Elle n'avait aucune expérience des fausses démarches dans lesquelles
peut entraîner un cœur aimant. Jamais elle n'avait éprouvé rien de
semblable à ce qui venait de lui arriver, pendant cette cruelle soirée.
Elle ne trouvait guère de raison dans sa tête pour venir à son secours
et n'avait aucune expérience réelle. Jamais elle n'avait été troublée
par un sentiment autre que celui de la timidité, en étant présentée à
quelque grande princesse, ou celui d'une indignation profonde contre les
Jacobins, qui cherchaient à ébranler le trône des Bourbons. Au delà de
toutes ces théories, qui étaient un sentiment pour elle et ne parvenaient
à troubler son cœur que pour un instant, Mme de Chasteller avait un
caractère sérieux et tendre qui, dans ce moment, n'était propre qu'à
augmenter son malheur. Malheureusement pour sa prudence, les petits
intérêts journaliers de la vie ne pouvaient l'émouvoir. Elle avait
toujours vécu ainsi dans une sécurité trompeuse; car les caractères
qui ont le malheur d'être au-dessus des misères faisant l'occupation
de la plupart des hommes, n'en sont que plus disposés à s'occuper
uniquement des choses qui, une fois, ont pu parvenir à les toucher.
Après le bal, et malgré l'heure avancée, Lucien monta à cheval. À peine
hors de la ville, il s'aperçut qu'il n'avait pas la force de mener sa
monture. Il la rendit ail domestique et se promena à pied. À quelques
minutes de là, comme trois heures sonnaient, il était assis sur une
pierre vis-à-vis de la fenêtre de Mme de Chasteller.
Son arrivée la combla de joie. Elle s'était dit en sortant de chez Mme
de Commercy: «Il doit être si mécontent de lui et de moi, qu'il prendra
le parti de m'oublier. Si je le revois encore, ce ne sera que dans
quelques jours.»
Dans l'obscurité profonde, elle distinguait le feu du cigare de Lucien.
Elle l'aimait à la folie à ce moment.
Si, dans ce silence profond et universel, Lucien eût eu le génie de
s'avancer sous sa fenêtre et de lui dire à voix basse quelques mots:
«--Bonsoir, madame! Daigneriez-vous me montrer que je suis entendu?»
Très probablement elle lui eût dit: «Adieu, monsieur Leuwen», et
l'intonation de ces trois mots n'eût rien laissé à désirer à l'amant
le plus exigeant.
Après avoir fait le sot, comme il se le disait à lui-même, Lucien alla
chercher un certain café où il était, sûr de trouver quelques lieutenants
du régiment.
Il était si à plaindre que les rencontrer lui fut un vrai bonheur.
Les jeunes gens furent bons enfants cette nuit-là, sauf à reprendre le
lendemain une froideur de bon ton.
Après avoir joué, il fut décidé que l'on n'emporterait pas les quelques
napoléons que l'on s'était gagnés; on fit venir du vin de Champagne, et
Lucien s'enivra au point que le garçon de café et un voisin qu'il
appela le reconduisirent chez lui.
Le lendemain de sa première rencontre avec cette femme de laquelle il se
croyait si sûr, Lucien fut absolument hors de lui. Il ne comprenait rien
à ce qui lui arrivait, pas plus aux sentiments qu'il voyait naître dans
son cœur, qu'aux actions des autres avec lui.
Il lui semblait qu'on faisait allusion à ses sentiments pour Mme de
Chasteller, et il avait besoin de toute sa raison pour ne pas se fâcher.
«--J'agirai au jour le jour, se dit-il enfin, me livrant à chaque moment
à l'action qui me fera le plus de plaisir. Pourvu que je ne fasse de
confidence à qui que ce soit au monde, et que je n'écrive à personne
sur ma folie, personne ne pourra me dire un jour: «Tu as été fou.»
»Si cette maladie ne m'emporte pas, du moins elle ne pourra me faire
rougir.
«Une folie bien cachée perd la moitié de ses mauvais effets; l'essentiel
est qu'on ne devine pas ce que je sens.»
Et en peu de jours, il s'opéra chez lui un changement complet.
Dans le monde, on fut émerveillé de sa gaieté et de son esprit.
«--Il a de mauvais principes, il est immoral, mais il est vraiment
éloquent,» disait-on chez Mme de Puy-Laurens.
«--Mon ami, vous vous gâtez», lui dit un jour cette femme d'esprit.
Il parlait pour parler, il soutenait le pour et le contre, il exagérait
et chargeait les circonstances de tout ce qu'il racontait, et il
racontait beaucoup et longuement.
En un mot, il parlait comme un homme d'esprit de province; aussi son
succès fut-il immense.
Les habitants de Nancy reconnaissaient ce qu'ils avaient l'habitude
d'admirer; auparavant on le trouvait singulier, original, affecté,
souvent obscur.
Le fait est qu'il avait une frayeur mortelle de laisser deviner ce qui
se passait dans son cœur; il se voyait espionné et surveillé de près par
le docteur Dupoirier, qu'il commençait de soupçonner d'avoir fait son
marché avec M........ un homme d'esprit, ministre de la police de
Louis-Philippe.
Rompre avec lui eût été fort ridicule et de plus embarrassant; ne
rompant pas avec un homme aussi actif, aussi facile à se piquer, il
fallait donc le traiter en ami intime, en père.
«--On ne saurait trop charger un rôle avec ces gens-ci!» et il se mit
à parler comme un véritable comédien.
Toujours il récitait un rôle et le plus bouffon qui lui venait à
l'esprit; il se servait après d'expressions ridicules.
Il aimait à se trouver avec quelqu'un: la solitude lui était devenue
impossible. Plus la thèse qu'il soutenait était saugrenue, plus il était
distrait de la partie sérieuse de sa vie, qui n'était pas suffisante.
Son esprit était le bouffon de son âme.
Ce n'était pas un don Juan, bien loin de là; il ne savait pas ce qu'il
serait un jour, mais, pour le moment, il n'avait pas la moindre habitude
d'agir avec les femmes, en tête-à-tête, contrairement à ce qu'il sentait.
Il avait honoré jusqu'ici du plus profond mépris ce genre de mérite dont
il commençait à regretter l'absence.
Du moins il ne se faisait pas la moindre illusion à cet égard. Son esprit
se croyait fondé à mépriser Mme de Chasteller, et son cœur avait de
nouvelles raisons chaque jour de l'adorer, comme l'être le plus pur, le
plus céleste, le plus au-dessus des considérations de vanité et d'argent,
qui sont comme la seconde religion de la province.
Le combat de son âme et de son esprit le rendait presque fou à la lettre,
et certainement un des hommes les plus malheureux.
C'était justement à l'époque où ses chevaux, son tilbury, ses tigres en
livrée, faisaient de lui l'objet de l'envie des lieutenants du régiment
et de tous les jeunes gens de Nancy et des environs qui, le voyant riche,
brave, assez bien, le regardaient sans doute comme l'être le plus heureux
qu'ils eussent encore rencontré. Sa mine mélancolique, lorsqu'il était
seul dans les rues, ses distractions, ses mouvements d'impatience avec
apparence de méchanceté, passaient pour de la fatuité de l'ordre le plus
relevé et le plus noble. Les plus éclairés y voyaient une imitation
savante de lord Byron, dont on parlait encore beaucoup à cette époque.
Cette visite au café ne fut pas la seule; la renommée s'en empara. Nancy
porta à douze ou quinze les quatre habits de livrée que Mme Leuwen avait
envoyés de Paris à son fils. Tout le monde dit que chaque soir depuis un
mois, on rapportait Lucien ivre-mort à son logis.
Les indifférents en étaient étonnés, les officiers démissionnaires
carlistes charmés, un seul cœur en était percé jusqu'au vif.
«--Me serais-je trompée sur son compte?»
Cette ressource de perdre la raison pour oublier son chagrin n'était
pas belle, mais elle était la seule dont Lucien eût pu s'aviser. Il y
avait été plutôt entraîné; la vie de garnison s'était offerte à lui et
il y avait cédé.
Les excès du soir au café vinrent ébranler un peu sa considération, mais
peu de jours avant que sa mauvaise conduite éclatât, il avait acheté une
calèche immense, très propre à recevoir les familles nombreuses dont
Nancy abondait. C'était en effet à cet usage qu'il la destinait.
Les six demoiselles de Serpierre et leur mère _étrennèrent_ cette
voiture, comme on dit dans le pays. Plusieurs autres familles, aussi
nombreuses, vinrent la demander et l'obtinrent à l'instant.
«--Ce M. Leuwen est bien bon enfant, disait-on de toutes parts: il est
vrai que cela lui coûte si peu. Son père joue à la rente avec le ministre
de l'Intérieur. C'est le pauvre rentier qui paye tout.»
Lucien était sur que tout le monde disait du bien de lui à Mme de
Chasteller, mais la maison du marquis de Pointcarré était la seule de
Nancy où il semblait faire des pas rétrogrades.
En vain avait-il essayé d'y faire des visites; Mme de Chasteller, plutôt
que de le recevoir, avait fermé sa porte sous prétexte de maladie. Elle
avait trompé le docteur Dupoirier lui-même.
À quelques jours de là, il était à peine arrivé chez Mme de Marcilly,
que Mme de Chasteller fut annoncée.
L'indifférence qu'on lui marqua fut si excessive que, vers la fin de la
visite, il se révolta.
Pour la première fois il profita de la position qu'il avait prise dans
le monde; il donna la main à Mme de Chasteller pour la conduire à sa
voiture, quoiqu'il fût évident que cette prétendue politesse la
contrariait beaucoup.
«--Pardonnez-moi, madame, si je suis peu discret... Je suis si malheureux!
«--Ce n'est pas ce qu'on dit, monsieur, répondit-elle avec une aisance
qui n'était rien moins que naturelle, et en prenant le pas pour gagner
sa voiture.
«--Je me fais le flatteur des habitants de Nancy dans l'espoir que
peut-être ils vous diront du bien de moi, et le soir, pour vous oublier,
je cherche à perdre la raison.
«--Je ne crois pas, monsieur, vous avoir donné lieu...»
À ce moment, le laquais s'avança pour fermer la portière et les chevaux
l'emportèrent, plus morte que vive.
Pour qu'aucun ridicule ne lui manquât, même à ses propres yeux, le pauvre
Lucien, encouragé comme on vient de le voir, eut l'idée d'écrire. Il fit
une fort belle lettre, qu'il alla mettre à la poste lui-même, à Darney,
bourg à six lieues de Nancy, sur la route de Paris. Une seconde lettre
n'obtint pas plus de réponse que la première. Heureusement, dans la
troisième, il glissa par hasard, et non par adresse, le mot soupçon.
Ce mot fut précieux pour le parti de l'amour, qui soutenait des combats
continus dans le cœur de Mme de Chasteller. Le fait est qu'au milieu des
reproches cruels qu'elle s'adressait sans cesse, elle aimait Lucien de
toutes les forces de son âme. Les journées ne marquaient pour elle,
n'avaient du prix à ses yeux, que par les heures qu'elle passait le soir
auprès de la persienne de sa chambre à épier les pas de Lucien qui, bien
loin de se douter de tout le succès de sa démarche, venait passer des
heures entières dans la rue de la Pompe.
Enfin, arriva sa troisième lettre; les premières avaient causé un vif
plaisir, mais on n'avait pas eu la moindre tentation d'y répondre. Après
avoir lu cette dernière, Bathilde[3] courut chercher une écritoire, la
plaça sur une table, l'ouvrit, et commença à écrire sans se permettre de
raison avec elle-même.
«--C'est envoyer une lettre, et non l'écrire, qui fait une démarche
condamnable.»
La lettre terminée et après une heure de réflexion, elle demanda sa
voiture, et, en passant devant le bureau de poste de Nancy, elle tira
le cordon.
«--À propos, dit-elle, au domestique, jetez cette lettre à la boîte...
Vite.»
Le bureau était à trois pas, elle suivit cet homme de l'œil: il ne lut
pas l'adresse où une écriture, un peu différente de celle qu'elle avait
d'ordinaire, avait écrit:
_À M. Pierre Lafond._
Poste restante.
Darney.
C'était le nom d'un domestique de Leuwen et l'adresse indiquée par lui
avec toute la modestie et le manque d'espoir convenables.
Rien ne saurait exprimer la surprise de Lucien et presque sa terreur
quand, le lendemain, étant allé, comme par manière d'acquit, jusqu'à un
quart de lieue de Darney avec son domestique Lafond, il vit celui-ci à
son retour tirer une lettre de sa poche.
Il tomba de son cheval plutôt qu'il n'en descendit, et s'enfonça sans
l'ouvrir dans un petit bois voisin. Quand il se fut assuré qu'un taillis
de châtaigniers, au centre duquel il se trouvait, le cachait bien de tous
les côtés, il s'assit et se plaça bien à son aise, comme un homme qui
s'apprête à recevoir un coup de hache qui doit le dépêcher dans l'autre
monde, et qui veut le savourer. Il fut effrayé de la sévérité du langage
et du ton de persuasion profonde avec lesquels elle l'exhortait à ne plus
parler de sentiments de cette nature, tout en lui intimant l'ordre, au
nom de l'honneur, au nom de ce que les honnêtes gens réputent le plus
sacré dans leurs relations réciproques, d'abandonner les idées singulières
avec lesquelles il avait voulu sans doute sonder son cœur.
«--C'est un congé bien en règle, s'écria-t-il après avoir relu cette
lettre terrible au moins cinq ou six fois. Je ne suis guère en état de
faire une réponse quelconque, cependant le courrier de Paris passe
demain matin à Darney et si ma lettre n'est pas ce soir à la poste, Mme
de Chasteller ne la lira que dans quatre jours.»
Cette raison le décida. Là, au milieu du bois, avec un crayon qu'il
trouva par hasard et en appuyant sur le liant du shako la troisième page
de la lettre qui était restée en blanc, il fabriqua une réponse avec la
même sagacité qui dirigeait toutes ses pensées depuis une heure. Il la
jugea fort mauvaise. Elle lui déplaisait surtout, parce qu'elle
n'indiquait aucune espérance, aucun moyen de retour à l'attaque--tant il
y a toujours du fat dans le cœur d'un enfant de Paris! Il revint sur la
route pour envoyer son domestique à Darney chercher un cahier de papier
et ce qu'il faut pour écrire. Il écrivit sa réponse, et après qu'il eut
envoyé Lafond la porter au bureau de la poste, il fut deux ou trois fois
sur le point de galoper après lui pour la reprendre, tant elle lui
semblait maladroite et peu propre à assurer le succès. Il passa la nuit à
composer une troisième lettre qui, mise au net convenablement et écrite
en caractères lisibles, se trouva avoir atteint la formidable longueur
de sept pages. Par bonheur pour lui, le courrier de Paris avait passé
quand cette seconde lettre arriva à Darney, et Mme de Chasteller ne
reçut que la première. Sa simplicité, presque enfantine, le dévouement
parlait, simple, sans effort, sans espoir, qu'elle respirait, firent un
contraste charmant à ses yeux avec la prétendue fatuité de l'élégant
sous-lieutenant. Elle s'était repentie bien souvent d'avoir écrit; la
réponse qu'elle pouvait recevoir lui inspirait une sorte de terreur.
Toutes ses craintes se trouvaient démenties de la manière la plus aimable.
[Footnote 1: Le mot est rayé dans le manuscrit.]
[Footnote 2: Mot illisible.]
[Footnote 3: Mme de Chasteller.]
* * *
La seule chose adroite que Lucien avait mise dans sa lettre était de
supplier pour une réponse.
«--Accordez-moi mon pardon, madame, et je vous jure un silence éternel.»
«--Dois-je faire cette réponse, se disait Mme de Chasteller; ne serait-ce
pas commencer une correspondance? Résister toujours au bonheur qui se
présente, même le plus innocent, quel supplice! Quel vie triste! Ne
suis-je déjà pas assez ennuyée par deux années de bouderie contre Paris?»
Cette réponse, si méditée, partit enfin; c'étaient des conseils sages
donnés sous le nom de l'amitié. On l'exhortait à se garantir ou à se
guérir d'une velléité que l'on ne croyait tout au plus qu'une fantaisie
sans conséquence. Le ton de la lettre n'était pas tragique; Mme de
Chasteller avait même voulu prendre celui d'une correspondance ordinaire,
et sortir tout à fait des grandes phrases de la vertu outragée. Cette
lettre était à peine à la poste, qu'elle reçut celle de sept pages
écrites par Lucien avec tant de sens. Elle fut outrée de colère, et se
repentit amèrement du ton de bonté qu'elle avait pris. Elle écrivit
aussitôt quatre lignes pour prier M. Leuwen de ne pas continuer une
correspondance sans objet; dans le cas contraire elle serait forcée de
renvoyer les lettres sans les ouvrir. Forte de cette belle résolution,
elle demanda ses chevaux et voulut se débarrasser de quelques visites.
Elle débuta par les Serpierre; il lui sembla recevoir comme un coup dans
la poitrine, près du cœur, en trouvant Lucien comme établi dans le salon
de ces dames, et jouant avec les demoiselles en présence du père et de
la mère, comme s'il eut été un véritable enfant.
«--Eh bien! la présence de Mme de Chasteller vous déconcerte? Est-ce
qu'elle vous intimide? Vous n'êtes plus bon enfant! lui dit après un
moment Mlle Théodelinde.
«--Eh bien, oui! puisqu'il faut que je l'avoue,» répondit Lucien.
Mme de Chasteller ne put se défendre de prendre la parole; le ton général
de cette famille l'entraîna à son insu: elle parla sans s'affecter.
Lucien put répondre pour la seconde fois de sa vie; les idées lui vinrent
en foule en s'adressant à Mme de Chasteller, et il sut les exprimer. La
gaieté gagna si bien tout le monde et l'on se trouva si bien ensemble,
que Mlle Théodelinde, songeant à la grande calèche de M. Leuwen, de
laquelle on se servait sans façon, alla parler bas à sa mère.
«--Allons au _Chasseur Vert!_» dit-elle tout haut.
Cette idée fut approuvée par tous. On alla à un joli café, établi à une
lieue et demie de la ville, au milieu des grands arbres de la foret de
Burviller. Ces sortes de cafés dans les bois, où l'on trouve
ordinairement le soir de la musique, sont d'un usage allemand qui
heureusement commence à pénétrer dans plusieurs villes de l'Est de la
France.
La gaieté douce et la bonhomie de la conversation furent extrêmes.
Pour la première fois, pendant un aussi long temps, Lucien osait parler
devant Mme de Chasteller; elle-même, à plusieurs reprises, ne put se
défendre de sourire en le regardant et ensuite de lui donner le
bras. Il était parfaitement heureux.
Il dit à Mme de Chasteller, comme entraîné par un mouvement involontaire:
«--Mais, madame, pouvez-vous douter de la sincérité et de la pureté du
sentiment qui m'anime? ne voyez-vous pas que je vous aime de toute mon
âme? Depuis le jour de mon arrivée, lorsque mon cheval tomba sous vos
fenêtres, je n'ai pensé qu'à vous, et bien malgré moi, car vous ne m'avez
pas gâté par vos bontés. Je puis vous jurer, quoique cela soit bien
enfant et peut-être ridicule à vos yeux, que les moments les plus doux
de ma vie sont, ceux que je passe sous vos fenêtres, quelquefois, le
soir.»
Mme de Chasteller, qui lui donnait le bras, le laissait dire et
s'appuyait presque sur lui; elle le regardait avec des yeux attentifs, si
ce n'est attendris.
Lucien le lui reprocha presque.
«--Quand nous serons de retour à Nancy, quand les vanités de la vie nous
auront saisis de nouveau, vous ne verrez en moi qu'un petit
sous-lieutenant. Vous serez sévère et j'ose dire méchante pour moi. Vous
n'avez pas beaucoup à faire pour me rendre malheureux: la seule peur de
vous avoir déplu suffit pour m'ôter toute tranquillité.»
Ce mot fut dit avec une vérité et une simplicité si touchantes, que Mme
de Chasteller répondit aussitôt.
«--Ne croyez pas la lettre que vous recevrez de moi.»
S'il n'avait pas été dans une clairière du bois, à cent pas des
demoiselles de Serpierre qui pouvaient les voir, Lucien l'eût embrassée,
et, en vérité, elle l'eût laissé faire.
Tel est le danger de la musique et des grands bois.
«--Permettez-moi de vous voir demain chez vous.
«--Grand Dieu! répondit-elle avec terreur.
«--De grâce!
«--Eh bien! je vous recevrai demain.»
À peine fut-elle rendue à la solitude et au raisonnement, qu'elle eut
des remords effroyables de la visite qu'elle venait de permettre. Elle
eut recours à une demoiselle Bérard, bourgeoise que nous avons rencontrée,
fourrée parmi les grandes dames, dans la chapelle des Pénitents. C'était
une fort petite personne, sèche, de quarante-cinq à cinquante ans, au
nez pointu, au regard faux, et toujours mise avec beaucoup de soin,
coutume qu'elle avait rapportée d'Angleterre où elle avait été vingt
ans dame de compagnie de milady Reatown, riche pairesse catholique.
* * *
Le pauvre sous-lieutenant était loin de prévoir l'étrange société qu'on
lui préparait. Il avait pensé, avec beaucoup de finesse, qu'il ne
devait se présenter chez Mme de Chasteller qu'a près avoir demandé M. le
marquis de Pointcarré, et, pour être sûr de ne pas trouver le vieux
marquis, il attendit qu'il quittât son hôtel vers les trois heures, pour
se rendre au club Henri V.
À peine le vit-il passer sur la Place d'armes, que son cœur commença
à battre avec force. Il vint frapper à la porte de l'hôtel; il était
tellement déconcerté qu'il parla avec respect à la vieille portière
paralytique, et put à peine trouver assez de voix pour s'en faire
entendre. En montant au premier étage, ce fut avec une sorte de terreur
qu'il regarda le grand escalier en pierre grise, avec sa rampe de fer
à dessins vernissés en noir et dorés dans les endroits qui représentaient
des fleurs. Il arriva à la porte de l'appartement et, en étendant la main
vers la sonnette de laiton anglais, il désira presque qu'on lui annonçât
qu'elle était sortie. De sa vie il n'avait été à ce point dominé par la
peur. Il sonna. Le bruit lui lit mal; on ouvrit enfin.
Un domestique alla l'annoncer, en le priant d'attendre dans le second
salon, où il trouva Mlle Bérard. Il remarqua qu'elle n'était, pas en
visite, mais établie comme pour rester. Cette vision acheva de le
déconcerter; il salua profondément et alla à l'autre extrémité du salon
regarder attentivement une gravure.
Mme de Chasteller parut après quelques minutes. Son teint était animé,
sa contenance agitée; elle alla prendre place sur un canapé, tout près
de Mlle Bérard, et engagea Leuwen à s'asseoir. Jamais homme ne trouva
moins de facilité à prendre place et à parcourir les formules ordinaires
de politesse. Pendant qu'il prononçait peu nettement des paroles assez
vulgaires, Mme de Chasteller était devenue excessivement pâle. Sur quoi
Mlle Bérard mit ses lunettes pour les considérer. Lucien promenait des
yeux incertains de la charmante figure de Mme de Chasteller à ce petit
visage jaune et luisant, dont le nez pointu surchargé de lunettes d'or
était tourné vers lui. Même dans les moments les plus désagréables, telle
qu'était cette première entrevue de deux êtres, de deux amants, le
lendemain du jour où ils s'étaient presque avoué qu'ils s'aimaient, il
y avait au fond des traits de Mme de Chasteller une expression de bonheur
si simple et si noble, qu'elle fit un peu oublier à Lucien Mlle Bérard.
Il goûtait avec délices le vif plaisir de découvrir une nouvelle
perfection dans la femme qu'il aimait. Ce sentiment rendit un peu de vie
à son cœur. Il restait toujours une grande difficulté à vaincre: que
dire? Et il fallait parler, le silence en se prolongeant devenait une
imprudence en présence de cette dévote si méchante.
«--Il fait un temps magnifique, madame, dit-il enfin--la respiration lui
manqua après cette terrible phrase... Vous avez là une magnifique gravure
de Morghen.
«--Mon père l'aime beaucoup, monsieur. Il l'a rapportée de Paris à son
dernier voyage.» Et ses yeux troublés cherchaient à ne pas voir ceux de
Lucien.
Le comique de cette entrevue et ce qui la rendait humiliante pour
l'intime conscience de Lucien, c'est qu'il avait employé une nuit sans
sommeil à préparer une douzaine de phrases charmantes, touchantes,
peignant admirablement et avec esprit l'état de son cœur. Il avait
surtout songé à donner à l'expression de la simplicité et de la grâce,
et à éviter avec soin ce qui aurait pu impliquer le moindre rayon
d'espérance.
Il lui vint enfin une pauvre idée.
«--Je serais bien heureux, madame, si je puis parvenir à être un bon
officier de cavalerie, car il paraît que le ciel ne m'a pas destiné à
être un orateur éloquent dans la Chambre des députés.»
Il vit que Mlle Bérard ouvrait ses petits yeux autant qu'il est possible.
«Bien, se dit-il, elle croit que je parle politique et songe à faire
son rapport.»
«--Je ne saurais plaider à la Chambre les causes dont je serais plus
profondément pénétré. Loin de la tribune, je serais tourmenté par la
vivacité des sentiments qui enflammeraient mon âme, mais en ouvrant
la bouche devant ce juge suprême et sévère auquel je tremblerais de
déplaire, je ne pourrais que lui dire:
«Voyez mon trouble, vous remplissez tellement tout mon cœur qu'il ne
lui reste même pas la force de se représenter lui-même à vos yeux.»
Mme de Chasteller avait écouté d'abord avec plaisir, mais, vers la
fin de ce discours, elle eut peur de Mlle Bérard; les phrases de Lucien
lui semblèrent beaucoup trop transparentes. Elle se hâta de
l'interrompre:
«--Avez-vous, en effet, monsieur, quelque espérance de vous faire élire
à la Chambre des députés?»
Lucien cherchait à répondre avec modestie sur ses espérances, lorsqu'une
idée lui vint: «Voilà donc l'entrevue que j'avais considérée comme le
bonheur suprême!» Cette idée le glaça. Il ajouta quelques phrases dont
la platitude lui fit pitié. Tout à coup il se leva et se hâta de sortir.
À peine arrivé dans la rue, il se retrouva bien étonné et comme stupide.