Les soupçons de Valens, qui mettaient en deuil tant de familles,
ne furent pas moins funestes au roi d'Arménie[36]. On persuada à
l'empereur que Para continuait d'entretenir des intelligences secrètes
avec les Perses: on lui dépeignait ce jeune prince comme un ingrat
et un perfide[37]. Ce rapport était du moins hasardé. On avait lieu
de croire que Para, qui ignorait l'art de feindre, après avoir été
quelque temps séduit par les artifices de Sapor[38], était revenu de
son erreur, et il paraissait rentré de bonne foi dans le parti des
Romains. Mais il avait un ennemi mortel dans la personne de Térentius,
qui résidait alors en Arménie de la part de l'empereur[39]. Térentius,
dont les écrivains ecclésiastiques font l'éloge[40], parce qu'il était
fort attaché à la foi catholique, était d'ailleurs un esprit sombre,
dangereux, ardent à semer la discorde[41]. Appuyé du témoignage de
quelques seigneurs Arméniens, qui voulaient perdre leur prince, parce
qu'ils l'avaient offensé[42], il ne cessait d'écrire à la cour, et
de remettre sous les yeux la mort de Cylacès et d'Artabannès[43].
Ces impressions malignes firent leur effet sur Valens. Il manda le
jeune monarque pour conférer avec lui sur des affaires pressées et
importantes[44]. Para était imprudent par caractère autant que par
jeunesse, et jamais ses malheurs passés ne purent l'instruire à
la défiance. Il partit avec trois cents cavaliers, et étant arrivé
à Tarse, il y fut retenu sous divers prétextes[45]. On lui rendait
tous les honneurs dus à sa dignité[46]; mais l'éloignement de la
cour, et le profond silence qu'on gardait sur des affaires, qu'on lui
avait annoncées comme pressantes[47], commençaient à lui donner de
l'inquiétude, lorsqu'il apprit, par des avis secrets, que Térentius
sollicitait vivement l'empereur d'envoyer au plus tôt un autre roi
en Arménie[48]. Ce général faisait entendre à Valens que la nation
détestait Para, et que, dans la crainte de retomber entre ses mains,
elle était prête à se donner aux Perses[49].
[Note 36: _Dirum in Oriente committitur facinus, Para Armeniorum
rege clandestinis insidiis obtruncato._ Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]
[Note 37: _Consarcinabant inhunc etiamtum adultum crimina quædam
apud Valentem exaggerantes malè sollertes homines, dispendiis sæpè
communibus pasti._ Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]
[Note 38: Voyez tom. 3, p. 431 et suiv., liv. XVIII, § 32.--S.-M.]
[Note 39: Il était, comme on s'exprimait alors, duc d'Arménie, _dux
Armeniæ_.--S.-M.]
[Note 40: S. Basile l'appelle (ep. 215, t. 3, p. 323) _un homme
admirable_ θαυμασιωτάτος ἄνηρ, ou bien (ep. 216, t. 3, p. 324) _un
homme excellent en tout_, τὸν πάντα ἄριστον ἄνδρα Τερέντιον. Nous avons
encore deux lettres de ce saint (ep. 99, t. 3, p. 193, et ep. 214, t.
3, p. 320) adressées à ce général, et où il ne le traite pas avec moins
de bienveillance. Il en est de même de Théodoret dans son Histoire
ecclésiastique (l. 4, c. 32).--S.-M.]
[Note 41: Le portrait qu'Ammien Marcellin fait de Térentius, l. 30,
c. 1, est loin d'être flatteur. _Inter quos erat_, dit-il, _Terentius
dux demissè ambulans, semperque submœstus, sed quoad vixerat, acer
dissensionum instinctor_.--S.-M.]
[Note 42: _Qui adscitis in societatem gentilibus paucis, ob
flagitia sua suspensis in metum._ Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]
[Note 43: _Scribendo ad comitatum assiduè Cylacis necem replicabat
et Artabannis._ Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]
[Note 44: _Unde quasi futurus particeps suscipiendi tunc pro
instantium rerum ratione tractatus._ Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]
[Note 45: _Apud Tarsum Ciliciæ obsequiorum specie custoditus._ Amm.
Marc. l. 30, c. 2.--S.-M.]
[Note 46: _Para regaliter vocatus_, dit Ammien Marcellin, l. 30, c.
1.--S.-M.]
[Note 47: _Nec urgentis adventus causam scire cunctis reticentibus
posset._ Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]
[Note 48: _Tandem secretiore indicio comperit, per litteras Romano
rectori suadere Terentium, mittere propediem alterum Armeniæ regem._
Amm. Marc. l. 30, c. 1. Il serait possible que Térentius ait voulu,
vers cette époque, placer sur le trône d'Arménie un prince arsacide
nommé Varazdat, qui, selon les historiens arméniens, était venu dans
ce royaume dans le temps même de la captivité d'Arsace. Ce qui peut
appuyer cette conjecture c'est que ce Varazdat, qui était, à ce qu'il
paraît, frère naturel de Para, fut déclaré roi d'Arménie, peu après
l'assassinat de ce prince.--S.-M.]
[Note 49: _Ne odio Paræ speque quod revertetur, natio nobis
opportuna deficeret ad jura Persarum, eam rapere vi vel metu vel
adulatione flagrantium._ Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]
[Note latérale: XVII.