précisément
de la même façon le meurtre de Para.--S.-M.]
[Note 72: On peut voir au sujet de ce personnage ce que j'ai
dit, t. 3, p. 432 et 433, liv. XVIII, § 32, et ci-devant p. 24, note
2.--S.-M.]
[Note 73: Para ou Bab avait régné sept ans, ainsi que l'atteste
Moïse de Khoren, l. 3, c. 39, et tous les autres écrivains arméniens.
Les détails que donne Ammien Marcellin font voir que Para fut assassiné
en l'an 374, ce qui fait remonter son avénement en l'année 367,
précisément celle dans laquelle son père Arsace fut détrôné.--S.-M.]
[Note 74: Moïse de Khoren raconte tout autrement, l. 3, c. 39, la
mort de Para, il est facile de voir que son récit est trop favorable
aux Romains pour qu'il ne vienne pas originairement d'un de leurs
partisans. Il suppose que cet événement arriva sous le règne de
Théodose, ce qui est impossible puisqu'Ammien Marcellin nous atteste de
la manière la plus formelle, qu'il arriva sous Valentinien et Valens,
par les ordres duquel le meurtre fut exécuté en l'an 374. Selon Moïse
de Khoren, le roi d'Arménie, profitant de la sédition de Thessalonique
en 390, chassa Térentius et son armée: mais celui-ci revint bientôt,
attaqua Para, qui fut vaincu; et il tua de sa main Gnel prince des
Andsévatsiens, que Para avait créé général de l'armée d'Orient. Para
fut pris et envoyé à Théodose, qui lui fit trancher la tête. Il est
impossible d'imaginer comment Gibbon a pu faire, t. 5, p. 109, note
1, pour confondre l'infortuné roi d'Arménie avec Tiridate, frère du
roi Arsace, dont j'ai raconté la mort, t. 2, p. 223, liv. X, § 10. Ce
Tiridate était le père de Gnel, premier mari de Pharandsem, mère de
Para. On peut voir ses aventures tragiques ci-devant t. 2, p. 223-231.
Je le répète encore: tous les renseignements que l'historien anglais a
empruntés à Moïse de Khoren, ont été toujours entendus et employés par
lui de la manière la plus contraire à la vérité. Selon Mesrob, dans
sa _Vie de S. Nersès_, ch. 10, l'empereur n'aurait fait mettre à mort
le roi d'Arménie, que pour le punir de l'empoisonnement du patriarche
Nersès.--S.-M.]
[Note latérale: XX.
Négociations avec Sapor.
Amm. l. 30, c. 2.
Zos. l. 4, c. 21.