Valens, averti de l'évasion de Para, avait sur-le-champ dépêché le
comte Daniel et Barzimer, tribun de la garde, avec mille hommes de
cavalerie légère[55]. Comme le prince, ne connaissant pas le pays,
perdait beaucoup de temps dans des détours inutiles[56], ceux-ci
gagnèrent les devants par des routes abrégées. S'étant arrêtés dans
un lieu où il n'y avait que deux passages éloignés d'une lieue l'un
de l'autre[57], ils se partagèrent sur ces deux chemins chacun avec
leur troupe. Un heureux hasard sauva le roi d'Arménie. Un voyageur
ayant aperçu les cavaliers postés sur ces deux routes, passa pour
les éviter au travers des buissons et des bruyères qui remplissaient
l'intervalle, et rencontra les Arméniens. On le conduisit au roi,
qu'il instruisit en secret de ce qu'il avait vu. Para le retint pour
servir de guide; et sans faire connaître à ses gens le danger où ils
étaient, il envoya séparément deux cavaliers, l'un à droite et l'autre
à gauche, pour préparer sur les deux chemins des logements et des
vivres. Un moment après il partit lui-même, guidé par le voyageur; et
ayant fait passer ses gens à la file par un sentier étroit et fourré,
il laissa l'embuscade derrière lui. Les Romains s'étant saisis des
deux cavaliers, l'attendirent inutilement aux deux passages tout le
reste du jour. Il eut le temps de gagner du pays, et arriva dans ses
états, où il fut reçu avec une extrême joie[58]. Daniel et Barzimer
retournèrent à Antioche, couverts de confusion[59]; et pour se défendre
des railleries dont on les accablait, ils publièrent que Para était un
enchanteur, et qu'il s'était rendu invisible lui et sa troupe[60]. Ce
conte absurde trouva croyance à la cour, entêtée pour lors de magie et
de sortiléges.
[Note 55: Le premier était comte et le second tribun des Scutaires.
_Cum sagittariis mille succinctis et levibus Danielum mittit et
Barzimerem revocaturos eum, comitem unum, alterum Scutariorum
tribunum._ Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]
[Note 56: _Ut peregrinus et insuetus mæandros faciebat et gyros._
Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]
[Note 57: _Vias proximas duas trium millium distinctas._ Amm. Marc.
l. 30, c. 1.--S.-M.]
[Note 58: _Ille regno incolumis restitutus, et cum gaudio
popularium summo susceptus._ Amm. Marc. l. 30, c. 3.--S.-M.]
[Note 59: Pour se venger de la honte et du mépris que leur attira
cette mésaventure, Daniel et Barzimer ne cessèrent de calomnier Para
dans l'esprit de l'empereur, pour tâcher de le perdre. On pourrait
donc croire d'après ce qu'en dit Ammien Marcellin, l. 30, c. 1, qu'ils
contribuèrent à décider l'empereur à ordonner le lâche assassinat,
que l'on commit bientôt sur la personne du jeune roi d'Arménie. _Ut
hebetatæ_, dit-il, _primo appetitu venenatæ serpentes, ora exacuere
letalia, cum primum potuissent, elapso pro virium copia nocituri.
Et leniendi causâ flagitii sui, vel fraudis quam meliore consilio
pertulerunt, apud imperatoris aures rumorum omnium tenacissimas
incessebant falsis criminibus Param_....--S.-M.]
[Note 60: Ammien Marcellin donne quelques détails, qui sont loin
d'être clairs, sur la prétendue puissance magique du roi d'Arménie.
Selon lui, Daniel et Barzimer accusaient ce prince de savoir, par des
enchantements semblables à ceux de Circé, affaiblir et changer les
corps d'une manière extraordinaire; ils ajoutaient que c'était en
usant de semblables moyens qu'il leur avait échappé, en s'enveloppant
d'un nuage et en prenant d'autres formes encore, et qu'il était à
craindre qu'il ne causât d'autres maux, si on ne faisait aucune
attention à son évasion. _Apud imperatoris aures rumorum omnium
tenacissimas incessebant falsis criminibus Param, incentiones Circeas
in vertendis debilitandisque corporibus miris modis eum callere
fingentes: addentesque quod hujusmodi artibus offusâ sibi caligine
mutatus, vasorumque formâ transgressus, tristes sollicitudines, si
huic irrisioni superfuerit, excitabit._ Amm. Marc. l. 30, c. 1. Il
est difficile de se faire une idée juste de ce que cet auteur entend
par les mots _vasorum formâ transgressus_; doit-on penser qu'il veut
dire par là, que le roi d'Arménie avait échappé à ses ennemis sous la
forme de vases, ou qu'à la faveur d'un nuage factice, on avait pu le
prendre lui et les siens pour des bagages? Quoi qu'il en soit sur ce
point, qui n'importe guère, on ne sera pas peu surpris de retrouver des
récits à peu près semblables, et les mêmes imputations dans l'historien
arménien Faustus de Byzance qui était contemporain (l. 4, c. 44, et l.
5, c. 22). Cet auteur prétend que c'était là un effet de la conduite
criminelle de la reine Pharandsem, qui avait dévoué aux démons son
fils naissant. Aussi, selon lui, ces démons agissaient-ils dans ce
prince, et le dirigeaient-ils dans toutes ses actions. Il ajoute même
qu'ils étaient visibles, et qu'ils sortaient des épaules de ce roi,
lui environnant le cou de manière à épouvanter ceux qui étaient en sa
présence, mais qu'ils disparaissaient aussitôt que le patriarche Nersès
se montrait. Il en fut ainsi pendant toute la vie de Para; et c'est à
cette obsession qu'il faut attribuer selon Faustus de Byzance toutes
les mauvaises actions du jeune roi d'Arménie. Ces récits fabuleux, qui
décèlent un ennemi de Para, et qui montrent que l'historien arménien
était un fauteur secret des généraux romains qui tramaient la perte de
Para, font cependant voir, en les rapprochant de ce que rapporte Ammien
Marcellin, que ces bruits absurdes étaient réellement répandus à cette
époque dans l'Arménie et dans l'empire.--S.-M.]
[Note latérale: XIX.
Il est assassiné.
[Amm. l. 30, c. 1.
Faust. Byz. l. 5, c. 32.
Mos. Chor. l. 3, c. 39.