«--Si tu veux faire le brutal avec moi, je te plante là... Il s'agit

d'empêcher, par quelque tour de passe-passe, ce maudit Parisien de nous

mettre dans notre tort, et par suite de se moquer de nous. Qui l'empêche

de répandre dans son régiment que nous avons formé entre nous, jeune

noblesse lorraine, une société d'assurance pour ne pas nous laisser

enlever les veuves qui ont de bonnes dots?»

Les trois Roller, Murcé et Goëllo que le garçon de café trouva à dix

pas de là faisant une poule au billard, furent bientôt rassemblés dans

le bel hôtel de M. de Sanréal, enchantés d'avoir à parler de quelque

chose; aussi parlaient-ils tous ensemble. Le conseil se tenait autour

d'une superbe table d'acajou massif. Il n'y avait pas de nappe, mais

sur l'acajou circulaient de magnifiques flacons de cristal de la

manufacture voisine de Baccarat. Un kirschwasser limpide comme de

l'eau de roche, une eau-de-vie d'un jaune ardent comme du madère,

brillaient dans ces flacons. Il se trouva bientôt que chacun des trois

frères Roller voulait se battre avec Lucien. De Goëllo, fat de trente-six

ans, sec et ridé, qui dans sa vie avait prétendu à tout, même à la main

de Mme de Chasteller, plaidait sa cause avec poids et mesure et voulait

se battre le premier, car enfin il se trouvait lésé plus qu'aucun.

«--Est-ce qu'avant son arrivée je ne prêtais pas à la dame des romans

anglais de Baudry?

«--Baudry toi-même, dit M. de Lanfort qui était survenu. Ce beau monsieur

nous a tous offensés et personne plus que le pauvre d'Antin, mon ami, qui

est allé se dépiquer à Paris; s'il était ici, il se battrait avec vous

tous, plutôt que de n'avoir pas affaire le premier à cet aimable

vainqueur. Et pour toutes ces raisons, moi aussi je veux me battre.»

Le courage de Sanréal se trouvait depuis dix minutes dans une situation

pénible. Il voyait fort bien que tout le monde voulait se battre, lui

seul n'avait point annoncé de prétention. Celle de Lanfort, être doux,

aimable, élégant par excellence, le poussa à bout.

«--Dans tous les cas, messieurs, dit-il enfin d'une voix contrainte et

criarde, je me trouve le second sur la liste: c'est Roller et moi qui

avons fait le projet dans la promenade sous les tilleuls.

«--Il a raison, dit M. de Goëllo, tirons au sort à qui défera le pays de

cette pute publique,--et il se rengorgea, fier de la beauté de sa phrase.

«--À la bonne heure, dit M. de Lanfort; mais, messieurs, qu'on ne se

batte qu'une fois. Si M. Leuwen doit avoir affaire à quatre ou cinq

d'entre nous, l'_Aurore_ s'emparera de cette histoire, je vous en

avertis, et vous vous verrez dans les journaux de Paris.

«--Et s'il tue un de nos amis? répondit Sanréal; faudra-t-il donc laisser

le mort sans vengeance?»

La discussion se prolongea jusqu'au dîner, que Sanréal avait fait

préparer abondant et excellent. On se donna parole d'honneur en se

quittant, à six heures, de ne parler de cette affaire à qui que ce soit,

et, avant huit heures, M. Dupoirier savait tout.

Or, il y avait ordre précis de Prague d'éviter toute querelle entre la

noblesse et les régiments du camp de Lunéville ou des villes voisines.

Le soir, M. Dupoirier s'approcha de Sanréal avec la grâce d'un bouledogue

en colère; ses petits yeux avaient le brillant d'un chat en colère.

«--Demain vous me donnez à déjeuner à dix heures. Invitez MM. Roller, de

Lanfort, Goëllo et tous ceux qui sont du projet. Il faut qu'ils

m'entendent.»

Sanréal eût bien voulu se fâcher, mais il craignait un mot piquant de

Dupoirier qui serait répété par tout Nancy, et accepta d'un signe de tête

presque aussi gracieux que la figure du docteur.

Le lendemain, tous les convives du déjeuner firent la mine, quand ils

apprirent à qui ils avaient affaire. Il arriva d'un air affairé.

«--Messieurs, dit-il aussitôt et sans saluer personne, la religion et la

noblesse ont bien des ennemis, les journaux entre autres, qui racontent

tout à la France et enveniment tout ce que nous faisons. S'il ne

s'agissait ici que de bravoure chevaleresque, je me contenterais

d'admirer et je me garderais d'ouvrir la bouche, moi, pauvre plébéien,

fils d'un petit marchand, et qui ai l'honneur de m'adresser aux

représentants de ce qu'il y a de plus illustre parmi la noblesse

lorraine. Mais, messieurs, il me semble que vous êtes un peu en colère;

la colère seule, sans doute, vous a empêchés de faire une réflexion qui

est de mon domaine à moi. Vous ne voulez pas qu'un petit officier vous

enlève Mme de Chasteller? Eh bien, quelle force au monde peut empêcher

Mme de Chasteller de quitter Nancy et de s'établir à Paris? Là,

environnée de ses amies qui lui donneront de la force, elle adressera

les lettres les plus touchantes du monde à M. de Pointcarré. «Je ne puis

être heureuse «qu'avec M. Leuwen,» dira-t-elle, et elle le dira bien,

parce que, d'après ce que vous avez observé, elle le pense. M. de

Pointcarré refusera-t-il? C'est douteux, car sa fille parle sérieusement,

et il ne voudra pas rompre avec une personne qui a 400.000 francs dans

les fonds publics. Êtes-vous sûrs de tuer M. Leuwen raide? En ce cas je

n'ai rien à dire; Mme de Chasteller ne l'épouse pas. Mais, croyez-moi,

elle n'épousera pour cela aucun de vous. C'est, selon moi, une femme d'un

caractère sérieux, tendre, obstiné. Une heure après la mort de M. Leuwen,

elle fera mettre ses chevaux, s'en ira en prendre d'autres à la poste

prochaine, et Dieu sait où elle s'arrêtera. À Bruxelles, à Vienne

peut-être, si son père a des objections invincibles contre Paris. Quoi

qu'il en soit, tenez-vous-en à ceci: Si Leuwen est mort, vous la perdrez

pour toujours; s'il est blessé, tout le département saura la cause du

duel. Avec sa timidité, elle se croira déshonorée et, le jour où Leuwen

sera hors de danger, elle s'enfuira à Paris où, un mois après, il la

rejoindra.

«En tuant Leuwen, vous satisferez un bel accès de colère et, à vous

sept, vous le tuerez sans doute. Mais les beaux yeux et la dot de Mme

de Chasteller s'éloigneront de vous à jamais.»

Ici l'on murmura, mais l'audace de Dupoirier en fut doublée.

«--Deux ou trois d'entre vous, reprit-il avec énergie et en élevant la

voix, se battront successivement contre Leuwen; vous passerez pour des

assassins, et le régiment tout entier prendra parti contre vous.

«--C'est justement ce que nous demandons, s'écria Ludwig Roller, avec

toute la fureur d'une colère longtemps contenue.

«--C'est cela, dirent ses frères...

«--Et c'est justement ce que je vous défends, messieurs, au nom de M. le

commissaire du roi en Alsace, Franche-Comté et Lorraine.»

Tout le monde se leva à la fois; on s'insurgea contre l'audace de ce

petit bourgeois qui prenait ce ton avec la fleur de la noblesse du pays.

C'était précisément dans ces occasions que jouissait la vanité de

Dupoirier; son génie fougueux aimait ces sortes de batailles.

Il n'était pas sans sentir vivement les marques de mépris et avait

besoin, dans l'occasion, d'écraser l'orgueil de ces gentilshommes. Après

tant de torrents de phrases insensées, dictées par la vanité puérile

qu'on appelle orgueil de la naissance, la présente bataille tourna tout

à fait à l'avantage du tacticien Dupoirier.

«--Voulez-vous désobéir, non à moi, qui suis un ver de terre, mais à

notre roi légitime Charles X?» leur dit-il quand il vit que chacun à son

tour s'était donné le plaisir de parler de ses aïeux, de sa bravoure, et

de la place qu'il avait occupée dans l'armée avant les fatales journées

de 1830.

«--... Le roi ne veut pas se brouiller avec ses régiments. Rien de plus

impolitique qu'une querelle entre son corps de noblesse et ses régiments.»

Dupoirier répéta cette vérité si souvent et avec tant de termes

différents, qu'elle finit par pénétrer dans ces têtes peu habituées à

comprendre le nouveau. Les amours propres capitulèrent au moyen d'un

bavardage dont il calcula la durée à trois quarts d'heure ou une heure.

Pour tâcher de perdre moins de temps, Dupoirier, dont l'âpre vanité

commençait à être calmée par l'ennui, prit sur soi d'adresser un mot

agréable à tout le monde.

«--Voulez-vous réellement, messieurs, éloigner M. Leuwen de Nancy, et ne

pas perdre Mme de Chasteller?

«--Sans doute, répondit-on avec humeur.

«--Eh bien, je sais un moyen assuré... vous le devinerez probablement en

y songeant...»

Et son œil malin jouissait de leur air attentif.

«--Demain, à pareille heure, je vous dirai quel est ce moyen. Il n'y a

rien de plus simple, mais il a un défaut: il exige un secret profond

pendant un mois. Je demande à ne m'ouvrir qu'à deux commissaires,

désignés par vous, messieurs.»

En disant ces mots, il sortit brusquement, et, à peine parti, Ludwig

Roller le chargea d'injures atroces. Tous suivirent cet exemple, à

l'exception de Lanfort, qui dit:

«--Il a un fichu physique, il est laid, malpropre, son chapeau a bien

dix-huit mois de date, il est familier jusqu'à la grossièreté. La

plupart de ses défauts tiennent à sa naissance; son père était marchand

comme il nous l'a dit, mais les plus grands rois se sont servis

d'ignobles conseillers. Dupoirier est plus fin que moi, car du diable

si je devine son moyen infaillible. Et toi, Ludwig, qui parle tant, le

devineras-tu?»

Tout le monde rit, excepté Ludwig, et Sanréal, enchanté de la tournure

que prenaient les affaires, les engagea à déjeuner pour le lendemain.

Mais avant de se séparer, quelque piqué que l'on fût contre Dupoirier,

on désigna les deux commissaires qui devaient s'aboucher avec lui, et

naturellement, le choix tomba sur les deux personnes qui auraient le

plus crié de n'être pas nommées, MM. de Sanréal et Ludwig Roller.

En quittant ces fougueux gentilshommes, Dupoirier alla d'un pas pressé

chercher, au fond d'une rue étroite, un petit prêtre que le préfet

croyait son espion dans la bonne compagnie, et qui, comme tel, accrochait

un assez bon lot de _fonds secrets._

«--Vous allez dire à M. Féron, mon cher Olive, que nous avons reçu une

dépêche de Prague, sur laquelle nous avons délibéré cinq heures, en

séance, chez M. de Sanréal; mais cette dépêche est d'une telle

importance que demain, à dix heures et demie, nous nous réunissons de

nouveau au même lieu.»

L'abbé Olive avait la permission de Mgr l'évêque de porter un habit bleu

extrêmement râpé et des bas gris de fer. Ce fut dans ce costume qu'il

alla trahir M. Dupoirier et annoncer à M. l'abbé Rey, grand vicaire, la

commission qu'il venait de recevoir du docteur. Ensuite il se glissa chez

le préfet qui, sur cette grande nouvelle, ne dormit pas de la nuit.

Le lendemain, celui-ci fit dire de grand matin à l'abbé Olive qu'il

paierait cinquante écus une copie fidèle de la dépêche de Prague, et,

en même temps, écrivit directement au ministre de l'Intérieur.

* * *

«--Quoi! se dit Dupoirier, en apprenant le choix des deux commissaires

qu'on lui avait donnés, ces animaux-là ne sauront pas même nommer deux

commissaires! Du diable si je leur raconte mon projet.»

À la réunion du lendemain, Dupoirier, plus grave et plus rogue que

jamais, prit par le bras MM. Ludwig Roller et de Sanréal, et les

conduisit dans le cabinet du dernier qu'il ferma à clef. Il fut avant

tout fidèle aux formes; il savait que c'était la seule chose que

Sanréal comprendrait dans cette affaire.

Une fois placés dans trois fauteuils, Dupoirier dit après un petit

silence:

«--Messieurs, nous sommes ici réunis pour le service de S. M. Charles X,

notre roi légitime. Vous me jurez un secret absolu, meme sur le peu qu'il

m'est permis de vous révéler aujourd'hui?

«--Parole d'honneur! dit Sanréal ahuri de respect et de curiosité.

«--Hé! f...! dit Roller impatienté.

«--Messieurs, vos domestiques sont payés par les républicains; cette

secte se glisse partout, et, sans un secret absolu, même envers nos

meilleurs amis, le bon parti ne pourrait parvenir à rien, et vous,

messieurs, ainsi que moi, pauvre plébéien, nous nous verrions vilipendés

dans l'_Aurore._»

En faveur du lecteur, j'abrège infiniment le discours que Dupoirier se

vit dans la nécessité de débiter. Comme il ne voulait leur rien dire,

il l'allongea encore plus qu'il n'était nécessaire.

«--Le secret que j'espérais pouvoir vous confier, dit-il enfin, n'est

plus à moi. Pour le moment, je ne suis chargé que de demander à votre

bravoure, ajouta-t-il en s'adressant surtout à Sanréal, une trêve qui

lui coûtera beaucoup.

«--Certes, dit Sanréal, mais quand on est membre d'un grand parti, il

faut savoir faire des sacrifices à la volonté générale, eût-elle tort.

Autrement, _on n'est rien_, on ne parvient à rien.

«--Il faut, messieurs, que personne d'entre vous ne provoque M. Leuwen

avant quinze grands jours.

«--Il faut! il faut! répéta Roller avec amertume.

«--Vers cette époque M. Leuwen quittera Nancy ou du moins il n'ira plus

chez Mme de Chasteller. C'est, ce me semble, ce que vous désiriez, et, ce

que je vous ai montré que vous n'obtiendriez pas par le duel.»

Il fallut répéter cela en termes différents pendant une heure. Les deux

commissaires prétendaient que leur droit, comme leur devoir, étaient de

savoir ce secret.

«--Quel rôle jouerons-nous, disait Sanréal, si ces messieurs qui nous

attendent dans mon salon, apprennent que nous sommes restés ici une heure

entière pour ne rien savoir?

«--Eh bien, laissez croire que vous savez, dit froidement Dupoirier; je

vous seconderai.»

Il fallut encore une bonne heure pour faire accepter ce _mezzo termine_ à

la vanité de ces messieurs.

Le docteur Dupoirier se tira bien de cette épreuve de patience, au milieu

de laquelle son orgueil jouissait.

Il aimait surtout à parler et à convaincre des personnes ennemies.

C'était un homme d'un extérieur repoussant, mais d'un esprit ferme, vif,

entreprenant. Depuis qu'il se mêlait d'intrigues politiques, l'art de

guérir, où il avait obtenu l'une des premières places, l'ennuyait.

Le service de Charles X,--ou ce qu'il appelait _la politique_,--donnait

un aliment à son envie de faire, de travailler, d'être compté.

Ses flatteurs lui disaient:

«--Si des bataillons prussiens ou russes ramènent Charles X, vous serez

député, ministre, etc.; vous serez le Villèle de cette nouvelle position.

«--Alors comme alors!» répondait Dupoirier.

En attendant, il avait tous les plaisirs de l'ambition conquérante.

Voici comment:

MM. de Puy-Laurens et de Pointcarré avaient reçu des pouvoirs, de «qui

de droit», pour diriger les efforts des royalistes dans la province dont

Nancy était le chef-lieu; Dupoirier ne devait être que l'humble

secrétaire de cette commission ou plutôt de ce pouvoir occulte, lequel

n'avait qu'une chose de raisonnable: il ne se divisait pas. Il était

confié à M. de Puy-Laurens, en son absence à M. de Pointcarré, et, en

l'absence de ce dernier, à M. Dupoirier, et cependant depuis un mois

Dupoirier faisait tout. Il rendait des comptes fort légers aux deux

titulaires de l'emploi, et ceux-ci ne se lâchaient pas trop. C'est qu'il

avait l'art de leur faire entrevoir la guillotine, ou tout au moins

le château de Ham, au bout de leurs menées, et ces messieurs qui

n'avaient ni zèle, ni fanatisme, ni dévouement, étaient bien aises de

laisser se compromettre ce bourgeois hardi et grossier, sauf à se

brouiller avec lui et à tâcher de le jeter au bas de l'échelle, s'il

y avait succès quelconque ou troisième restauration.

Dupoirier n'avait nulle haine contre Leuwen, mais dans son ardeur d'agir,

puisqu'il s'était chargé de le faire déguerpir, il voulait fermement en

venir à bout.

Lorsqu'il se débarrassa de la curiosité inquiète des deux commissaires,

il n'avait encore aucun plan bien arrêté. Celui qu'il suivit ne se

présenta en lui que par parties successives et à mesure qu'il se persuada

que laisser avoir lieu un duel qu'il avait défendu au nom du roi serait

une défaite marquée, un _fiasco_ pour sa réputation et son influence en

Lorraine, dans la moitié jeune du parti.

Il commença par confier sous le sceau du secret à Mmes de Serpierre, de

Marcilly et de Puy-Laurens que Mme de Chasteller était plus malade qu'on

ne le pensait, ou que sa maladie serait longue tout au moins. Il engagea

Mme de Chasteller à souffrir un vésicatoire à la jambe, et l'empêcha

ainsi de marcher pendant un mois.

Peu de jours après, il arriva chez elle d'un air sérieux qui devint

sombre en lui tâtant le pouls, et il l'engagea à toutes les cérémonies

religieuses qui en province sont comprises dans ce seul mot: se faire

administrer. Tout Nancy retentit de ce grand événement et l'on peut

juger de l'impression qu'il fit sur Leuwen: Mme de Chasteller était

donc en danger de mort?

«--Mourir n'est-ce donc que cela? se disait Mme de Chasteller, qui était

loin de se douter qu'elle n'avait qu'une fièvre fort ordinaire. La mort

ne serait rien absolument si j'avais M. Leuwen, là, auprès de moi! Il

me donnerait du courage, si je venais à en manquer. Au fait, la vie sans

lui aurait eu peu de charme pour moi; on me fait bouder au fond de cette

province ou avant lui j'étais si triste... Mais il n'est pas noble,

mais il est soldat du juste-milieu, et, ce qui est encore pis, de la

République!...»

Lucien, dans son désespoir, était allé mettre trois lettres à la poste

de Darney, heureusement fort prudentes, lesquelles avaient été

interceptées par Mlle Bérard, maintenant parfaitement d'accord avec le

docteur Dupoirier. Leuwen ne quittait plus celui-ci.

Ce fut une fausse démarche; il était loin d'être assez savant en

hypocrisie pour pouvoir se permettre la société intime d'un intrigant

sans moralité.

Sans s'en douter, il l'offensa mortellement.

Le docteur, piqué de la naïveté du mépris de Lucien pour les fripons et

les hypocrisies, parvint à le haïr.

Étonné de la chaleur de son bon sens, lorsqu'il était question entre

eux du peu d'apparence de retour des Bourbons:

«--Mais à ce compte, moi, lui dit un jour Dupoirier, poussé à bout, je

ne suis donc qu'un imbécile!»

Il continua tout bas:

«--Moi, homme de mauvaise manière à tes yeux, je vais t'infliger la

douleur la plus cruelle, à toi, beau, jeune, riche, doué par la nature de

manières nobles, et en tout si différent de moi, Dupoirier! J'ai usé les

trente premières années de ma vie à mourir de froid dans un cinquième

étage, en tête-à-tête avec un squelette; toi, tu t'es donné la peine de

naître, et tu prétends en secret que, quand ton _gouvernement raisonnable_

sera établi, on ne punira que par le mépris les hommes forts, tels que

moi. Cela serait bête à ton parti; en attendant c'est bête à toi de ne

pas deviner que je vais te faire du mal, et beaucoup. Souffre! jeune

bambin!»

Et le docteur se mit à parler à Lucien de la maladie de Mme de Chasteller

dans les termes les plus inquiétants.

S'il voyait le sourire effleurer ses lèvres, il lui disait:

«--Tenez! c'est dans cette église qu'est le caveau de la famille de

Pointcarré. Je crains bien, ajoutait-il, que bientôt il ne soit rouvert.»

Il attendait depuis plusieurs jours que Lucien, fou comme le sont tous

les amants, entreprît de voir en secret Mme de Chasteller.

Depuis la conférence avec les jeunes gens du parti, chez M. de Sanréal,

Dupoirier, qui méprisait assez la méchanceté plate et sans but de Mlle

Bérard, s'était rapprochée d'elle.

Il cherchait à lui faire jouer un rôle dans la famille; c'était à elle de

préférence et non pas à M. de Pointcarré, ni à M. de Blancet, ni aux

autres parents qu'il s'ouvrait sur le prétendu danger de Mme de

Chasteller.

Il y avait une grande difficulté dans le projet qui peu à peu se

débrouillait dans la tête du docteur: c'était Mlle Beaulieu, la femme de

chambre, qui adorait sa maîtresse.

Il la gagna en lui témoignant toute confiance, et fit consentir Mlle

Bérard à ce que, souvent, en sa présence, il s'entretînt de préférence

avec Mlle Beaulieu, sur les soins nécessaires à la malade, jusqu'à sa

prochaine visite.

Cette bonne femme de chambre, comme la très peu bonne Mlle Bérard,

croyaient également Mme de Chasteller fort dangereusement malade.

Le docteur confia à Mlle Beaulieu qu'il suffirait d'un chagrin de cœur

pour augmenter la maladie de sa maîtresse. Il insinua qu'il trouverait

naturel que M. Leuwen cherchât à voir une fois Mme de Chasteller.

«--Hélas! monsieur le docteur, il y a quinze jours que M. Leuwen me

tourmente pour le laisser venir ici pendant cinq minutes. Mais que dirait

le monde? J'ai refusé absolument.»

Dupoirier répondit par une quantité de phrases arrangées de façon à ce

que l'intelligence de la femme de chambre fût hors d'état de jamais les

répéter; mais dans le fait, ces phrases engageaient indirectement cette

bonne fille à permettre l'entrevue demandée.

Enfin, il arriva qu'un soir, M. de Pointcarré, d'après l'ordre du

docteur, alla faire sa partie de whist chez Mme de Marcilly, partie

interrompue par deux atroces accès de larmes. Justement le vicomte de

Blancet n'avait pu résister à une partie de chasse pour le passage des

bécasses, et Lucien vit à la fenêtre de Mlle Beaulieu le signal dont

l'espérance donnait encore à la vie quelque intérêt pour lui. Il vola

chez lui, revint habillé en bourgeois et enfin, annoncé, avec des

précautions infinies, par la bonne femme de chambre qui ne quitta pas le

voisinage du lit, il put passer dix minutes avec Mme de Chasteller.

* * *

Le lendemain, le docteur trouva Mme de Chasteller sans fièvre et

tellement bien, qu'il eut peur d'avoir perdu tous les soins qu'il se

donnait depuis trois semaines.

Il affecta l'air très inquiet devant Mlle Beaulieu. Il partit comme un

homme pressé et revint une heure après, à une heure insolite.

«--Beaulieu, lui dit-il, votre maîtresse tombe dans le marasme.

«--Oh! mon Dieu, monsieur!»

Ici le docteur expliqua longuement ce que c'est que le marasme.

«--Votre maîtresse a besoin de lait de femme; si quelque chose peut

lui sauver la vie, c'est l'usage du lait d'une jeune et fraîche paysanne.

Je viens de faire courir dans tout Nancy; je ne trouve que des femmes

d'ouvriers dont le lait ferait plus de mal que de bien à Mme de

Chasteller. Il faut une jeune personne...»

Le docteur remarqua que Beaulieu regardait attentivement la pendule.

«--Mon village, Chefmont, n'est qu'à cinq lieues d'ici. J'arriverai la

nuit, mais qu'importe...

«--Bien, très bien, brave et excellente Beaulieu. Mais si vous trouvez

une jeune nourrice, ne lui faites pas faire les cinq lieues tout d'une

traite. N'arrivez qu'après demain matin; le lait échauffé serait un

poison pour votre pauvre maîtresse.

«--Croyez-vous, monsieur le docteur, que voir encore une fois M. Leuwen

puisse faire du mal à madame? Elle vient en quelque sorte de m'ordonner

de le faire entrer ce soir s'il se présente. Elle lui est si attachée...»

Le docteur croyait à peine au bonheur qui lui arrivait.

«--Bien de plus _naturel_, Beaulieu.»

Il insistait sur le mot naturel.

«--Qui est-ce qui vous remplace?

«--Anne-Marie, cette brave fille si dévote.

«--Eh bien, donnez vos instructions à Anne-Marie. Où M. Leuwen se

place-t-il en attendant le moment où vous pouvez l'annoncer?

«--Dans la soupente où couchait Joseph autrefois. Dans l'antichambre

de madame.

«--Dans l'état où est votre pauvre maîtresse, elle n'a pas besoin de

trop d'émotion à la fois. Si vous m'en croyez, vous ferez défendre la

porte pour tout le monde, même pour M. de Blancet.»

Ce détail et beaucoup d'autres furent convenus entre le docteur et Mlle

Beaulieu. Cette bonne fille quitta Nancy à cinq heures, laissant ses

fonctions à Anne-Marie.

Or, depuis longtemps, Anne-Marie, que Mme de Chasteller ne gardait que

par bonté et qu'elle avait été sur le point de renvoyer une ou deux

fois, était entièrement dévouée à Mlle Bérard, et son espion auprès

de Mlle Beaulieu.

Voici ce qui arriva:

À huit heures et demie, dans un moment où Mlle Bérard parlait à la

vieille portière, Anne-Marie fit passer dans la cour Leuwen qui, deux

minutes après, fut placé dans un retranchement en bois peint qui occupait

la moitié de l'antichambre de Mme de Chasteller. De là, Lucien voyait

fort bien ce qui se passait dans la pièce voisine et entendait presque

tout ce qui se disait dans l'appartement entier.

Tout à coup il entendit les vagissements d'un enfant à peine né; il vit

arriver dans l'antichambre le docteur essoufflé portant l'enfant dans un

linge qui lui parut taché de sang.

«--Votre pauvre maîtresse, dit-il en toute hâte à Anne-Marie, est enfin

sauvée. L'accouchement a eu lieu sans accident. M. le marquis est-il

hors de la maison?

«--Oui, monsieur.

«--Cette maudite Beaulieu n'y est pas?

«--Elle est en route pour son village.

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier · 第 15 / 16 段