Après le travail d'inspection dans les chambres de la caserne, le colonel

donna une heure pour la soupe, fit sonner à cheval, et tint le régiment

quatre heures à la manœuvre. Lucien apporta clans ces diverses occupations

un sentiment de bienveillance pour les soldats; il se sentit une tendre

pitié des faibles et, au bout de quelques heures, n'était plus qu'un amant

passionné. Il avait oublié Mme d'Hocquincourt, ou, s'il s'en souvenait, ce

n'était que comme d'un pis aller qui sauverait sa gloire, mais en

l'accablant d'ennuis. Son affaire sérieuse, à laquelle il revenait dès

que la manœuvre ne s'emparait pas de force de toute son attention, c'était

le problème: «comment Mme de Chasteller le recevra-t-elle ce soir?»

Dès qu'il fut seul, l'incertitude à cet égard alla jusqu'à l'anxiété.

Après la pension, il tira sa montre et monta à cheval:

«--Il est cinq heures, je serai de retour à sept heures et demie et, à

huit, mon sort sera décidé. Cette façon de parler: _mon ange_, est

peut-être de mauvais goût avec tout le monde. Envers une femme légère,

comme Mme d'Hocquincourt, elle pourrait passer; mais avec Mme de

Chasteller! Pour quelle imprudence ce mot si cru a-t-il été mérité par

cette femme sérieuse, raisonnable et sage!... oui, _sage_, car enfin

je n'ai pas vu son intrigue avec le lieutenant-colonel de chasseurs. Et

ces gens-ci sont si menteurs, si calomniateurs! Quelle foi peut-on ajouter

à ce qu'ils disent? Enfin, je ne l'ai pas vu et désormais je ne veux

croire ce que _j'aurai vu._»

À Darney, cette petite ville où autrefois il était allé chercher ses

lettres, il tira sa montre, il était huit heures.

«--Impossible de voir ce soir Mme de Chasteller,» se dit-il en respirant

plus librement.

C'était un malheureux condamné qui vient d'obtenir un sursis.

Le lendemain soir, après la journée la plus occupée de sa vie, et pendant

laquelle il changea deux ou trois fois de projets, il fut cependant

forcé de se présenter chez Mme de Chasteller. Elle le reçut avec ce qui

lui sembla une froideur extrême: c'était de la colère contre elle-même

et de la gêne avec Lucien. S'il se fût présenté la veille, elle avait

pris son parti, s'était décidée; elle l'eût prié de ne venir chez elle

à l'avenir qu'une fois la semaine. Elle était encore sous l'empire de

la terreur causée par le mot que, la veille, Mme d'Hocquincourt avait

été sur le point d'entendre, et elle de prononcer. Mais à peine ce parti

pris, elle en sentit toute l'amertume. Jusqu'à l'apparition de Lucien à

Nancy, elle avait été en proie à l'ennui, mais cet ennui eût été

maintenant pour elle un état délicieux, comparé au malheur de voir

rarement cet être qui était l'objet unique de sa pensée. La veille, elle

l'avait attendu avec impatience. Mais l'absence de Lucien dérangea tous

ses plans; son courage avait été mis aux plus rudes épreuves. Vingt fois

pendant trois mortelles heures, elle avait été sur le point de changer

de résolution. Quand enfin dix heures sonnèrent, ce qui est, à Nancy,

le moment après lequel il n'est plus permis de se présenter dans une

maison non ouverte:

«--C'en est fait, se dit-elle, il est chez Mme d'Hocquincourt. Puisqu'il

ne vient plus, ajouta-t-elle avec un soupir, en perdant toute occasion de

le voir, il est inutile de tant m'interroger moi-même pour savoir si

j'aurai le courage de lui parler sur la fréquence de ses visites.

Peut-être ce sera lui qui, sans effort de ma part, et tout naturellement,

cessera de venir ici tous les jours.»

Lorsque Lucien parut enfin le lendemain, elle aussi, deux ou trois fois

depuis la veille, avait entièrement changé dépensée à son égard. Après

les salutations d'usage, une fois assis l'un vis-à-vis de l'autre, ils

étaient pâles, ils se regardaient, ils ne trouvaient rien à se dire.

«--Vous étiez hier, monsieur, chez Mme d'Hocquincourt?

«--Non, madame, dit Lucien, honteux de son embarras et reprenant la

résolution héroïque d'en finir et faire décider son sort une fois pour

toutes. Je me trouvais à Darney lorsque a sonné l'heure à laquelle

j'aurais pu avoir l'honneur de me présenter chez vous. Au lieu de

revenir, j'ai poussé mon cheval comme un fou pour me mettre dans

l'impossibilité de vous voir. Je manquais de courage..., il était

au-dessus de mes forces de m'exposer à votre sévérité habituelle

pour moi.»

Il se tut, puis ajouta d'une voix mal articulée et qui feignait la

timidité la plus complète:

«--La dernière fois que je vous ai vue... auprès de la petite table

verte, je l'avouerai... j'ai osé me servir d'un mot qui, depuis, m'a

causé bien des remords. Je crains d'être puni par vous d'une façon

sévère, car vous n'avez pas d'indulgence pour moi.

«--Oh! monsieur, puisque vous avez le repentir, je vous pardonne ce

mot, dit Mme de Chasteller en essayant de prendre une manière d'être

gaie et sans conséquence. Mais j'ai à vous parler, monsieur, d'objets

bien plus importants pour moi;» et son œil, incapable de soutenir plus

longtemps l'apparence de la gaieté, prit un sérieux profond.

Lucien frémit; il n'avait point assez de vanité pour que le dépit d'avoir

peur lui donnât le courage de vivre séparé de Mme de Chasteller. Que

deviendrait-il les jours où il ne lui serait pas permis de la voir?

«--Monsieur, reprit-elle avec gravité, je n'ai point de mère pour me

donner de sages avis. Une femme qui vit seule ou à peu près, dans une

ville de province, doit être attentive aux moindres apparences. Vous

venez souvent chez moi!...

«--Eh bien?» dit Leuwen, respirant à peine.

Ce simple mot changea tout. Il y avait tant de malheur, tant d'assurance

d'obéir ponctuellement, que Mme de Chasteller en fut comme désarmée. Elle

avait rassemblé tout son courage pour combattre un être fort, et elle

trouvait l'extrême faiblesse.

D'une voix éteinte et avec des lèvres pâles et comprimées avec effort,

pour tâcher d'avoir l'air de la fermeté, elle expliqua à notre héros les

raisons qui la faisaient désirer de le voir moins souvent et moins

longtemps, tous les deux jours, par exemple. Il s'agissait d'éviter de

faire naître des idées bien peu fondées, sans doute, au public qui

commençait à s'occuper de ces visites, et à Mlle Bérard surtout, qui

était un témoin bien dangereux.

Mme de Chasteller eut à peine la force d'achever ces deux ou trois

phrases. La moindre objection, le moindre mot de Lucien, renversaient

tous ces projets. Elle avait une vive pitié du malheur où elle le

voyait; elle ne voyait plus que lui dans tout l'univers. Si Lucien eût

eu moins d'amour ou plus d'esprit, il eût agi tout autrement. Figurez-vous

un lâche qui adore la vie et qui entend son arrêt de mort! Mme de

Chasteller voyait clairement l'état de Lucien, de son cœur; elle était

elle-même sur le point de fondre en larmes.

«--Mais, se dit-elle tout à coup, s'il voit une larme, me voici plus

engagée que jamais. Il faut à tout prix mettre fin à cette visite pleine

de dangers.

«--D'après le vœu que je vous ai exprimé... monsieur... il y a déjà

longtemps que je puis supposer Mlle Bérard comptant les minutes que vous

passez avec moi... Il serait plus prudent d'abréger.»

Lucien se leva; il ne pouvait parler, à peine si sa voix put articuler:

«--Je serais au désespoir... madame.»

Il ouvrit une porte de la bibliothèque, qui donnait sur un petit escalier

intérieur qu'il prenait souvent, pour éviter de passer dans le salon et

sous les yeux de Mlle Bérard.

Mme de Chasteller l'accompagna, comme pour adoucir, par cette politesse,

ce qu'il pouvait y avoir de blessant dans la prière qu'elle venait de lui

adresser; sur le palier de ce petit escalier, elle lui dit:

«--Adieu, monsieur... à après-demain...»

Il appuyait la main droite sur la rampe d'acajou; il chancelait

évidemment.

Mme de Chasteller eut pitié de lui; elle eut l'idée de lui prendre la

main à l'anglaise, en signe de bonne amitié. Lucien, voyant la main de

Mme de Chasteller s'approcher de la sienne, la prit et la porta lentement

à ses lèvres. En faisant ce mouvement, sa figure se trouva tout près de

celle de Mme de Chasteller; il quitta sa main et la serra dans ses bras,

en collant ses lèvres sur sa joue. Elle n'eut pas la force de s'éloigner

et resta immobile et presque abandonnée dans les bras de Lucien. Il la

serrait avec extase et redoublait ses baisers. À la fin, elle s'éloigna

doucement, mais ses yeux baignés de larmes exprimaient franchement la

plus vive tendresse. Elle parvint à lui dire pourtant:

«--Adieu, monsieur!»

Et, comme il la regardait éperdu, elle se reprit:

«--Adieu, mon ami, à demain... mais laissez-moi.»

Et il la laissa, et il descendit l'escalier, en se retournant, il est

vrai pour la regarder.

Il fut ivre de bonheur, ce qui l'empêcha de voir qu'il était bien jeune,

bien sot.

Quinze jours ou trois semaines se passèrent; ce fut peut-être le plus

beau moment de la vie de Lucien, mais jamais il ne retrouva un tel

instant d'abandon et de faiblesse. Il va sans dire qu'il était incapable

de le faire naître.

Il voyait Mme de Chasteller tous les jours; ses visites duraient

quelquefois deux ou trois heures, au grand scandale de Mlle Bérard. Elle

exigeait qu'il ne lui parlât pas ouvertement de son amour, mais, en

revanche, souvent elle plaçait la main sur son épaulette et jouait avec

sa frange d'argent. Quand elle était tranquille sur ses entreprises, elle

était avec lui d'une gaieté douce et intime qui, pour cette pauvre

femme, était le bonheur parfait.

Ils se parlaient de tout avec une sincérité parfaite qui quelquefois eût

semblé bien impolie à un indifférent, et toujours trop naïve. Il fallait

l'intérêt de cette franchise sans bornes, pour faire oublier un peu le

sacrifice qu'on faisait en ne parlant pas d'amour. Souvent un petit mot

indiscret amené par la conversation les faisait rougir,--alors il y avait

un petit silence. C'était lorsqu'il se prolongeait trop que Mme de

Chasteller avait recours aux échecs. Elle aimait surtout que Lucien lui

confiât ses idées sur elle-même, à diverses époques: dans le premier mois

de leur connaissance, à cette heure... Cette confidence tendait à

affaiblir une des suggestions de ce grand ennemi de notre bonheur, nommé

la prudence. Elle disait, cette prudence:

«--Ceci est un jeune homme d'infiniment d'esprit et fort adroit, qui

joue la comédie avec vous.»

Jamais Lucien n'osa lui confier les propos de Bouchard sur le

lieutenant-colonel de chasseurs, et l'absence de toute feinte était si

complète entre eux que, deux fois, ce sujet approché par hasard, fut

sur le point de les brouiller.

Mme de Chasteller vit dans ses yeux qu'il lui cachait quelque chose.

«--Et c'est ce que je ne pardonnerai jamais,» lui dit-elle avec fermeté.

Elle lui cachait, elle, que presque tous les jours son père lui faisait

une scène à ce sujet.

«--Quoi? ma fille passer deux heures tous les jours avec un homme de ce

parti! et dont la naissance ne permet pas d'aspirer à sa main!»

Venaient ensuite les paroles attendrissantes sur un vieux père presque

octogénaire, abandonné par sa fille, par son unique appui...

Le fait est que M. de Pointcarré avait peur du père de Lucien. Le docteur

Dupoirier lui avait dit que c'était un homme de plaisir et d'esprit,

dominé par ce penchant infernal, le plus grand ennemi du trône et de

l'autel: _l'ironie._

Ce banquier pouvait être assez méchant pour deviner quel était le motif

de son attachement passionné pour l'argent comptant de sa fille et, qui

plus est, le dire.

Pendant que la pauvre Mme de Chasteller oubliait le monde et croyait en

être oubliée, tout Nancy s'occupait d'elle. Grâce aux plaintes de son

père, elle était devenue, pour les habitants de cette ville, le remède

qui les _guérissait de l'ennui._ À qui peut comprendre l'ennui profond

d'une ville de second ordre, c'est tout dire.

* * *

Mme de Chasteller était aussi maladroite que Lucien: lui, ne savait pas

s'en faire aimer tout à fait; elle, comme la société de Nancy était tous

les jours moins amusante pour une femme occupée avec passion d'une seule

idée, on ne la voyait presque plus chez Mmes de Commercy, de Marcilly,

de Puy-Laurens, de Serpierre, etc., etc. Cet oubli passa pour du mépris

et donna des ailes à la calomnie.

On s'était flatté, je ne sais à propos de quoi, dans la famille de

Serpierre, que Lucien épouserait Mlle Théodelinde; car, en province, une

mère ne rencontre jamais un homme jeune ou noble sans voir en lui un

mari pour sa fille.

Quand toute la société retentit des plaintes que M. de Pointcarré faisait

à tout venant de l'assiduité de Lucien chez sa fille, Mme de Serpierre

en fut choquée infiniment plus que ne le comportait même sa vertu

si sérieuse.

Lucien fut reçu dans cette maison avec cette rigueur de l'espoir de

mariage trompé qui sait se présenter avec tant de variété et sous des

formes si aimables, dans une famille composée de six demoiselles peu

jolies.

Mme de Commercy, fidèle à la politesse de la cour de Louis XVI, traita

toujours Lucien élégamment bien. Il n'en était pas de même du salon de

Mme de Marcilly. Depuis la réponse indiscrète, faite à propos de

l'enterrement d'un cordonnier, à M. le grand vicaire Rey, ce digne et

prudent ecclésiastique avait entrepris de miner la position que le

sous-lieutenant avait obtenue à Nancy. En moins de quinze jours, M. Rey

eut l'art de faire pénétrer de toutes parts et d'établir dans le salon de

Mme de Marcilly, que le ministre avait une peur particulière de l'opinion

publique de Nancy, ville voisine de la frontière, ville considérable,

centre de la noblesse de Lorraine, et surtout, en particulier, de

l'opinion telle qu'elle se manifestait dans le salon de Mme de Marcilly.

Cela passé, le ministre avait expédié à Nancy un jeune homme, évidemment

d'un autre bois que ses camarades, pour bien voir la manière d'être de

cette société et en pénétrer les secrets: y avait-il du mécontentement

simple, ou était-il question d'agir? La preuve de tout ceci, c'est que

Leuwen entend sans sourciller des choses sur le dos de Louis-Philippe qui

compromettraient tout autre qu'un observateur. Il avait été précédé à son

régiment d'une réputation de légitimisme que rien ne justifiait et dont

il semblait faire bon marché devant le portrait de Henri V.

Lucien était donc un espion du juste-milieu.

M. Rey avait trop de sens pour croire à une telle sottise, et comme il se

pouvait faire qu'il eût besoin de quelque histoire mieux bâtie pour

détruire la position de Lucien dans les salons de Mmes de Puy-Laurens ou

d'Hocquincourt, il avait écrit à M., chanoine de..., à Paris. Cette

lettre avait été renvoyée à un vicaire de la paroisse sur laquelle

résidait la famille de Lucien, et M. Rey attendait chaque jour une

réponse détaillée.

Par les soins du même M. Rey, Lucien vit tomber son crédit dans la

plupart des salons où il se présentait. Il y fut peu sensible, et ne

s'arrêta même pas trop à cette idée, car le salon de Mme d'Hocquincourt

faisait exception, et une brillante exception. Depuis le départ de M.

d'Antin, Mme d'Hocquincourt avait si bien fait, que son tranquille mari

avait pris Lucien en amitié particulière.

À dix heures ou dix heures et demie au plus tard, la décence et la

peur de Mlle Bérard forçaient Lucien à quitter Mme de Chasteller.

Il était peu accoutumé à se coucher à cette heure, et allait chez Mme

d'Hocquincourt.

Sur quoi il arriva deux choses: M. d'Antin, homme d'esprit, qui ne

tenait pas infiniment à une femme plutôt qu'à une autre, voyant le rôle

que Mme d'Hocquincourt lui préparait, reçut une lettre de Paris qui

le forçait à un petit voyage. Le jour du départ, Mme d'Hocquincourt le

trouva bien aimable; mais, à partir du même moment, Lucien le devint

beaucoup moins. En vain le souvenir des conseils d'Ernest Déverloy lui

disait: «Puisque Mme de Chasteller est une vertu, pourquoi ne pas avoir

une maîtresse en deux volumes? Mme de Chasteller pour les plaisirs du

cœur, et Mme d'Hocquincourt pour les instants moins métaphysiques.»

Il lui semblait qu'il mériterait d'être trompé par Mme de Chasteller s'il

la trompait lui-même. La vraie raison de la vertu héroïque de notre héros,

c'est que Mme de Chasteller, elle seule au monde, semblait une femme à

ses yeux. Mme d'Hocquincourt n'était qu'importune pour lui, et il

redoutait mortellement les tête-à-tête avec cette jeune femme, la plus

jolie de la province. La froideur subite de ses discours après le

départ de d'Antin, porta presque jusqu'à la passion le caprice de Mme

d'Hocquincourt. Elle lui disait, même devant sa société, les choses les

plus tendres.

Lucien avait l'air de les recevoir avec un sérieux glacial que rien ne

pouvait dérider.

Cette folie de Mme d'Hocquincourt fut peut-être ce qui le fit le plus

haïr parmi les hommes prétendus raisonnables de Nancy. M. de Wassignies,

lui-même, homme de mérite, M. de Puy-Laurens, personnages d'une tout

autre force de tête que de MM. de Pointcarré, de Sanréal, Roller, et

parfaitement inaccessibles aux idées adroitement semées par M. Rey,

commencèrent à trouver fort incommode ce petit étranger.

Telle commençait à être sa position, même dans le salon de Mme

d'Hocquincourt, et il n'avait plus pour lui que l'amitié de M. de

Lanfort et le cas que Mme de Puy-Laurens, inexorable sur l'esprit,

faisait de son esprit.

Lorsqu'on sut que Mme Malibran, allant ramasser des thalers en Allemagne,

allait passer à deux lieues de Nancy, M. de Sanréal eut l'idée

d'organiser un concert. Ce fut une grande affaire qui lui coûta cher.

Mme de Chasteller n'y vint pas; Mme d'Hocquincourt y parut environnée

de tous ses amis.

On arriva à parler d'amis de cœur, et on fit sur ce thème de la morale

de concert.

«--Vivre sans un ami de cœur, disait Mme de Sanréal, plus qu'à demi

ivre de gloire et de punch, serait la plus grande des sottises si ce

n'était pas une impossibilité.

«--Il faut se hâter de choisir,» dit M. de Wassignies.

Mme d'Hocquincourt se pencha vers Lucien qui était devant elle.

«--Et si celui qu'on a choisi, lui dit-elle à voix basse, porte un cœur

de marbre, que faut-il faire?»

Lucien se retourna en riant et fut bien surpris de voir qu'il y avait

des larmes dans les yeux qui étaient fixés sur les siens.

Ce miracle lui ôta l'esprit, et il songea au miracle, au lieu de songer

à la réponse.

Elle se borna de sa part à un sourire banal.

En quittant le concert, on revint à pied, et Mme d'Hocquincourt prit son

bras. Elle ne parlait guère.

Au moment où tout le monde la saluait dans la cour de son hôtel, elle

serra le bras de Lucien; il la quitta avec les autres.

Elle monta chez elle et fondit en larmes, mais ne le haït point, et, le

lendemain, à une visite, comme Mme de Serpierre blâmait avec la dernière

aigreur la conduite de Mme de Chasteller, elle se tut et ne dit

pas un mot contre sa rivale.

Le lendemain du concert, Mme de Chasteller sut, par les plaisanteries

fort claires de son cousin de Blancet, que, la veille, Mme d'Hocquincourt

s'était _donnée en spectacle_; le goût qu'elle commençait à prendre pour

Lucien était _une vraie fureur_, disait le cousin. Le soir, Lucien la

trouva fort sombre; elle le traita mal. Cette humeur sombre ne fit que

s'accroître les jours suivants, et il régna entre eux des moments de

silence d'un quart d'heure ou vingt minutes.

Mais ce n'était plus ce silence délicieux d'autrefois, qui forçait Mme

de Chasteller à avoir recours à une partie d'échecs. Étaient-ce là les

memes êtres qui, huit jours auparavant, n'avaient pas assez de toutes les

minutes de deux longues heures pour s'apprendre tout ce qu'ils avaient à

se dire?

Le surlendemain, Mme de Chasteller fut saisie d'une fièvre violente. Elle

avait des remords affreux, elle voyait sa situation perdue; mais tout cela

n'était rien: elle doutait du cœur de Lucien.

Sa dignité de femme était effrayée par la nouveauté du sentiment qu'elle

éprouvait et surtout par la violence de ses transports.

Dans un cas d'extrême danger, un voyage à Paris, où Lucien ne pourrait la

suivre, la mettrait à l'abri de tous les périls tout en la séparant

violemment du seul lieu de la terre où elle crût le bonheur possible.

Depuis quelques jours, la possibilité de ce remède l'avait rassurée, et

lui avait rendu en quelque sorte une vie tranquille. Une lettre envoyée,

à l'insu du marquis et par un exprès, à Mme de Constantin, son amie

intime, pour lui demander conseil, avait rapporté une réponse favorable,

et approuvé le voyage de Paris en ce cas extrême. Ses remords une fois

adoucis, Mme de Chasteller était heureuse.

Tout à coup, le lendemain du concert de Mme Malibran, aux plaisanteries

grossières, quoique exprimées en bons termes, de M. de Blancet sur ce qui

s'était passé la veille, elle fut surprise d'une douleur atroce dont elle

était victime. Le second jour, la fièvre fut terrible et les chimères qui

déchiraient son cœur encore plus sombres. Le docteur Dupoirier la soignait

avec l'activité et la suite qu'il mettait à tout ce qu'il entreprenait; il

venait trois fois le jour à l'hôtel de Pointcarré. Ce qui frappa surtout

Mme de Chasteller dans les soins qu'il lui donnait, c'est qu'il lui

défendit absolument de se lever. Dès lors, elle ne put plus espérer de

voir Lucien; elle n'osait prononcer son nom et demander à sa femme de

chambre s'il venait prendre de ses nouvelles. Sa fièvre était augmentée

par l'attention continue et impatiente avec laquelle elle prêtait

l'oreille pour chercher à entendre le bruit de son tilbury qu'elle

connaissait si bien.

Lucien se permettait de venir tous les matins; le troisième jour de la

maladie, il quittait l'hôtel de Pointcarré fort inquiet des réponses

ambiguës de M. Dupoirier. En montant en tilbury il lança son cheval

avec trop de rapidité et, sur la place, garnie de tilleuls taillés en

parasol, qu'on appelait «promenade publique,» passa fort près de M. de

Sanréal. Celui-ci sortait de déjeuner et, en attendant le dîner

s'appuyant sur le bras du comte Ludwig Roller, promenait son oisiveté

dans les rues de Nancy.

Ce couple formait un contraste burlesque.

Sanréal, quoique fort jeune, était énorme, haut en couleur, n'avait pas

cinq pieds de haut et portait d'énormes favoris d'un blond hasardé:

Ludwig Roller long, blême, malheureux.

Au haut d'un grand corps, une petite tête recouverte de cheveux noirs

retombant sur les oreilles en couronne, comme ceux d'un moine; des traits

maigres et immobiles entouraient un œil éteint et insignifiant. Un habit

noir serré et râpé achevait le contraste entre l'ex-lieutenant de

cuirassiers, pour qui sa solde était une fortune, et l'heureux Sanréal

dont, depuis de longues années, l'habit ne pouvait plus se boutonner et

qui jouissait de 40.000 livres de rente, au moins.

Comme il n'était que midi quand le tilbury de Lucien fit trembler le

pavé sous les pas de l'énorme Sanréal, il n'était encore entré dans aucun

café et ne se trouvait pas tout à fait gris.

Soutenu par Roller, il s'amusait à prendre sous le menton les jeunes

paysannes qui passaient à sa portée. Il donnait des coups de cravache aux

tentes placées devant la porte des cafés et aux chaises rangées sous ces

tentes; il effeuillait aussi les branches des tilleuls de la promenade

publique qui pendaient trop bas.

Le passage du tilbury le tirade ces aimables passe-temps.

«--Crois-tu qu'il ait voulu nous braver? dit-il à Ludwig Roller, en le

regardant avec un sérieux de matamore.

«--Écoute, lui dit le comte Ludwig en pâlissant, ce fat-là est assez

poli et je ne crois pas qu'il ait voulu nous offenser avec son tilbury;

mais je ne l'en déteste que plus à cause de sa politesse. Il sort de

l'hôtel de Pointcarré; il prétend nous enlever en toute douceur, et sans

nous lâcher, la plus jolie femme de Nancy et la plus riche héritière, du

moins dans la classe où toi et moi pouvons choisir une héritière. Et cela,

ajouta Roller d'un ton ferme, je ne le souffrirai pas!

«--Dis-tu vrai? répondit Sanréal enchanté.

«--Dans ces choses-là, mon cher, répliqua Roller d'un ton sec et piqué,

tu dois savoir que je ne dis jamais faux.

«--Est-ce que tu vas me faire des phrases à moi? répondit Sanréal d'un

air de spadassin; nous nous connaissons. L'essentiel est qu'il ne nous

échappe pas; l'animal est futé et s'est bien tiré des deux duels

qu'il a eus à son régiment.

«--Des duels à l'épée! C'est une belle affaire! On a appliqué deux

sangsues à la blessure qu'il a faite au capitaine Robé. Mais avec moi,

morbleu, ce sera un bon duel au pistolet et à dix pas, et s'il ne me tue

pas, je te réponds qu'il lui faudra plus de deux sangsues.

«--Allons, cher ami, il ne faut pas parler de ces choses devant les

espions du juste-milieu qui remplissent notre promenade. J'ai reçu hier

une cassette de kirschwasser de Fribourg-en-Brisgau. Envoyons prévenir

les frères et Lanfort.

«--Ai-je besoin de tant de monde, moi? Une demi-feuille de papier va

faire l'affaire!--et le comte Ludwig marchait vivement vers un café.

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier · 第 14 / 16 段