«--Je suis guéri, s'écria-t-il après avoir fait quelques pas. Mon cœur

n'est pas fait pour l'amour! Quoi! c'est là la première entrevue, le

premier rendez-vous avec une femme que l'on aime? Comme j'avais tort

de mépriser les petites danseuses de l'Opéra! Leurs pauvres petits

rendez-vous me faisaient seulement penser à ce que serait un tel bonheur,

avec une femme que l'on aimerait d'amour. Quel ridicule!»

Il y avait, fort près de la rue de la Pompe, une petite chapelle

gothique, fondée par un René, duc de Lorraine, que les habitants

admiraient avec des transports d'artiste, depuis trois ans qu'ils avaient

lu dans une revue de Paris que c'était une belle chose. Avant cette

époque, un marchand de fer s'en servait pour y appuyer sa marchandise.

Le hasard, en ce moment, le plaça en face de ce monument, grand comme

l'une des plus petites chapelles de Saint-Germain l'Auxerrois.

Il s'y arrêta longtemps et avec plaisir; son attention pénétra dans les

moindres détails. En examinant les petites têtes de saints et d'animaux,

il était étonné à la fois et de ce qu'il sentait et de ce qu'il ne

sentait plus. Il se souvint tout à coup, avec une vraie joie, que ce

soir-là il y avait poule et concours pour une queue d'honneur au café

Charpentier. Dans l'aridité de son cœur, il attendit l'heure du billard

avec impatience et y arriva le premier. Il joua avec un plaisir vif,

n'eut pas de distractions, et par hasard gagna. Mais il n'eut garde de

boire. Faire des excès ce soir-là lui parut un fort sot plaisir;

seulement, par un reste d'habitude, il cherchait à ne pas se trouver

seul avec lui-même. Tout en plaisantant avec ses camarades, il lui vint

des idées philosophiques et sombres:

«--Ces pauvres femmes, se disait-il, qui sacrifient toute leur destinée

à nos fantaisies! qui comptent sur notre amour! Et comment n'y

compteraient-elles pas? ne sommes-nous pas sincères quand nous le leur

jurons?

«--Mais sur quelle herbe avez-vous marché, lui dit un de ses camarades;

vous êtes gai et bon enfant ce soir!...

«--Point bizarre, point hautain! reprit un autre.

«--Les autres jours, ajouta un troisième, le poète du régiment, vous

étiez comme une ombre envieuse qui revient sur la terre pour se moquer

des plaisirs des vivants. Aujourd'hui les jeux et les ris semblent

voler sur vos traces!...»

Le lendemain, cette aubade de trompettes que l'on appelle la diane dans

les régiments, le réveilla à cinq heures. Il était plongé dans un

tourment profond. Ne plus penser uniquement à Mme de Chasteller lui

laissait un vide immense; son esprit se mit à détailler ses qualités,

mais il en était moins sûr que de sa céleste beauté.

«--Quels cheveux magnifiques! avec le brillant de la plus belle soie,

longs, abondants! Quelle admirable couleur ils avaient hier, sous l'ombre

de ces grands arbres! Quel blond charmant! Ce ne sont point ces cheveux

couleur d'or, chantés par Ovide, ni ces cheveux couleur d'acajou que

Raphaël et Carlo Dolce ont donnés à leurs plus belles têtes. Le nom

que je donnerais à ceux-ci peut n'être pas fort élégant, mais,

réellement, sous le brillant de la plus belle soie, ils ont la couleur

de la _noisette._ Quant aux yeux, qui en vit jamais de pareils?»

À ce moment, son domestique, arrivant de Darney, lui remit la réponse

de Mme de Chasteller. C'était, comme on sait, quatre lignes fort sèches.

Il savait bien que son premier mot, au _Chasseur Vert_, avait été un

désaveu de cette lettre; cependant elle était si courte et si vive! Il

en resta frappé, et frappé au point qu'il oublia la manœuvre.

Son chasseur Nicolas vint le chercher au galop.

«--Ah! lieutenant, vous allez en avoir une fameuse du colonel!»

Lucien, sans mot dire, sauta à cheval et galopa.

Dans le courant de la manœuvre, le colonel vint se placer derrière le

septième escadron, où il était en serre-file.

«--À mon tour, maintenant,» pensa-t-il.

Et, à son grand étonnement, aucun mot grossier ne lui fut adressé.

«--Mon père aura fait écrire à cet animal-là.»

Cependant la crainte de mériter quelque blâme le rendit fort attentif

ce matin-là, et, peut-être par malice, le colonel fit recommencer

plusieurs fois les mouvements où le septième escadron se trouvait

toujours en tête.

Une fois chez lui, il demanda sa calèche à quatre heures; il était mal

à son aise; il alla voir atteler les chevaux et trouva vingt choses à

reprendre dans l'écurie; enfin, ce fut avec un plaisir sensible qu'en

sortant, il se trouva au milieu des demoiselles de Serpierre.

Leur conversation rendit le mouvement à son âme; il le leur dit avec

grâce.

Mme de Chasteller entra. On ne l'attendait pas ce jour-là.

Jamais il ne l'avait vue si jolie; elle était pâle et un peu timide.

«--Et malgré cette timidité, se dit Lucien, elle se _livre_ à des

lieutenants-colonels!»

Ces mots grossiers semblèrent lui rendre toute sa passion.

Les demoiselles de Serpierre étaient fort gaies; un domestique de

Lucien venait de leur apporter des bouquets magnifiques qu'il avait fait

prendre dans les serres de Darney, pays célèbre pour les fleurs. Il se

trouva qu'il n'y avait point de bouquet pour Mme de Chasteller; on fut

obligé de diviser en deux le plus beau.

«--C'est d'un triste augure!» pensa-t-elle.

Elle en fut un peu interdite. Ce qu'il y avait de brusque et de peu

gracieux dans le regard de Lucien l'étonnait.

Elle se demandait si, pour conserver son estime, et ne pas manquer à

cette délicatesse sans laquelle une femme ne saurait être aimée

sincèrement d'un homme lui-même un peu délicat, elle ne devait pas

quitter cette maison ou du moins paraître offensée.

«--Il n'y a plus rien de vrai pour moi au monde, se dit-elle tout à coup,

si M. Leuwen n'est pas un être sincère et bon.»

Un peu avant son arrivée, Lucien, pour excuser l'heure prématurée de sa

visite, avait proposé aux dames de Serpierre une promenade au _Chasseur

Vert._ Après quelques mots de politesse à Mme de Chasteller et le récit

de la proposition faite et acceptée, ces demoiselles quittèrent le

jardin en courant pour aller prendre leurs chapeaux. Mme de Serpierre

les suivait d'un pas plus sage.

Alors ils restèrent seuls dans une grande allée d'acacias assez large;

ils se promenaient silencieusement, mais aux deux bords opposés de

l'allée.

«--Convient-il, se dit-elle, de suivre ces demoiselles dans cette partie

de campagne, ce qui a l'air d'admettre M. Leuwen dans mon intimité?»

* * *

Il n'y avait qu'un instant pour se décider; l'amour tira parti de ce

surcroît de trouble.

Tout à coup, au lieu de continuer à marcher en silence et les yeux

baissés, pour éviter les regards de Lucien, Mme de Chasteller se tourna

vers lui:

«--Monsieur Leuwen a-t-il eu quelque sujet de chagrin à son régiment? Il

semble plongé dans les ombres de la mélancolie!

«--Il est vrai, madame, je suis profondément tourmenté depuis hier. Je

ne conçois rien à ce qui m'arrive. Je suis honteux de ce que j'ai à dire,

mais enfin mon devoir d'homme d'honneur veut que je parle.»

À ce préambule si sérieux, les yeux de Mme de Chasteller rougirent.

«--La forme même de mon discours, les mots que je dois employer, sont

aussi ridicules que le fond même de ce que j'ai à dire est bizarre, et

même sot.»

Il y eut un petit silence; enfin, comme dominant péniblement beaucoup de

mauvaise honte, il dit en hésitant et d'une voix faible et mal articulée:

«--Le croiriez-vous, madame? Pourrez-vous l'entendre sans vous moquer de

moi et sans me croire le dernier des hommes?

«Je ne puis chasser de ma pensée la personne que j'ai rencontrée hier

chez vous. La vue de cette figure atroce, de ce nez pointu, avec des

lunettes, semble avoir empoisonné mon âme.»

Mme de Chasteller eut envie de sourire.

«--Non, madame, jamais depuis mon arrivée à Nancy, je n'ai éprouvé ce que

j'ai senti à la vision de ce monstre; mon cœur en a été glacé. Je vous

parle, madame, d'une façon un peu emphatique, mais, en vérité, je ne sais

comment expliquer en d'autres mots ce qui m'arrive depuis la vue de votre

demoiselle de compagnie. Le signe fatal en est que, pour vous parler un

peu le langage de l'amour, il faut que je fasse effort sur moi-même.»

Mme de Chasteller semblait atterrée.

«--C'est clair, ce n'est qu'un fat. Y a-t-il moyen, se disait-elle, de

prendre ceci au sérieux? Dois-je croire que c'est l'aveu naïf d'une âme

tendre?»

Les façons de parler de Lucien étaient si simples quand il s'adressait à

Mme de Chasteller, qu'elle penchait pour ce dernier avis.

D'un autre côté, ses manières, l'accent de ses paroles étaient changés à

un tel point, la fin de cette harangue avait l'air si vraie, qu'elle ne

voyait pas comment faire pour ne pas y croire.

Mme de Chasteller entendait les demoiselles de Serpierre qui revenaient

au jardin en courant.

M. et Mme de Serpierre étaient déjà dans la grande calèche de Lucien.

Elle ne voulut pas se donner le temps d'écouter la raison.

«--Si je ne vais pas au _Chasseur Vert_, deux de ces pauvres petites

perdront cette partie de plaisir.»

Et elle monta en voiture avec les plus jeunes.

Quand on descendit à l'entrée du bois de Burviller, Lucien était un autre

homme.

Mme de Chasteller le vit du premier coup d'œil. Son front avait repris

la sérénité de son âge; ses manières avaient de l'aisance.

Il se trouva qu'au bout de quelques instants il lui donna le bras; deux

des demoiselles de Serpierre marchaient à leurs côtés, le reste de la

famille suivait à dix pas. Il prit un ton très gai pour ne pas attirer

l'attention de ces dames.

«--Depuis que j'ai osé dire la vérité à la personne que j'estime le plus

au monde, je suis un autre homme. Avant de me livrer au bonheur inspiré

par ces beaux yeux, j'aurais besoin, madame, d'avoir votre opinion sur

le ridicule de cette harangue, où il y avait des chaînes, du poison, et

autres mots tragiques.

«--Je vous avouerai, monsieur, que je n'ai pas d'opinion bien arrêtée.

Mais en général, ajouta-t-elle après un petit silence et d'un air sévère,

je crois voir de la sincérité; si on se trompe, du moins l'on ne veut

pas tromper. Et la vérité fait tout passer, même les chaînes et le

poison.»

Elle trouvait un plaisir extrême à rêver, et ne parlait que juste assez

pour ne pas se donner en spectacle à la famille de Serpierre qui s'était

réunie. Enfin, heureusement pour Leuwen, les cors allemands arrivèrent et

se mirent à jouer des valses de Mozart et des duos tirés de _Don Juan_ et

des _Nozze di Figaro._ Lucien était tout à fait transporté dans le roman

de la vie; l'espérance du bonheur lui semblait une certitude. Il osa lui

dire dans ces courts instants de demi-liberté qu'ils pouvaient avoir:

«--Il ne faut pas tromper le Dieu qu'on adore. J'ai été sincère, c'était

la plus grande marque de respect que je puisse donner; m'en punira-t-on?

«--Vous êtes un homme étrange!

«--Il serait plus poli de vous dire oui. Mais, en vérité, je ne sais pas

ce que je suis et je donnerais beaucoup à qui pourrait me le dire. Je

n'ai commencé à vivre et à chercher à me connaître, que le jour où mon

cheval est tombé sous des fenêtres qui ont des persiennes vertes.»

Ces paroles furent dites comme par quelqu'un qui les trouve à mesure

qu'il les prononce.

Mme de Chasteller ne put s'empêcher d'être profondément touchée de cet

air à la fois sincère et noble: Lucien avait senti une certaine pudeur à

parler de son amour plus ouvertement, et on l'en remercia par un

tendre sourire.

«--Oserais-je me présenter demain? ajouta-t-il. Mais je demanderai une

autre faveur, presque aussi grande: celle de n'être pas reçu en présence

de cette demoiselle.

«--Vous n'y gagnerez rien, lui répondit-elle avec tristesse, j'ai une

trop grande répugnance à vous entendre traiter, en tête-à-tête, un sujet

qui semble être le seul dont vous puissiez me parler. Venez, si vous

êtes assez honnête homme pour me promettre de me parler de toute autre

chose.»

Lucien promit.

Leur bonheur de se trouver ensemble était intime et profond; il avait

presque les larmes aux yeux. Plusieurs fois, dans le courant de la

promenade, Mme de Chasteller avait évité de lui donner le bras, mais

sans affectation aux yeux des Serpierre ni dureté pour lui.

Comme il était déjà nuit tombante, on quitta le _Café Haus_ pour

revenir aux voitures qu'on avait laissées à l'entrée du bois. Mme de

Chasteller lui dit:

«--Donnez-moi le bras, Monsieur Leuwen.

Lucien serra le bras qu'on lui offrait et le mouvement fut presque rendu.

Les cors étaient délicieux à entendre dans le lointain; il s'établit un

profond silence.

Par bonheur, lorsqu'on arriva aux voitures, il se trouva qu'une des

demoiselles de Serpierre avait oublié son mouchoir dans le jardin du

_Chasseur Vert_; on proposa d'envoyer un domestique.

Lucien, revenant de bien loin à la conversation, fit observer à Mme de

Serpierre que la soirée était superbe, que Mlles de Serpierre avaient

moins couru que l'avant-veille, que les voitures pouvaient suivre, etc...

Enfin, par une foule de bonnes raisons, il concluait qu'il serait

peut-être plus agréable de retourner à pied.

On renvoya la décision à Mme de Chasteller.

«--À la bonne heure, dit-elle, mais à condition que les voitures ne

suivent pas; ce bruit de roues qui s'arrêtent quand vous arrêtez, est

désagréable.»

Lucien pensa que les musiciens étant payés, allaient quitter le jardin;

il envoya un domestique les engager à recommencer les morceaux de _Don

Juan_ et des _Nozze._

Il revint auprès de ces dames, et reprit sans difficulté le bras de Mme

de Chasteller.

On marchait tous ensemble; la conversation générale était aimable et

gaie. Lucien parlait pour la soutenir et ne pas faire remarquer son

silence.

Mme de Chasteller et lui n'avaient garde de rien se dire; ils étaient

trop heureux ainsi.

Bientôt on entendit les cors recommencer. En arrivant au jardin, Lucien

prétendit que M. de Serpierre et lui avaient grande envie de prendre du

punch, et qu'on en ferait un très doux pour les dames. Comme l'on se

trouvait bien ensemble, la motion du punch passa malgré l'opposition

de Mme de Serpierre prétendant que rien n'était plus nuisible au teint

des jeunes filles.

On ne rentra à Nancy qu'à neuf heures et demie du soir.

* * *

Lucien avait manqué à un devoir de caserne: l'appel du soir avait eu

lieu sans lui, et il était de semaine. Il courut bien vite chez

l'adjudant qui lui conseilla de s'aller dénoncer au colonel.

Ce colonel était ce qu'on appelait, en 1834, un juste-milieu forcené et

commun, et fort jaloux de l'accueil que Lucien recevait dans la bonne

compagnie.

Le manque de succès dans ce quartier, comme disent les Anglais, pouvait

retarder le moment où ce colonel si dévoué serait fait général, aide de

camp du roi, etc... Il ne répondit à la démarche du sous-lieutenant que

par quelques mots forts secs qui le mettaient aux arrêts pour

vingt-quatre heures.

Cette idée l'occupa toute la nuit.

C'était tout ce que celui-ci craignait. Il rentra chez lui pour écrire

à Mme de Chasteller.

Après mille incertitudes, il envoya tout simplement un domestique porter

à l'hôtel Pointcarré une lettre qui pouvait être lue de tous.

Il n'osait en vérité écrire à Mme de Chasteller. Tout son amour était

revenu et, avec lui, l'extrême terreur qu'elle lui inspirait.

Le surlendemain, à quatre heures du matin, il fut réveillé par l'ordre

de monter à cheval.

Il trouva tout en émoi à la caserne.

Un sous-officier d'artillerie était fort affairé à distribuer des

cartouches aux lanciers.

Les ouvriers d'une ville, à huit ou dix lieues de là, venaient, dit-on,

de s'organiser et de se confédérer.

Le colonel Malher parcourait la caserne en disant aux officiers, de façon

à être entendu des lanciers:

«--Il s'agit de leur donner une leçon qui compte au piquet. Pas de pitié

pour ces b...-là. Il y aura des croix à gagner.»

En passant sous les fenêtres de Mme de Chasteller, Lucien regarda

beaucoup; mais il ne put rien apercevoir derrière les rideaux de

mousseline brodée, parfaitement fermés. Il ne put pas la blâmer; le

moindre signe pouvait être aperçu et commenté par les officiers

du régiment.

Le fait est que toutes les dames de la ville occupaient les fenêtres

de la rue de la Pompe et de la suivante, que le régiment avait à

parcourir pour sortir de la ville. Les roues des pièces et des caissons

ébranlaient les maisons de bois de Nancy et causaient à ces dames

une terreur pleine de plaisir.

Lucien salua Mmes d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, de Serpierre, de

Marcilly.

«--Me voilà allant sabrer les tisserands, comme dit élégamment M. de

Wassignies. Si l'affaire est chaude, le colonel sera fait commandeur de

la Légion d'honneur, et moi je gagnerai un remords.»

Le 23e de lanciers employa six heures pour faire les huit lieues qui

séparent Nancy de N... Le régiment était retardé par la dernière batterie

d'artillerie.

Le colonel Malher reçut trois estafettes et, à chaque fois, il fit

changer les chevaux des pièces de canon. On mettait à pied les lanciers

dont les chevaux paraissaient les plus propres à être attelés.

À moitié chemin, M. Féron, le préfet, rejoignit le régiment au grand

trot; il le longea de la queue à la tête pour parler au colonel et eut

l'agrément d'être hué par les lanciers.

Il avait un sabre que sa taille exiguë faisait paraître immense. Le

murmure sourd se changea en éclats de rire, qu'il chercha à éviter en

mettant son cheval au galop, etle rire redoubla avec les cris ordinaires:

«Il tombera, il ne tombera pas!!!»

Mais le préfet eut bientôt sa revanche. À peine engagés dans les rues

étroites et sales de N..., les lanciers furent hués par les femmes et

les enfants des ouvriers placés aux fenêtres des pauvres maisons, et

par les ouvriers eux-mêmes qui, de temps en temps, paraissaient aux

coins des ruelles les plus étroites.

On entendait les boutiques se fermer rapidement de toutes parts.

On arriva sur une place irrégulière et fort longue, garnie de cinq ou

six mûriers rabougris, et traversée dans toute sa longueur par un

ruisseau infect, chargé de toutes les immondices de la ville.

L'eau en était bleue, servant aussi d'égout à plusieurs ateliers de

teinture.

Le colonel mit son régiment en bataille le long de ce ruisseau; là, les

malheureux lanciers, accablés de soif et de fatigue, passèrent sept

heures, exposés à un soleil brillant du mois d'août.

Comme nous l'avons dit, à l'arrivée du régiment toutes les boutiques

s'étaient fermées, et les cabarets plus vite que le reste.

«--Nous sommes frais, criait un lancier.

«--Nous voici en bonne odeur, répondait une autre voix.

«--Silence, f....e!» glapissait quelque lieutenant juste-milieu.

Lucien remarqua que tous les officiers qui se respectaient, gardaient un

silence profond et avaient l'air fort sérieux.

Il s'observait lui-même, et se trouvait de sang-froid, comme à une

expérience de chimie à l'École polytechnique. Ce sentiment égoïste

diminuait beaucoup de son horreur pour ce genre de service.

Le grand lieutenant grêlé, dont le lieutenant-colonel Filloteau lui avait

parlé, vint lui causer des ouvriers en jurant.

Lucien ne répondit pas un mot et le regarda avec un mépris inexplicable.

Comme le lieutenant s'éloignait, quatre ou cinq voix prononcèrent assez

haut: «Espion! espion!!»

Lucien eut l'idée d'envoyer ses domestiques à deux heures de là, dans un

village qui devait être paisible, pour acheter à tout prix une centaine

de pains et du fourrage.

Les domestiques réussirent et, vers les quatre heures, on vit arriver avec

plaisir quatre chevaux chargés de pain, et deux autres chargés de foin.

À l'instant il se fit un profond silence. Les paysans vinrent parler à

Lucien qui les paya bien. Il en fit faire la distribution aux soldats de

sa compagnie.

«--Voilà le républicain qui commence ses menées,» dirent plusieurs

officiers qui ne l'aimaient pas.

Le colonel Filloteau vint plus simplement lui demander deux ou trois

pains pour lui, et du foin pour ses chevaux.

Un instant plus tard, Lucien entendit le préfet qui disait au colonel:

«--Quoi! nous ne pourrons pas appliquer un coup de sabre à ces

gredins-là?»

La distribution faite par lui avait révélé cette idée ingénieuse, qu'il

y avait des villages dans les environs de la ville, et vers les cinq

heures, on distribua une livre de pain à chaque lancier, et un peu de

viande aux officiers.

À la nuit tombante, on tira un coup de pistolet, mais personne ne fut

atteint.

Sur les dix heures, on s'aperçut que les ouvriers avaient disparu. À

onze heures il arriva de l'infanterie à laquelle on remit les canons et

l'obusier, et, à une heure du matin, le régiment, mourant de faim,

hommes et chevaux, repartit pour Nancy.

Pour les détails militaires, stratégiques et politiques de cette grande

affaire, voir les journaux du temps:

«Le régiment s'était couvert de gloire, et les ouvriers avaient fait

preuve d'une insigne lâcheté.»

Telle fut la première campagne de Lucien. En revenant, il se disait:

«--En supposant que nous arrivions de jour, oserai-je me présenter à

l'hôtel de Pointcarré?»

Il osa, mais il mourait de peur en frappant à la porte cochère.

Le cœur lui battait tellement en ouvrant la porte de l'appartement de

Mme de Chasteller, qu'il se demanda s'il cesserait encore de l'aimer.

Elle était seule, sans Mlle Bérard.

Avec de l'audace, il aurait pu se jeter dans ses bras et n'en être pas

repoussé; il pouvait du moins établir un traité de paix fort avantageux

pour les intérêts de sa passion.

Bientôt elle eut peur; elle comprenait la situation et se sentait

attendrie.

«--Il faut que je vous renvoie,» lui dit-elle d'un air triste qui voulait

être sévère.

Lucien eut peur de la fâcher et céda.

«--Ai-je l'espoir, madame, de vous revoir chez Mme d'Hocquincourt, c'est

son jour?

«--Peut-être bien, et vous n'y manquerez pas; je sais que vous ne

haïssez point de vous trouver avec cette jeune femme si jolie.»

Une heure après, il était chez Mme d'Hocquincourt, Mme de Chasteller

n'y parut que fort tard.

* * *

Nous prendrons la liberté de sauter à pieds joints sur les deux mois qui

suivirent. Cela nous sera d'autant plus facile que Lucien, au bout de ces

deux mois, n'était pas plus avancé que le premier jour.

Quoique bien traité en général, et se croyant aimé quand il était de

sang-froid, il n'abordait cependant Mme de Chasteller qu'avec une sorte

de terreur. Il n'avait jamais pu se guérir d'un certain sentiment de

trouble en sonnant à sa porte, et il n'était jamais sûr de la façon dont

il allait être reçu.

La vieille portière de l'hôtel de Pointcarré était pour lui un être fatal,

auquel il ne pouvait parler sans que la respiration lui manquât.

Un soir Mme de Chasteller eut à écrire une lettre pressée.

«--Voilà un journal pour amuser vos loisirs,» dit-elle en riant et en

jetant à Lucien un numéro des _Débats_, et elle alla en sautant prendre

un pupitre fermé qu'elle vint poser sur la table.

Comme elle ouvrait le pupitre en se penchant, avec une petite clef

attachée à la chaîne de sa montre, Lucien se baissa un peu sur la table

et lui baisa la main. Mme de Chasteller releva la tête: ce n'était plus

la même femme.

«--Je ne pourrai donc jamais avoir la moindre confiance en vous?» et ses

yeux exprimaient la plus vive colère.

«Quoi! je veux bien vous recevoir, quand j'aurais dû fermer ma porte

pour vous comme pour tout le monde.

«Je vous admets à une intimité dangereuse pour ma réputation,--ici sa

physionomie comme sa voix prirent l'air le plus altier,--je vous traite

en frère, et vous profitez de mon peu de défiance pour vous permettre un

geste aussi humiliant, à le bien prendre, pour vous comme pour moi.

«Allez, monsieur, je me suis trompée en vous admettant à mon intimité.»

Lucien aurait dû se lever, la saluer froidement et lui dire:

«--Vous exagérez, madame. D'une petite imprudence sans conséquence et

peut-être sotte chez moi, vous faites un crime in-folio. J'aimais une

femme supérieure par l'esprit et par la beauté, et, en vérité, je ne vous

trouve que jolie en ce moment.»

En disant ces paroles, il fallait prendre son sabre, l'attacher

tranquillement et sortir.

Bien loin de là, sans songer à ce parti, qu'il eût trouvé trop cruel et

trop dangereux, Lucien se bornait à se désoler d'être renvoyé. Il s'était

bien levé, mais ne partait pas; il cherchait évidemment un prétexte

pour rester.

«--Je vous céderai la place, monsieur,» reprit Mme de Chasteller avec une

politesse parfaite, au travers de laquelle perçait bien de la hauteur et

comme le mépris de ne point le voir partir.

Comme elle repliait son pupitre pour le transporter ailleurs, Lucien,

tout à lait en colère, lui dit:

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier · 第 12 / 16 段