à lui plaire. M. d'Antin y réussissait quelquefois. Tout en lui rendant
justice, Mme de Chasteller fut impatientée de ce qu'au lieu de lui
adresser la parole, Lucien se bornait à sourire des mots aimables de M.
d'Antin. Pour comble de déplaisance, il la regardait avec des yeux dont
l'expression était exagérée, et pouvait être remarquée. Notre pauvre
héros était trop profondément occupé, et de ses remords d'aimer, et de
l'impossibilité de trouver un mot aimable à dire, pour surveiller ses
yeux. Depuis qu'il avait quitté Paris, il n'avait rien vu, au moral, que
de contourné, de sec et de désagréable pour lui. Je ménage les termes:
la platitude des désirs, les prétentions puériles, et, plus que tout,
la gauche hypocrisie de la province, allaient jusqu'à produire le dégoût
chez cet être accoutumé à toute l'élégance des vices de Paris. Au lieu
de cette disposition satirique et malheureuse, depuis une heure Lucien
n'avait pas assez d'yeux pour voir, pas assez d'âme pour admirer. Les
remords d'aimer étaient battus en brèche et détruits avec une rapidité
délicieuse. Sa vanité de jeune homme l'avertissait bien, de temps à autre,
que le silence continu dans lequel il se renfermait avec délice, n'était
pas fait pour augmenter sa réputation d'homme aimable. Mais il était si
étonné, si transporté, qu'il n'avait pas le courage de donner une
audience sérieuse au soin de sa gloire. Par un charmant contraste avec
tout ce qui offensait ses yeux depuis si longtemps, il voyait, à six pas
de lui, une femme adorable par une beauté céleste; mais cette beauté
était presque son moindre charme. Au lieu de cette politesse empressée,
incommode, empreinte de fausseté, puante de mensonge, qui faisait la
gloire de la maison de Serpierre; au lieu de cette fureur de faire de
l'esprit à tout propos de Mme de Puy-Laurens, Mme de Chasteller était
simple et froide, mais de cette simplicité qui charme parce qu'elle
daigne ne pas cacher une âme faite pour les émotions les plus nobles;
mais de cette froideur voisine des flammes, qui semble prête à se changer
en bienveillance et même en transports, si vous savez les inspirer.
Mme de Chasteller s'était éloignée pour faire un tour dans la salle. M.
de Blancet avait repris son poste et lui donnait le bras d'un air
entrepris; on voyait qu'il songeait au bonheur de lui donner le bras
comme son mari. Le hasard amena Mme de Chasteller du côté où se trouvait
Lucien. En le retrouvant sous ses yeux, elle eut un mouvement
d'impatience contre elle-même. Quoi! elle s'était donné la peine de
regarder si souvent un être aussi vulgaire, et dont le sublime mérite
consistait, comme celui des héros de l'Arioste, à être un bon homme de
cheval! Elle lui adressa la parole, et chercha à l'émoustiller, à le
faire parler. Au mot que lui adressa Mme de Chasteller, Lucien devint
un autre homme. Par le noble regard qui daignait s'arrêter sur lui, il
se crut affranchi de tous les lieux communs qui l'ennuyaient à dire,
qu'il disait mal, et qui, à Nancy, font encore l'élément essentiel de
la conversation entre gens qui se voient pour la huitième ou dixième
fois. Tout à coup, il osa parler, et beaucoup. Il parlait de tout ce qui
pouvait intéresser ou amuser la jolie femme qui, tout en donnant le bras
à son grand cousin, daignait l'écouter avec des yeux étonnés. Sans perdre
rien de sa douceur et de son accent respectueux, la voix de Lucien
s'éclaircit et prit de l'éclat. Les idées nettes et plaisantes ne lui
manquèrent pas plus que les paroles vives et pittoresques pour les
peindre. Dans la simplicité noble du ton qu'il osa prendre spontanément
avec Mme de Chasteller, il sut faire apparaître, sans se permettre
assurément rien qui pût choquer la délicatesse la plus scrupuleuse, cette
nuance de familiarité délicate qui convient à deux âmes de même portée,
lorsqu'elles se rencontrent et se reconnaissent au milieu des masques
de cet ignoble bal masqué qu'on appelle le monde. Ainsi des anges se
parleraient qui, partis du ciel pour quelque mission, se rencontreraient,
par hasard, ici-bas. Cette simplicité noble, n'est pas, il est vrai, sans
quelque rapport avec la simplicité de langage autorisée par une ancienne
connaissance, mais, comme correctif, chaque mot semble dire:
«Pardonnez-moi pour un moment; dès qu'il vous plaira reprendre le masque,
nous redeviendrons complètement étrangers l'un à l'autre, ainsi qu'il
convient. Ne craignez de ma part, pour demain, aucune prétention à la
connaissance, et daignez vous amuser un instant sans tirer à
conséquence!»
Les femmes sont un peu effrayées de l'ensemble de ce genre de
conversation; mais, en détail, elles ne savent où l'arrêter. Car, à
chaque instant, l'homme qui a l'air si heureux de leur parler, semble
dire:
«Une âme de notre portée doit négliger les considérations qui ne sont
laites que pour le vulgaire, et sans doute vous pensez avec moi que.....»
Mais, au milieu de cette brillante faconde, il faut rendre justice à
l'inexpérience de Lucien. Ce n'était point par un effort de génie qu'il
s'était élevé tout à coup à ce ton si convenable pour son ambition; il
pensait tout ce que ce ton semblait dire; et ainsi, par une cause peu
honorable pour son habileté, sa façon de dire était parfaite. C'était
l'illusion d'un cœur naïf. Il y avait toujours chez lui une certaine
horreur instinctive pour les choses basses qui s'élevaient, comme un
mur d'airain, entre l'expérience et lui. Il détournait les yeux de tout
ce qui lui semblait trop laid, et il se trouvait, à vingt-trois ans,
d'une naïveté qu'un jeune Parisien de bonne maison trouve déjà bien
humiliante à seize, à sa dernière année de collège. C'était par un pur
hasard qu'il avait pris le ton d'un homme habile. Certainement, il
n'était pas expert dans l'art de disposer d'un cœur de femme et de faire
naître des sensations. Ce ton si singulier, si attrayant, si dangereux,
n'était que choquant et à peu près inintelligible pour M. de Blancet,
qui, toutefois, tenait à mêler son mot dans la conversation. Lucien
s'était emparé d'autorité de toute l'attention de Mme de Chasteller.
Quelque effrayée qu'elle fût, elle ne pouvait se défendre d'approuver
beaucoup les idées de Lucien, et quelquefois répondait presque sur le
même ton; mais sans cesser précisément d'écouter avec plaisir, elle finit
par tomber dans un étonnement profond. Elle se disait, pour justifier
ses sourires un peu approbateurs:
«--Il parle de tout ce qui se passe au bal, et jamais de lui.»
Mais, dans le fait, dans la manière dont Lucien osait l'entretenir de
toutes ces choses si indifférentes, c'était usurper un rang qui n'était
pas peu de chose auprès d'une femme de l'âge de Mme de Chasteller, et
surtout accoutumée à autant de retenue: ce rang était unique, rien de
moins. D'abord, Mme de Chasteller fut étonnée et amusée du changement
dont elle était témoin; mais bientôt elle ne sourit plus, elle eut
peur à son tour.
«--De quelle façon de parler il ose se servir avec moi! Et je n'en suis
pas choquée, je ne me sens pas offensée!... Grand Dieu! Ce n'est point
un jeune homme simple et bon! Que j'étais sotte de le penser. J'ai
affaire ici à un de ces hommes adroits, aimables et profondément
dissimulés que l'on voit dans les romans. Ils savent plaire, mais
précisément parce qu'ils sont incapables d'aimer. M. Leuwen est là,
devant moi, heureux et gai, occupé à me réciter un rôle aimable, sans
doute; mais il est heureux uniquement parce qu'il sent qu'il parle
bien... Apparemment qu'il avait résolu de débuter par une heure de
ravissement profond et allant jusqu'à l'air stupide. Mais je saurai
bien rompre toute relation avec cet homme dangereux, si habile comédien!»
Et, tout en faisant cette belle réflexion, tout en formant cette
magnifique résolution, son cœur était déjà occupé de lui. Elle l'aimait
déjà! On peut attribuer à ce moment la naissance d'un sentiment de
distinction et de faveur pour Lucien.
Tout à coup elle se repentit vivement d'être restée si longtemps à causer
avec lui, assise sur une chaise, éloignée de toutes les femmes, et
n'ayant pour tout chaperon que le bon M. de Blancet, qui pouvait fort
bien ne rien comprendre à tout ce qu'il entendait. Pour sortir de cette
position embarrassante, elle accepta une contredanse que Lucien la pria
de danser avec lui. Après la contredanse et pendant la valse qui suivit,
Mme d'Hocquincourt appela Mme de Chasteller à une place à coté d'elle, où
il y avait de l'air et où l'on était un peu à l'abri de l'extrême chaleur
qui commençait à s'emparer de la salle de bal. Lucien, fort lié avec Mme
d'Hocquincourt, ne quitta pas ces dames. Là, Mme de Chasteller put se
convaincre qu'il était à la mode ce soir-là.
«--Et, en vérité, on a raison, se disait-elle; car, indépendamment de ce
joli uniforme qu'il porte si bien, il est source de joie et de gaieté
pour tout ce qui l'environne.»
On se prépara à passer dans une tente voisine, où le souper était
préparé. Lucien arrangea les choses de façon à ce qu'il pût offrir le
bras à Mme de Chasteller. Il semblait à celle-ci être séparée par des
journées entières de l'état où se trouvait son âme au commencement de la
soirée. Elle avait oublié jusqu'au souvenir de l'ennui qui éteignait sa
voix après la première heure passée au bal.
Il était minuit; le souper était préparé dans une charmante salle, formée
par des murs de charmille de douze ou quinze pieds de hauteur. Pour
mettre le souper à l'abri de la rosée du soir, s'il en survenait, ces
murs de verdure supportaient une tente à larges bandes rouges et
blanches. C'étaient les couleurs de la personne exilée dont on célébrait
la fête. Au travers des murs de charmille, on apercevait, çà et là, par
les trouées du feuillage, une belle lune éclairant un paysage étendu et
tranquille. Cette nature ravissante était d'accord avec les nouveaux
sentiments qui cherchaient à s'emparer du cœur de Mme de Chasteller, et
contribuait puissamment à éloigner et à affaiblir les objections de la
raison. Lucien avait pris son poste; non pas précisément à côté de Mme
de Chasteller: il fallait avoir des ménagements pour les anciens amis
de sa nouvelle connaissance. Un regard plus amical qu'il n'eût osé
l'espérer, lui avait appris cette nécessité; mais il se plaça de façon
à pouvoir fort bien la voir et l'entendre. Il ent l'idée d'exprimer ses
sentiments réels par des mots qu'il adresserait, en apparence, aux dames
assises auprès de lui. Pour cela il fallait beaucoup parler, et il y
réussit, sans trop dire d'extravagances. Il domina bien tôt la
conversation; bientôt, tout en amusant les dames assises auprès de Mme
de Chasteller, il osa faire entendre de loin des choses qui pouvaient
avoir une application fort tendre, ce qu'il n'aurait jamais pensé pouvoir
tenter de sitôt. Il est sûr que Mme de Chasteller pouvait fort bien
feindre de ne pas comprendre ces mots indirects. Il parvint à amuser même
les hommes placés près de ces dames, et qui ne regardaient pas encore
ses succès avec le sérieux de l'envie.
Tout le monde parlait et riait fort souvent du côté de la table où Mme
de Chasteller était assise. Les personnes placées aux autres parties de
la salle firent silence, pour tâcher de prendre pari à ce qui amusait
si fort les voisines de Mme de Chasteller. Celle-ci était très occupée,
et de ce qu'elle entendait, ce qui la faisait rire quelquefois, et de
ses réflexions fort sérieuses, qui formaient un étrange contraste avec
le ton si gai de cette soirée.
«--C'est donc là cet homme timide et que je croyais sans idées? Quel
être effrayant!»
C'était la première fois, peut-être, de sa vie, que Lucien avait de
l'esprit et du plus brillant. Vers la fin du souper, il vit que le
succès passait ses espérances. Il était heureux, extrêmement animé, et
pourtant, par miracle, il ne dit rien d'inconvenant. Là, cependant, parmi
ces fiers Lorrains, il se trouvait en présence de trois ou quatre
préjugés féroces, dont nous n'avons, à Paris, que la pale copie: Henri V,
la noblesse, la duperie et la sottise, et presque le crime de l'humanité
envers le petit peuple. Aucune de ces grandes vérités, fondement du
_credo_ du faubourg Saint-Germain, et qui ne se laissent pas offenser
impunément, ne reçut la plus petite égratignure de la gaieté de Lucien.
C'est que son âme noble avait, au fond, un respect infini pour la
situation malheureuse de tous ces pauvres jeunes gens qui l'entouraient.
Ils s'étaient privés, quatre ans auparavant, par fidélité à leurs
croyances politiques et aux sentiments de toute leur vie, d'une petite
part au budget, utile, si ce n'est nécessaire, à leur subsistance. Ils
avaient perdu bien plus encore: l'unique occupation au monde qui pût
les sauver de l'ennui et par laquelle ils ne crussent pas déroger.
Les femmes jugèrent que Lucien était _parfaitement bien._ Ce fut Mme de
Commercy qui prononça le mot sacramentel dans la partie de la salle qui
était réservée à la plus haute noblesse. Car il y avait une réunion de
sept à huit dames méprisant toute cette société qui, à son tour,
méprisait tout le reste de la ville, à peu près comme la garde impériale
de Napoléon eût fait peur, en cas de révolte, à cette armée de 1810,
qui faisait peur à toute l'Europe.
Au mot si décisif de Mme de Commercy, la jeunesse dorée de Nancy se
révolta presque. Ces messieurs, qui savaient être élégants et se bien
placer sur la porte d'un café, se taisaient ordinairement au bal, et ne
savaient montrer que le mérite de danseurs infatigables et vigoureux.
Lorsqu'ils virent que Lucien parlait beaucoup, contre son ordinaire, et
que, de plus, il était écouté, ils commencèrent à dire qu'il ôtait fort
déplaisant et fort bruyant; que cette amabilité criarde pouvait être à
la mode parmi les bourgeois de Paris et dans les arrière-boutiques de
la rue Saint-Honoré, mais ne prendrait jamais dans la bonne société de
Nancy. Pendant cette déclaration de ces messieurs, les mots plaisants
de Lucien prenaient fort bien, et leur donnaient un démenti. Ils furent
réduits à répéter entre eux, d'un air tristement satisfait:
«--Après tout, ce n'est qu'un bourgeois, né on ne sait où, et qui ne peut
jouir que de la noblesse personnelle que lui confère son épaulette de
sous-lieutenant.»
Ces mots de nos officiers lorrains démissionnaires résument la grande
dispute qui attriste le dix-neuvième siècle: c'est la colère du rang
contre le mérite.
Mais aucune des dames ne songeait à ces idées tristes. Elles échappaient
complètement, en ce moment, à la triste civilisation qui pèse sur les
cerveaux mâles de la province. Le souper finissait, tout brillant de
vin de Champagne; il avait porté plus de gaieté et de liberté sans
conséquence dans les manières de tous. Pour notre héros, il était exalté
par les choses assez tendres que, sous le masque de la gaieté, il avait
osé adresser de loin à la dame de ses pensées. C'était la première fois
de sa vie que le succès le jetait dans une telle ivresse. En revenant
dans la salle de bal, Mme de Chasteller dansa une valse avec M. de
Blancet, auquel Lucien succéda, suivant l'usage allemand, après quelques
tours. Tout en dansant, et avec une adresse sans adresse, fille du hasard
et de la passion, il sut reprendre la conversation sur un ton fort
respectueux, mais qui était cependant, sous plus d'un rapport, celui
d'une ancienne connaissance. Profitant d'un grand cotillon que ni lui,
ni Mme de Chasteller ne voulurent danser, il put lui dire en riant et
sans trop faire tache sur le ton général de l'entretien:
«--Pour me rapprocher de ces beaux yeux, je me suis lié avec le docteur
Dupoirier!»
Les traits forts pâles en ce moment de Mme de Chasteller, ses yeux
étonnés, exprimaient une surprise profonde et presque de la terreur. Au
nom de Dupoirier, elle répondit à mi-voix et comme hors d'état de
prononcer complètement les mots:
«--C'est un homme bien dangereux!»
Lucien fut ivre de joie: on ne se fâchait donc pas des motifs qu'il
donnait à sa conduite à Nancy! Mais oserait-il croire ce qu'il semblait
voir? Il y eut un silence expressif de deux ou trois secondes; les yeux
de Lucien étaient fixés sur ceux de Mme de Chasteller. Après quoi il
osa répondre:
«--Il est adorable à mes yeux; sans lui je ne serais pas ici...
D'ailleurs, j'ai un affreux soupçon...» ajouta sa naïveté imprudente.
«--Lequel? et quoi donc?» dit Mme de Chasteller.
Elle sentit aussitôt qu'une réplique aussi directe, aussi vive de sa
part, était une haute inconvenance; mais elle avait parlé avant de
réfléchir. Elle rougit profondément. Lucien fut troublé en remarquant
que la rougeur s'étendait jusqu'aux épaules. Mais il se trouva qu'il ne
pouvait répondre à cette question si simple.
«--Quelle idée va-t-elle prendre de moi?» se dit-il.
À l'instant sa figure changea d'expression; il pâlit, comme s'il eut
éprouvé une attaque de quelque mal vif et soudain. Ses traits
trahissaient l'affreuse douleur que lui causait le souvenir de M. de
Busant de Sicile, qui, après plusieurs heures d'oubli, se présentait
à sa mémoire.
Quoi! ce qu'il obtenait n'était donc qu'une faveur banale, tout acquise
à l'uniforme, par quelque personne qu'il fût porté. La soif qu'il avait
d'arriver à la vérité et l'impossibilité de trouver des termes
présentables pour exprimer une idée si offensante, le jetaient dans le
dernier embarras.
«--Un mot peut me perdre à jamais,» se dit-il.
L'émotion imprévue qui semblait le glacer, passa en un instant à Mme de
Chasteller. Elle pâlit de la peine si cruelle, et sans doute à elle
relative, qui se manifestait subitement dans la physionomie si ouverte et
si jeune de Lucien; ses traits étaient comme flétris; ses yeux, si
brillants naguère, semblaient ternis et ne plus voir.
Il y eut entre eux un échange de deux ou trois mots insignifiants.
«--Mais qu'est-ce donc? dit Mme de Chasteller.
«--Je ne sais, répondit machinalement Lucien.
«--Mais, comment, monsieur, vous ne savez pas?
«--Non, madame!... Mon respect pour vous...»
Le lecteur pourra-t-il croire que Mme de Chasteller, de plus en plus
émue, eut l'affreuse imprudence d'ajouter:
«--Ce soupçon aurait-il quelque rapport à moi?
«--Est-ce que je m'y serais arrêté un centième de seconde, reprit Lucien
avec tout le feu du premier malheur vivement senti; est-ce que je m'y
serais arrêté, s'il n'était relatif à vous, à vous uniquement au monde?
À qui puis-je penser si ce n'est à vous? Et ce soupçon ne me perce-t-il
pas le cœur vingt fois le jour depuis que je suis à Nancy?»
Il ne manquait, à l'intérêt naissant de Mme de Chasteller, que de voir
son honneur soupçonné. Elle n'eut pas même idée de masquer son étonnement
du ton que Lucien avait pris dans sa réponse. Le feu avec lequel il
venait de lui parler, l'évidence de l'extrême sincérité dans les propos
de ce jeune homme, la firent passer d'une pâleur mortelle à une rougeur
imprudente; ses yeux mêmes rougirent. Mais, oserais-je bien le dire, en
ce siècle gourmé et qui semble avoir contracté mariage avec l'hypocrisie,
ce fut d'abord de bonheur que rougit Mme de Chasteller, et non à cause
des conjectures que pouvaient former les danseurs qui, en suivant les
diverses figures du cotillon, passaient sans cesse devant eux. Elle
pouvait choisir de répondre ou de ne pas répondre à cet amour; mais
combien il était sincère! avec quel dévouement elle était aimée!
«--Peut-être même, probablement même, se dit-elle, ce transport ne
durera-il pas! Mais comme il est vrai, comme il est exempt d'exagération
et d'emphase! C'est sans doute là la vraie passion; c'est sans doute
ainsi qu'il est doux d'être aimée. Mais être soupçonnée par lui et au
point que son amour en soit arrêté! L'imputation est donc infâme?»
Elle restait pensive, la tête appuyée sur son éventail. De temps en
temps, son regard se dirigeait vers Lucien, qui était immobile, pale
comme un spectre, tout à fait tourné vers elle. Ses yeux étaient d'une
indiscrétion qui l'eût fait frémir, si elle y eut pensé.
Une incertitude bien autrement inquiétante était venue agiter son cœur,
au commencement de la soirée, quand il ne parlait pas.
«--Ce n'était donc pas faute d'idées, comme j'avais la simplicité de le
penser; c'était peut-être le soupçon, cet affreux soupçon qui l'arrêtait
dans son estime pour moi... Et le soupçon de quoi?... Quelle calomnie
peut être assez noire pour produire un tel effet chez un être si jeune
et si bon?»
Mme de Chasteller était tellement agitée que sans songer à ce qu'elle
osait dire, et entraînée à son insu par le ton de gaieté que la
conversation avait pris au souper, cette étrange question arriva aux
oreilles de Lucien:
«--Mais quoi? vous ne trouviez que des mots... peu significatifs à me
dire au commencement de la soirée! était-ce un sentiment de politesse
exagérée? était-ce la retenue si naturelle quand on se connaît si peu?
(Ici la voix baissa malgré elle.) Ou était-ce l'effet de ce soupçon?»
dit-elle enfin.
Et sa voix, pour ces deux derniers mots, reprit subitement un timbre
contenu, mais fort marqué.
«--C'était l'effet d'une extrême timidité: je n'ai point d'expérience
de la vie. Je n'avais jamais aimé; vos yeux, vus de si près,
m'effrayaient; je ne vous avais vue jusqu'ici qu'à une grande distance!»
Ce mot fut dit avec un accent si vrai, avec une intimité si tendre, il
montrait tant d'amour, qu'avant qu'elle y songeât les yeux de Mme de
Chasteller, ces yeux dont l'expression était profonde et vraie, avaient
répondu: «J'aime comme vous!»
Elle revint comme d'une extase et, après une demi-seconde, elle se hâta
de détourner ses yeux; mais ceux de Lucien avaient recueilli en plein ce
regard décisif. Il devint rouge à en être ridicule. Il n'osait presque
pas croire à tout son bonheur. Mme de Chasteller, de son côté, sentait
que ses joues se couvraient d'une ardeur brûlante.
«--Grand Dieu! je me compromets d'une manière affreuse; tous les regards
doivent être dirigés sur cet étranger, auquel je parle depuis si
longtemps et avec un tel air d'intérêt!»
Elle appela M. de Blancet, qui dansait le cotillon.
«--Conduisez-moi jusqu'à la terrasse du jardin; je lutte depuis cinq
minutes contre un accès de chaleur qui me suffoque... J'ai pris un
demi-verre de champagne, et je crois en vérité que je me suis enivrée!...»
Mais ce qu'il y eut de terrible pour Mme de Chasteller, c'est qu'au lieu
de prendre le ton de l'intérêt, M. le vicomte de Blancet ricanait en
écoutant ces mensonges. Il était jaloux jusqu'à la folie de l'air
d'intimité, de plaisir, avec lequel on parlait à Lucien depuis si
longtemps. On lui avait dit au régiment qu'il ne fallait pas croire aux
indispositions des belles dames. Il avait offert son bras à Mme de
Chasteller et la conduisait hors de la salle de bal, lorsqu'une autre
idée, tout aussi lumineuse, vint s'emparer de son attention. Mme de
Chasteller marchait en s'appuyant sur son bras avec un abandon bien
étrange.
«--Ma belle cousine voudrait-elle, enfin, me faire entendre qu'elle me
paye de retour, ou, du moins, qu'elle a pour moi quelque sentiment
tendre?» se dit-il.
Mais dans la soirée, dont il passa en revue tous les petits événements,
rien n'avait semblé présager un aussi heureux événement. Était-il
imprévu ou Mme de Chasteller voulait-elle dissimuler avec lui? Il la
conduisit de l'autre côté du parterre de fleurs. Il trouva une table
de marbre, placée devant un grand banc de jardin à dossier et à
marchepied. Il eut quelque peine à y établir Mme de Chasteller qui
semblait presque hors d'état de se mouvoir. Pendant que le vicomte de
Blancet, au lieu de voir ce qui se passait autour de lui, discutait des
chimères, Mme de Chasteller était au désespoir.
«--Ma conduite est affreuse! se disait-elle. Je me suis compromise aux
yeux de toutes ces dames, et, en ce moment, je sers de texte aux
remarques les plus désobligeantes et les plus humiliantes. J'ai agi,
pendant je ne sais combien de temps, comme si personne ne m'eût regardée.
Ce public ne me passe rien!... Et M. Leuwen?»
Ce nom, prononcé mentalement, la fit frémir.
«_Et je me suis compromise aux yeux de M. Leuwen!_»
Ce fut là le véritable chagrin qui, à l'instant, fit oublier tous les
autres; il ne put être diminué par aucune des réflexions qui se
présentaient en foule sur ce qui venait de se passer. Bientôt un autre
soupçon vint augmenter son malheur.
«--Si M. Leuwen a tant d'assurance, c'est qu'il aura su que je passe
des heures entières, cachée par la persienne de ma fenêtre et attendant
son passage dans la rue!»