«--Pardon, madame, je m'oubliais.» Et il sortit, outré de dépit contre

lui-même et contre elle.

Il n'y avait eu de bon dans toute sa conduite que le ton de ces deux

derniers mots.

«--Que je suis un bien petit garçon de me laisser traiter ainsi! Je n'ai

absolument que ce que je mérite. Quand je suis auprès d'elle, au lieu de

chercher à me faire une position un peu convenable, je ne songe qu'à

la regarder comme un enfant.»

Il eut l'idée heureuse de monter chez Mme d'Hocquincourt. De toutes les

provinciales qui existèrent jamais, c'était celle qui avait le plus de

naturel.

«--Ah! vous me décidez, monsieur! s'écria-t-elle en le voyant paraître.

Que je suis heureuse de vous voir! Je n'irai pas chez Mme de Marcilly.»

Et elle rappela le domestique qui sortait pour dire de faire atteler les

chevaux.

«--Mais comment faites-vous pour n'être pas aux pieds de la sublime

Chasteller? Est-ce qu'il y aurait brouille dans le ménage?»

Mme d'Hocquincourt examinait Lucien d'un air riant et malin.

«--Ah! c'est clair, s'écria-t-elle. Cet air contrit m'a tout dit. Mon

malheur est écrit dans ces traits altérés, dans ce sourire forcé; je ne

suis qu'un pis aller. Allons, contez-moi vos chagrins. Sous quel prétexte

vous a-t-on chassé? Vous chasse-t-on pour recevoir un homme plus aimable,

ou vous chasse-t-on parce que vous l'avez mérité? Mais d'abord soyez

sincère si vous voulez être consolé.»

Lucien eut beaucoup de peine à se bien tirer des questions de Mme

d'Hocquincourt. Elle ne manquait pas d'esprit, et cet esprit, se trouvant

tous les jours au service d'une volonté ferme et d'une passion vive,

avait acquis toutes les habitudes du bon sens. Dans un moment où, tout

en répondant, il pensait malgré lui à ce qui lui arrivait avec Mme de

Chasteller, il se surprit adressant des propos galants, presque des

choses aimables et personnelles, à la jeune femme qui, dans un négligé

élégant et dans une attitude de l'intérêt le plus vif, se trouvait à demi

couchée sur un canapé à deux pas devant lui.

Dans la bouche de Lucien, le langage avait pour Mme d'Hocquincourt tout

l'attrait de la nouveauté: elle allait sur son compte de découvertes en

découvertes et commençait à le trouver l'homme le plus charmant

de Nancy.

Cela était d'autant plus dangereux, qu'il y avait déjà plus de dix-huit

mois que durait M. d'Antin; c'était un règne bien long et qui étonnait

tout le monde.

Le tête-à-tête fut interrompu par l'arrivée de M. Murcé.

C'était un pauvre jeune homme maigre, qui portait avec fierté une petite

tête surmontée de cheveux très noirs. Fort taciturne au commencement

d'une visite, son mérite consistait en une gaieté parfaitement naturelle

et fort drôle, à cause de sa naïveté, mais qui ne le prenait que lorsque

depuis une heure ou deux, il se trouvait avec des gens gais. Bientôt

après, survint un autre habitué de la maison, M. de Goëllo, un gros

homme blond et pâle, de beaucoup d'instruction et d'un peu d'esprit, qui

s'écoutait parler et disait une fois au moins par jour qu'il n'avait pas

encore quarante ans. Du reste, c'était un être prudent: répondre oui à

la question la plus simple, ou avancer à l'occasion une chaise à

quelqu'un, était un sujet de délibération qui l'occupait un quart d'heure.

Depuis cinq ou six ans il était amoureux de Mme d'Hocquincourt; il

espérait toujours que son tour viendrait, et quelquefois cherchait à faire

croire aux nouveaux arrivants que son tour était déjà venu et passé.

M. de Goëllo fut suivi à intervalles pressés par quatre ou cinq jeunes

gens.

«--C'est, en vérité, ce qu'il y a de mieux et de plus gai dans la ville,

se disait Lucien en les voyant arriver.

«--Je sors de chez Mme de Marcilly, dit l'un d'eux; ils sont tous tristes

et affectent encore d'être plus tristes qu'ils ne sont.

«--C'est ce qui est arrivé à X... qui les rend si aimables.

«--Moi, disait un autre, choqué de la façon dont Mme d'Hocquincourt

regardait Lucien, quand j'ai vu que nous n'avions ni Mme d'Hocquincourt,

ni Mme de Puy-Laurens, ni Mme de Chasteller, j'ai pensé que je n'avais

d'autre ressource que d'enterrer ma soirée dans une bouteille de

champagne, et c'était le parti que j'allais prendre si j'avais trouvé la

porte de Mme d'Hocquincourt fermée au vulgaire.

«--Mais, mon pauvre Téran, reprit Mme d'Hocquincourt à cette allusion à

la réputation de Lucien, on ne menace pas de s'enivrer, on s'enivre. Il

faut avoir l'esprit de voir cette différence.

«--Rien de plus difficile, en effet, que de savoir boire,» s'écria le

pédant Goëllo.

On craignit une anecdote.

«--Qu'allons-nous faire, qu'allons-nous faire?» s'écrièrent à la fois

Murcé et un des comtes Roller.

C'était la question que tout le monde se faisait, sans que personne

trouvât la réponse, quand parut M. d'Antin.

Son air riant éclaircit tous les fronts.

Il n'avait pas le sens commun, mais le meilleur cœur du monde et un fond

de gaieté incroyable: il achevait de manger une grande fortune, qu'un

père fort avare lui avait laissée depuis trois ou quatre ans. Il avait

quitté Paris où on l'avait pourchassé pour des plaisanteries sur un

personnage auguste.

C'était un homme unique pour organiser les parties de plaisir; rien ne

pouvait languir dans les lieux où il se trouvait.

Mme d'Hocquincourt connaissait toutes ces grâces, et la surprise, élément

si essentiel de son bonheur, était impossible.

Goëllo, qui avait appris ce mot, plaisantait lourdement M. d'Antin sur ce

qu'il ne faisait plus rien de neuf, lorsque le comte de Wassignies entra.

«--Vous n'avez qu'un moyen de durer, dit-il, devenez raisonnable!

«--Je m'ennuierai moi-même, répondit d'Antin. Je n'ai pas votre courage,

moi! J'aurai bien le temps d'être sérieux quand je serai ruiné et, alors,

pour m'ennuyer d'une manière utile, je compte me jeter dans la politique

et dans les sociétés secrètes en l'honneur de Henri V, qui est mon roi à

moi. En attendant, messieurs, comme vous êtes fort sérieux et encore tout

endormis de l'amabilité de l'hôtel de Marcilly, jouons à ce jeu italien

que je vous ai appris l'autre jour, le pharaon. M. de Wassignies qui ne

le sait pas, taillera; Goëllo ne pourra pas dire que j'arrange les règles

du jeu pour gagner toujours. Qui sait le pharaon ici?

«--Moi, dit Lucien.

«--Eh bien, soyez assez bon pour surveiller M. de Wassignies et lui

faire suivre les règles du jeu. Vous, Roller, vous serez le croupier.

«--Je ne serai rien, dit Roller d'un ton sec, car je file.

«--Après le jeu, à minuit, reprit d'Antin, quand vous serez ruinés comme

de braves jeunes gens bien rangés, nous irons souper à la _Grande

Chaumière._» C'était le meilleur cabaret de Nancy, établi dans le

jardin d'un ancien couvent de Chartreux.

«--J'y consens, dit Mme d'Hocquincourt, si c'est un pique-nique.

«--Sans doute, et comme M. Lafiteau, qui a un excellent vin de Champagne,

pourrait se coucher, je vais m'occuper du vin et le faire frapper. En

attendant, monsieur Leuwen, voilà cent francs; faites-moi l'honneur de

jouer pour moi et tâchez de ne pas séduire Mme d'Hocquincourt, ou je me

venge et je passe à l'hôtel de Pointcarré pour vous dénoncer.»

Tout le monde obéit à ce qu'avait décidé d'Antin, même le politique

Wassignies.

Après un quart d'heure, le jeu était fort animé.

«--Je jette les cartes par la fenêtre, dit Mme d'Hocquincourt, si

quelqu'un porte plus de cinq francs. Est-ce que vous voulez faire de moi

une marquise Brelandière!»

D'Antin revint, et à minuit et demi, on partit pour le jardin de la

_Grande Chaumière._ Un petit oranger en fleur, l'unique qui fût dans

Nancy, se trouvait placé au milieu de la table. Le souper fut fort gai,

personne ne s'enivra, et l'on se sépara les meilleurs amis du monde à

trois heures du matin.

C'est ainsi qu'une femme se perd de réputation en province, et c'est ce

dont Mme d'Hocquincourt se moquait parfaitement. En se levant, le

lendemain matin, elle alla voir son mari qui lui dit en l'embrassant:

«--Tu fais bien de t'amuser, ma pauvre petite, puisque tu en as le

courage.»

Lucien sortit avec les derniers de ses compagnons de soirée; il

s'attachait à leur petite troupe qui s'en allait diminuant à chaque coin

de rue, à mesure que chacun prenait le chemin de sa maison. Enfin il

accompagna fidèlement celui de ces messieurs qui demeurait le plus loin.

Il avait une peine mortelle à se trouver seul avec lui-même.

Le lendemain, il retourna chez Mme d'Hocquincourt, que ses amis de Nancy

appelaient familièrement Mme d'Hocquin.

Il y trouva le bon M. de Serpierre et le comte de Wassignies. On parlait

de l'éternelle politique.

M. de Serpierre expliquait longuement, et malheureusement avec preuves,

comment les choses allaient mieux avant la révolution, à l'intendance de

Metz, sous M. de Calonne, depuis ministre si célèbre.

«--Ce courageux magistrat, disait-il, ce malheureux La Châlotais, le

premier des Jacobins... on était alors en 1779...»

Lucien se pencha vers Mme d'Hocquincourt et lui dit gravement:

«--Quel langage, madame, et pour vous et pour moi.»

Elle éclata de rire; M. de Serpierre s'en aperçut:

«--Savez-vous bien, monsieur, reprit-il d'un air piqué, en s'adressant

à M. Leuwen...

«--Ah! mon Dieu! me voici en scène, pensa celui-ci... Il était écrit que

je tomberais de Dupoirier dans le Serpierre.

«--Savez-vous bien, monsieur, continuait le marquis d'une voix tonnante,

que les gentilshommes un peu titrés ou parents de titrés, faisaient

modérer les tailles et les capitations de leurs protégés, ainsi que

leurs propres vingtièmes? Savez-vous que, quand j'allais à Metz, je

n'avais d'autre auberge, moi qui vous parle, ainsi que tout ce qu'il y

avait de comme il faut en Lorraine, que l'hôtel de l'Intendance de

M. Calonne? Là, table somptueuse, des femmes charmantes, les premiers

officiers de la garnison, des tables de jeu, un ton parfait! Ah! c'était

le beau temps. Au lieu de cela, vous avez un petit préfet morne et

sombre, en habit râpé, qui dîne tout seul et fort mal, en supposant

qu'il dîne.»

Lucien se pencha vers Mme d'Hocquincourt et lui dit tout bas:

«--Ce qu'il pense de M. de Calonne qu'il regrette tant, je le pense,

moi, de notre joli tête-à-tête de l'autre jour; je fus bien gauche de

ne pas profiter de l'attention sérieuse que je lisais dans vos yeux, pour

essayer de deviner si vous vouliez de moi pour ami de cœur.

«--Tâchez de me rendre folle, je ne m'y oppose pas,» dit-elle d'un air

simple et froid.

Elle le regardait en silence, avec beaucoup d'attention et une petite

moue philosophique charmante. Sa beauté en ce moment était relevée par

un petit air de grave impartialité, délicieux.

«--Mais, ajouta-t-elle, comme ce que vous me demandez n'est pas un

devoir, au contraire, tant que je ne serai pas folle de vos beaux yeux,

mais folle à lier, n'attendez rien de moi.»

À la fin, M. de Serpierre vit bien aux sourires de Mme d'Hocquincourt

que l'attention que lui prêtait Lucien ne devait être que de la

politesse. Le vénérable vieillard prit le parti de se rabattre

complètement sur M. de Wassignies.

Ces messieurs se mirent à se promener dans le salon. Lucien était du

plus beau sang froid et cherchait à s'enivrer de la peau si blanche et

si fraîche et des formes si voluptueuses qui étaient devant ses yeux.

«--Quelle différence entre cet air riant, poli, plein de considération,

avec lequel on m'écoute, et celui que je rencontre ailleurs. Et ces bras

potelés qui brillent sous cette gorge si transparente! ces jolies épaules

dont la molle blancheur flatte l'œil! Rien de tout cela auprès de l'autre.

Un air hautain, un regard sévère, et une robe qui monte jusqu'au cou.»

Sa vanité blessée rendait bien vif le plaisir de réussir.

MM. de Serpierre et de Wassignies, dans le feu de leur discussion,

s'arrêtaient souvent à l'autre bout du salon.

Lucien sut profiter de ces instants de liberté complète, et on

l'écoutait, avec une admiration tendre.

Ces messieurs étaient au fond du salon depuis plusieurs moments,

arrêtés apparemment par quelque raisonnement frappant de M. de

Wassignies en faveur des vastes terres et de la culture en grand, si

favorables à la noblesse, quand arriva tout à coup jusqu'à deux pas

de Mme d'Hocquincourt, Mme de Chasteller, suivant de près, avec sa

démarche légère et jeune, le laquais qui l'annonçait et que l'on

n'avait pas écouté. Il lui fut impossible de ne pas voir dans les

yeux de Mme d'Hocquincourt et même dans ceux de Lucien, combien elle

arrivait peu à propos. Elle se mit à parler beaucoup, avec gaieté et à

voix liante, de ce qu'elle avait remarqué dans ses visites de la soirée.

MM. de Serpierre et de Wassignies avaient quitté leur politique et

s'étaient, rapprochés. Lucien parlait assez souvent.

«--Il ne faut pas qu'elle s'imagine que je suis absolument au désespoir

parce qu'elle m'a fermé sa porte.»

Mais en parlant et en tâchant d'être aimable, il oublia jusqu'à la

présence de Mme d'Hocquincourt; sa grande affaire, au milieu de son air

riant et occupé, était d'observer du coin de l'œil si ses beaux propos

avaient quelque succès auprès de Mme de Chasteller. L'unique souci de

celle-ci était, de son côté, de voir si Lucien s'apercevait de la vive

peine qu'elle avait eue, le trouvant ainsi établi d'un air d'intimité

auprès de Mme d'Hocquincourt.

«--Il faudrait savoir s'il s'est présenté chez moi avant de venir ici,»

pensait-elle.

Peu à peu, il vint beaucoup de monde: MM. Murcé, de Sanréal, Roller, de

Lanfort et quelques autres inconnus au lecteur, et dont, en vérité, il ne

vaut pas la peine de lui faire faire connaissance; Mmes de Puy-Laurens,

de Saint-Cyran, etc., enfin M. d'Antin lui-même. Mme de Chasteller

regardait toujours les yeux de sa brillante rivale. Après avoir répondu

à tout le monde et fait rapidement le tour du salon, ses yeux qui, ce

soir-là, avaient presque le feu de la passion, revenaient toujours à

Lucien et semblaient le contempler avec une curiosité vive.

Quand la conversation fut bien animée et que Mme de Chasteller put se

taire sans inconvénient, sa physionomie devint sombre.

Lucien se trouva si approché de la table sur laquelle elle était un peu

penchée, que ne pas lui parler du tout eut été une chose remarquée.

«--Ce serait du dépit, se dit-il, et c'est ce qu'il ne faut pas.»

Il rougit.

Mme de Chasteller, en éloignant une gravure pour en prendre une autre,

leva un peu les yeux et vit bien cette rougeur qui ne fut pas sans

influence sur elle.

Mme d'Hocquincourt voyait fort bien aussi, de loin, ce qui se passait

près de la table, et M. d'Antin, qui cherchait à l'amuser dans ce moment

par une histoire plaisante, lui parut un conteur infini dans ses

développements.

Lucien osa lever les yeux sur Mme de Chasteller, mais il tremblait de

rencontrer les siens, ce qui l'eût forcé de parler à l'instant. Elle

regardait une gravure, mais d'un air hautain et presque en colère. La

pauvre femme avait eu la pensée de prendre la main de Lucien qu'il

appuyait sur la table et de la porter à ses lèvres. Cette idée lui avait

fait horreur, et l'avait mise dans une véritable colère contre elle-même.

«--Il faut en finir, se dit Leuwen, choqué de cet air hautain, et puis

n'y plus songer.»

«--Quoi, madame, serais-je assez malheureux pour vous inspirer encore de

la colère? S'il en est ainsi, je m'éloigne à l'instant.»

Elle leva les yeux et ne put s'empêcher de lui sourire avec une extrême

tendresse.

«--Non, monsieur, lui dit-elle quand elle put parler, j'avais de l'humeur

contre moi-même pour une sotte idée qui m'était venue.»

Elle devint si excessivement rouge que Mme d'Hocquincourt, dont le regard

ne les avait pas quittés, se dit:

«--Les voilà réconciliés et mieux que jamais; en vérité, s'ils l'osaient,

ils se jetteraient dans les bras l'un de l'autre.»

Lucien allait s'éloigner. Mme de Chasteller le vit.

«--Restez auprès de moi, là, lui dit-elle, mais je ne saurais vous parler

en ce moment.»

Et ses yeux se remplirent de larmes; elle se baissa beaucoup et regarda

une gravure. Lucien était tout interdit.

«--Est-ce amour, est-ce haine? mais il me semble que ce n'est pas de

l'indifférence. Raison de plus pour m'éclairer et en finir.»

«--Vous me faites tellement peur que je n'ose vous répondre, lui

dit-il d'un air en effet fort troublé.

«--Et que pourriez-vous me dire? reprit-elle avec hauteur.

«--Que vous m'aimez, mon ange. Dites-le-moi, je n'en abuserai jamais.»

Mme de Chasteller allait dire: «Eh bien, oui! mais ayez pitié de moi,»

lorsque Mme d'Hocquincourt, qui s'approchait rapidement, frôla la table

avec sa robe de toile anglaise toute raide d'apprêt, et ce fut par ce

bruit seulement que Mme de Chasteller s'aperçut de sa présence. Un

dixième de seconde de plus et elle répondait à Lucien devant Mme

d'Hocquincourt.

«--Dieu! quelle horreur, pensa-t-elle, et à quelle infamie suis-je donc

réservée ce soir? Si je lève les yeux, Mme d'Hocquincourt, lui-même,

tout le monde, verront que je l'aime. Ah! quelle imprudence j'ai commise

en venant ici ce soir. Je n'ai plus qu'un parti à prendre: dussé-je

périr en cette place, je vais rester immobile et en silence.»

Mme d'Hocquincourt attendit un instant que Mme de Chasteller relevât les

yeux, mais sa méchanceté n'alla pas plus loin. Elle n'eut point l'idée de

lui adresser quelque parole piquante qui, tout en augmentant son trouble,

l'eût forcée à relever la tête et à se donner en spectacle. Elle oublia

Mme de Chasteller et n'eut plus d'yeux que pour Lucien. Elle le trouva

ravissant en ce moment, Il avait des yeux tendres et cependant un petit

air mutin. Lorsqu'elle ne pouvait pas s'eu moquer chez un homme, cet air

mutin décidait de la victoire.

* * *

Mme de Chasteller avait oublié son amour pour être uniquement attentive

au soin de sa gloire. Elle prêta l'oreille à la conversation générale:

le camp de Lunéville et ses suites probables, qui n'étaient rien moins

que la chute immédiate du pouvoir qui avait l'imprudence d'en ordonner

la formation, occupaient encore toutes les attentions. Mais on en était

à répéter des idées et des faits déjà dits plusieurs fois: on était

beaucoup plus sûr de la cavalerie que de l'infanterie, etc., etc.

«--Ce rabâchage, pensa Mme de Chasteller, va bientôt impatienter Mme de

Puy-Laurens. Elle va prendre un parti pour ne pas s'ennuyer; placée

auprès d'elle et dans les rayons de sa gloire, je pourrai écouter et me

taire, et surtout M. Leuwen ne pourra plus me parler.»

Réfugiée dans ce port, Mme de Chasteller qui se sentait presque les

larmes aux yeux et qui était hors d'état de regarder Lucien, rit beaucoup

des ridicules que Mme de Puy-Laurens donnait à tout ce qui l'entourait.

Comme Lucien ne s'approcha pas une seule fois de Mme de Chasteller, Mme

d'Hocquincourt en conclut aisément que tout était fini entre eux.

D'ailleurs elle devait à son heureux caractère, à son génie naturel,

ce point de dissemblance marqué avec la province: elle s'occupait

infiniment peu des affaires des autres, et poursuivait, en revanche, avec

une activité incroyable, les projets qui se présentaient à sa tête folle.

Les siens sur Lucien furent facilités par une circonstance grave: c'était

vendredi le lendemain, et, pour ne pas participer à la profanation de

cette journée de pénitence, M. d'Hocquincourt s'était allé coucher

longtemps avant minuit. À l'instant de son départ, Mme d'Hocquincourt

avait fait servir du vin de Champagne et du punch.

«--On dit, pensait-elle, que mon bel officier aime à s'enivrer; il doit

être bien joli dans cet état-là. Voyons-le.»

Mais Lucien ne se départit pas d'une fatuité digne de Paris; pendant

toute la fin de cette soirée il ne daigna pas dire trois mots de suite.

Ce fut là tout le spectacle qu'il présenta à Mme d'Hocquincourt. Elle

en fut étonnée au dernier point et à la fin ravie:

«--Quel être étonnant! Et à vingt-trois ans! Quelle différence avec les

autres!»

L'autre partie du _duetto_ pensé par Leuwen était celle-ci:

«--Grand Dieu! que ces gens sont bêtes! Dans quelle plate compagnie le

hasard m'a-t-il jeté? Comment faire pour être plus sot et plus

mesquinement bourgeois? Quel attachement farouche au plus petit intérêt

d'orgueil! Et ce sont là les descendants des vainqueurs de Charles le

Téméraire!»

Telles étaient ses pensées en buvant avec gravité les verres de vin de

Champagne que Mme d'Hocquincourt lui versait avec ravissement. Et il

ajoutait:

«--Les domestiques de ces gens-là, après deux ans de guerre dans un

régiment commandé par un colonel juste, vaudraient cent fois mieux que

leurs maîtres. On trouverait chez ces domestiques un dévouement sincère

à quelque chose. Et, pour comble de ridicule, ces gens-là parlent sans

cesse de _dévouement_, c'est-à-dire justement de la chose au monde

dont ils sont le plus incapables.»

Ces pensées égoïstes, philosophiques, politiques, très fausses peut-être,

étaient la seule ressource de Lucien quand Mme de Chasteller le rendait

malheureux. Ce qui faisait de lui un sous-lieutenant philosophique,

c'est-à-dire triste et assez plat sous l'effet d'un vin de Champagne

admirablement frappé, c'était une idée fatale qui commençait à poindre

dans son esprit.

«--Après ce que j'ai osé dire à Mme de Chasteller, après ce mot de _mon

ange_, d'une familiarité si crue (en vérité, quand je lui parle, je n'ai

pas le sens commun, je devrais écrire ce que je veux lui dire) où est

la femme, quelque indulgente qu'elle soit, qui ne s'offenserait pas

d'être appelée mon ange? Après ce mot si cruellement imprudent, le

premier qu'elle m'adressera à notre prochaine entrevue va décider de mon

sort. Elle me chassera... je ne la verrai plus si ce mot est: «Je ne

serai pas chez moi avant le 15 du mois prochain!» Cette idée fit

tressaillir Lucien.

«--Sauvons du moins la gloire. Il faut redoubler de fatuité atroce envers

ces noblaillons; leur haine pour moi ne peut pas être augmentée, ces âmes

basses me respecteront en raison directe de mon insolence!»

À ce moment, un des comtes Roller disait à M. de Sanréal, déjà fort

animé par le punch:

«--Suis-moi. Il faut que je m'approche de ce fat-là, et lui dire deux

mots fermes sur son roi.»

Mais alors précisément l'horloge allemande sonnait avec tous ses

carillons, une heure du matin. Mme la marquise de Puy-Laurens elle-même,

malgré son amour pour les heures avancées, se leva et tout le monde la

suivit. Ainsi notre héros n'eut point à montrer sa bravoure ce soir-là.

«--Si j'offre mon bras à Mme de Chasteller, elle peut me dire un mot

décisif,» et il se tint immobile à la porte; il la vit passer devant lui,

les yeux baissés et fort pâle, donnant le bras à M. de Blancet.

«--Et c'est là le premier peuple de l'univers! pensait Lucien en

traversant les rues solitaires et puantes de Nancy, pour revenir à son

logement. Grand Dieu! que doit-il se passer dans les soirées des petites

villes de Russie, d'Allemagne, d'Angleterre? Que de bassesses, que de

cruautés froidement atroces! Là, règne ouvertement cette classe

privilégiée que je trouve ici, à demi engourdie et _matée_ par son exil

du budget. Mon père a raison, il faut vivre à Paris et uniquement avec

les gens qui mènent joyeuse vie. Ils sont heureux et par là moins

méchants. L'âme de l'homme est comme un marais infect, si l'on ne passe

pas vite, on enfonce.»

Le lendemain, le régiment eut beaucoup d'affaires: il fallait préparer

le livret de chaque lancier pour l'inspection qui devait avoir lieu avant

le départ pour le camp de Lunéville; on devait inspecter leur habillement

pièce par pièce.

«--Ne dirait-on pas, se disaient les vieilles moustaches, que nous allons

passer la revue de Napoléon!»

«--C'est plus qu'il n'en faut, disaient les jeunes sous-officiers, pour

la guerre dégradante à laquelle nous sommes appelés... Quel dégoût! Mais

si jamais il y a la _guerre..._ il faut se trouver ici, et savoir le

_métier._»

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier · 第 13 / 16 段