s'élançait en courant pour aller vider la querelle, et il eût,
volontiers, tué le portefaix. Son grand titre de gloire, ce qui le
plaçait à la tête des hommes énergiques et bien pensants de la province,
c'était d'avoir arrêté de sa main un des malheureux paysans, fusillés
sans savoir pourquoi, par ordre des Bourbons, à la suite d'une des
conspirations ou plutôt des émeutes qui éclatèrent sous leur règne.
Lucien n'apprit ce détail que beaucoup plus tard. Le parti du marquis
de Sanréal en avait honte pour lui, et lui-même, étonné de ce qu'il
avait fait, commençait à douter qu'un gentilhomme, grand propriétaire,
dût remplir l'office de gendarme, et, pire encore, choisir un malheureux
paysan au milieu d'une foule, pour le faire fusiller en quelque sorte
sans jugement et après une simple comparution devant une commission
militaire. Le marquis, en cela seulement semblable aux aimables marquis
de la Régence, était à peu près complètement ivre tous les jours, dès
midi ou une heure; or, il était deux heures quand il accosta M. de
Lanfort. Dans cette position, il parlait continuellement, et était le
héros de tout conte.
«--Celui-ci ne manque pas d'énergie et ne tendrait pas le cou à la hache
de 93, comme les d'Hocquincourt, ces moutons dévots,» se dit Lucien.
Le marquis de Sanréal tenait table ouverte soir et matin, et, en parlant
politique, ne descendait jamais des hauteurs de la plus emphatique
énergie. Il avait ses raisons pour cela; il savait par cœur une vingtaine
de phrases de M. de Chateaubriand, celle, entre autres, sur le bourreau
et les six autres personnes nécessaires pour gouverner le département.
Pour se soutenir à ce degré d'éloquence, il avait toujours, sur une
petite table d'acajou placée à côté de son fauteuil, une bouteille de
cognac, quelques lettres d'outre-Rhin, et un numéro de la _France_,
journal qui combat les abdications de Rambouillet, en 1830. Personne
n'entrait chez Sanréal sans boire à la santé du roi et de son héritier
légitime, Louis XIX.
«--Parbleu, monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers Lucien, peut-être
un jour ferons-nous le coup de fusil ensemble, si jamais les grands
légitimistes de Paris ont l'esprit de secouer le joug des avocats.»
Lucien répondit d'une façon qui eut le bonheur de plaire an marquis,
plus qu'à demi ivre, et, à partir de cette matinée, qui se termina par
du vin brûlé, dans le café _ultra_ de la ville, Sanréal s'accoutuma tout
à fait à Lucien. Mais cet héroïque marquis avait des inconvénients: il
n'entendait jamais nommer Louis-Philippe sans lancer d'une voix
singulière et glapissante, ce simple mot: _voleur._ C'était là son trait
d'esprit qui, à chaque fois, faisait rire à gorge déployée la plupart des
nobles dames de Nancy, et cela dix fois dans une soirée. Lucien fut
choqué de l'éternelle répétition et de l'éternelle gaieté.
C'est après avoir observé soixante ou cent fois l'effet électrique de
cette ingénieuse plaisanterie que Lucien se dit:
«--Je serais bien dupe de dire un mot de ce que je pense, à ces comédiens
de campagne; tout, chez eux, même le rire, est une affectation; jusque
dans les moments les plus gais, ils songent à 93.»
Cette observation fut décisive pour le succès de notre héros. Quelques
mots trop sincères avaient déjà nui à l'engouement dont il commençait à
être l'objet. Dès qu'il mentit à tout venant, comme chantait la cigale,
l'engouement reprit de plus belle; mais aussi, avec le naturel, le
plaisir s'envola. Par une triste compensation, avec la prudence, l'ennui
commença pour Lucien. À la vue de chacun des nobles amis de la comtesse
de Commercy, il savait d'avance ce qu'il fallait dire et les réponses
qui allaient suivre. Les plus aimables de ces messieurs n'avaient guère
que huit ou dix plaisanteries à leur usage, et l'on peut juger de leur
agrément par le mot du marquis de Sanréal qui passait pour l'un des plus
gais. Au reste, l'ennui est si douloureux, même en province, même aux
gens chargés de le distribuer le plus abondamment, que les vaniteux
gentilshommes de Nancy aimaient assez à parler à Lucien et à s'arrêter
dans la rue avec lui. Ce bourgeois, qui _pensait_ assez bien malgré
les millions de son père, faisait nouveauté.
D'ailleurs, Mme de Puy-Laurens avait déclaré qu'il avait beaucoup
d'esprit. Ce fut le premier succès de Lucien dans le fait, il était un
peu moins neuf qu'à son départ de Paris.
Parmi les personnes qui s'attachèrent à lui, celle qu'il distinguait le
plus était, sans comparaison, le colonel comte de Wassignies. C'était
un grand homme blond, jeune encore, quoique fort ridé, qui avait l'air
sage et non pas froid. Il avait été blessé en juillet 1830, et n'abusait
pas trop de cet immense avantage. Rentré à Nancy, il avait eu le
malheur d'inspirer une grande passion à la petite Mme de Villebelle,
remplie d'esprit appris, et avec des yeux fort beaux, mais où brillait
une ardeur désagréable et de mauvaise compagnie. Elle dominait M. de
Wassignies, le vexait, l'empêchait d'aller à Paris, pays que sa curiosité
brûlait de revoir, el surtout voulait qu'il fît de Lucien son ami intime.
M. de Wassignies venait chercher celui-ci chez lui. Il l'accablait de
questions auxquelles Lucien tâchait de répondre en Normand, pour s'amuser
un peu, pendant ces visites si longues; car le temps semble ne pas
marcher à ces provinciaux; même aux plus polis, une visite de deux heures
est chose commune.
Un jour, Lucien vit Mme d'Hocquincourt excédée de M. d'Antin. Ce bon
jeune homme, si Français, si insouciant de l'avenir, si disposé à plaire,
si enclin à la gaieté, était, ce jour-là, fou d'amour et de tendre
mélancolie; il avait perdu la tête au point de chercher à être plus
aimable qu'à l'ordinaire. Au lieu de comprendre les invitations polies
d'aller se promener quelques instants et de revenir plus tard, que Mme
d'Hocquincourt lui adressait, M. d'Antin se bornait à arpenter le salon.
«--J'ai grande envie, madame, lui dit Lucien, de vous faire cadeau d'une
petite gravure anglaise, arrangée dans un cadre gothique délicieux; je
vous demanderai la permission de la placer dans votre salon, et, le jour
où je ne la verrai plus à sa place ordinaire, pour vous marquer tout mon
dépit d'une action aussi noire, je ne mettrai plus les pieds chez vous.
«--C'est que vous êtes un homme d'esprit, vous, lui répondit-elle en
riant. Vous n'êtes pas assez bête pour devenir amoureux... Grand Dieu,
peut-on voir rien de plus ennuyeux que l'amour?...»
Mais de tels mots étaient rares pour le pauvre Lucien; sa vie redevenait
bien terne et bien monotone. Il avait pénétré dans les salons de Nancy;
il avait des domestiques avec des livrées charmantes; son tilbury et sa
calèche, que sa mère avait fait venir de Londres, pouvaient le disputer,
par leur fraîcheur, aux équipages de M. de Sanréal et des plus riches
propriétaires du pays; il avait eu l'agrément d'adresser à son père des
anecdotes sur les premières maisons de Nancy. Et, avec tout cela, il
était aussi ennuyé, pour le moins, que lorsqu'il passait ses soirées
dans les rues de Nancy, sans connaître personne. Souvent, au moment de
monter dans une maison, il s'arrêtait dans la rue avant de s'exposer au
supplice de ces cris qui allaient lui percer l'oreille. «Monterai-je?»
se disait-il. Quelquefois même, de la rue, il entendait ces cris. Le
provincial dissertant est terrible dans sa détresse; quand il n'a plus
rien à dire, il a recours à la force de ses poumons; il en paraît fier,
et avec raison, car, par là, fort souvent, il l'emporte sur son
adversaire et le réduit au silence.
«--_L'ultra_ de Paris est apprivoisé, se disait Lucien. Mais ici, je le
trouve à l'état de nature: c'est une espèce terrible, bruyante,
injuriante, accoutumée à n'être jamais contredite, parlant pendant trois
quarts d'heure avec la même phrase. Les ultras les plus insupportables de
Paris, ceux qui font déserter les salons du faubourg, feraient ici des
gens de bonne compagnie, modérés, parlant d'un ton de voix convenable.»
L'inconvénient de parler haut était le pire pour Lucien; il ne pouvait
s'y faire.
«--Je devrais les étudier comme on étudie l'histoire naturelle. M.
Cuvier nous disait, au Jardin des plantes, qu'étudier avec méthode, en
notant avec soin les différences et les ressemblances, était un moyen
sûr de se guérir du dégoût qu'inspirent les vers, les insectes, les
crabes hideux de la mer, etc.»
Quand il rencontrait un de ses nouveaux amis, il ne pouvait guère se
dispenser de s'arrêter avec lui dans la rue. Là, on se regardait, on
ne savait que dire, on parlait de la chaleur ou du froid; car le
provincial ne lit guère que les journaux, et, passé l'heure de la
discussion sur le journal, il ne sait que dire.
«--Vraiment, ici, c'est un malheur que d'avoir de la fortune, pensait
Lucien, les riches sont plus inoccupés que les autres, et par là, en
apparence, plus méchants. Ils passent leur vie à examiner avec un
microscope les actions de leurs voisins; ils ne connaissent d'autres
remèdes à l'ennui que d'être ainsi les espions les uns des autres, et
c'est ce qui, pendant les premiers mois, dérobe un peu à l'étranger
la stérilité de leur esprit. Quand le mari s'apprête à faire à cet
étranger une histoire connue de sa femme et de ses enfants, on voit
ceux-ci brûlant de prendre la parole et de la voler à leur père, pour
narrer eux-mêmes le conte; et souvent, sous prétexte d'ajouter une
nouvelle circonstance oubliée, ils recommencent l'histoire.»
Quelquefois, de guerre lasse, au lieu de faire sa toilette en
descendant de cheval et d'aller dans la noble société, Lucien restait
à boire un verre de bière avec son hôte M. Bonnard.
«--J'irai offrir cent louis à M. le préfet lui-même, disait un jour à
Lucien ce brave industriel, fort peu respectueux envers le pouvoir;
j'irai offrir cent louis pour obtenir la permission de faire entrer
deux mille sacs de blé venant de l'étranger; et cependant son père a
vingt mille francs d'appointements!»
Bonnard n'avait pas plus de respect pour la noblesse du pays que pour
les magistrats.
«--Sans le docteur Dupoirier, ces b...-là ne seraient pas trop méchants.
Vous le recevez bien souvent, monsieur, prenez garde à vous! Les nobles
de ce pays-ci, ajoutait-il, crèvent de peur quand le courrier de Paris
retarde de quatre heures; alors ils viennent me vendre d'avance leur
récolte de blé; ils sont à mes genoux pour avoir de l'or, et le
lendemain, rassurés par le courrier qui, enfin, est arrivé, ils ne me
rendent qu'à peine mon salut dans la rue. Moi, je ne crois pas manquer
à la probité en tenant note de chaque impolitesse et en la leur faisant
payer un louis. Je m'arrange pour cela avec le valet de chambre qu'ils
envoient me livrer leur grain; car, quoique fort avares, croiriez-vous,
monsieur, qu'ils n'ont pas même le cœur de venir voir mesurer leur blé?
Au quatrième ou cinquième décalitre, le gros M. de Sanréal prétend que
la poussière lui fait mal à la poitrine. Drôle de particulier pour
rétablir les corvées, les jésuites et l'ancien régime contre nous!»
Un soir, comme les officiers se promenaient sur la place d'armes, après
l'ordre, le colonel Malher de Saint-Mégrin céda à un mouvement de haine
contre notre héros.
«--Qu'est-ce que ces quatre ou cinq livrées de couleur éclatante et avec
des galons énormes que vous étalez dans les rues? Cela fait un mauvais
effet au régiment.
«--Ma foi, mon colonel, aucun article du règlement ne défend de dépenser
son argent, quand on en a.
«--Êtes-vous fou de parler ainsi au colonel? lui dit tout bas son ami
Filloteau en le prenant à part. Il vous fera un mauvais parti.
«--Et quel mauvais parti voulez-vous qu'il me fasse? Je pense qu'il me
hait autant qu'on peut haïr un homme qu'on voit aussi rarement; mais
certainement, je ne reculerai pas d'un pouce devant un homme qui me
hait sans que je lui en aie donné aucune raison. _Mon idée_ est pour
les livrées, dans le _présent quart d'heure_, et j'ai fait venir de
Paris, par la même occasion, douze paires de fleurets.
«--Ah! mauvaise tête!
«--Pas le moins du monde, mon colonel je vous donne ma parole d'honneur
que vous n'avez pas un officier moins fat et plus pacifique. Je désire
que personne ne me cherche et n'avoir personne à chercher. Je serai
parfaitement poli, parfaitement sage avec tout le monde. Mais, si l'on
me taquine, on me trouvera.»
Deux jours après le colonel Malher fit venir Lucien, et lui défendit,
mais d'un air embarrassé et faux d'avoir plus de deux domestiques en
livrée. Lucien fit habiller ses gens en bourgeois, et avec la dernière
élégance, ce qui contrastait plaisamment avec leur air gauche et commun.
Il se servit, pour ces vêtements nouveaux, d'un tailleur du pays. Cette
circonstance, à laquelle il n'avait pas songé, fil le succès de sa
plaisanterie; elle lui fit beaucoup d'honneur dans la société, et Mme
de Commercy lui en adressa des compliments. Pour Mmes d'Hocquincourt et
de Puy-Laurens, elles étaient folles de lui.
Lucien écrivit l'histoire des livrées à sa mère. Le colonel, de son côté,
l'avait dénoncé au ministre: Lucien s'y attendait. Il crut remarquer,
vers cette époque, que l'on prenait son mérite beaucoup plus au sérieux
dans les salons de Nancy; c'est que le docteur Dupoirier montrait les
réponses de ses amis de Paris aux lettres par lesquelles il demandait
des renseignements sur la position sociale et sur la fortune de la
maison Leuwen, Van Peters et Cie. Ces réponses avaient été on ne peut
plus favorables.
«--Cette maison, lui disait-on, est du petit nombre de celles qui
achètent, à l'occasion, des nouvelles aux ministres, ou les exploitent
de compte à demi avec eux.»
C'était particulièrement M. Leuwen père qui se livrait à ce mauvais
genre d'affaires, qui ruinent à la longue, mais qui donnent des relations
agréables et de l'importance. Il était au mieux avec les bureaux, et fut
prévenu en temps utile de la dénonciation envoyée par le colonel Malher
contre son fils. Cette affaire l'amusa beaucoup; il s'en occupa, et, un
mois après, le colonel Malher de Saint-Mégrin reçut à ce sujet une lettre
ministérielle extrêmement désagréable. Il eut bonne envie d'envoyer
Lucien en détachement, à une ville manufacturière dont les ouvriers
commençaient à se former en sociétés de secours mutuels. Mais enfin,
comme, quand on est chef de corps, il faut savoir se mortifier, le
colonel, rencontrant Lucien, lui dit avec le sourire faux d'un homme du
commun qui veut faire de la finesse.
«--Jeune homme, on m'a rendu compte de votre obéissance relativement
aux livrées. Je suis content de vous; ayez autant d'hommes en livrées
qu'il vous plaira, mais gare la bourse de papa!
«--Colonel, j'ai l'honneur de vous remercier, répondit Lucien avec
lenteur. _Mon papa_ m'a écrit à ce sujet: je parierais même qu'il a vu
le ministre.»
Le sourire qui accompagna ce dernier mot choqua profondément le colonel.
«--Ah! si je n'étais pas colonel, avec envie de devenir maréchal de
camp, pensa Malher, quel bon coup d'épée te vaudrait ce dernier mot,
fichu insolent!»
Et il salua le sous-lieutenant avec l'air franc et brusque d'un vieux
soldat.
Ce fut ainsi, par un mélange de force et de prudence, comme on dit dans
les livres graves, que Lucien laissa redoubler, à la vérité, la haine
qu'on avait pour lui au régiment; mais aucun mauvais propos ne fut
entendu officiellement par lui. Plusieurs de ses camarades étaient
aimables, mais il avait pris la mauvaise habitude de parler à ces
camarades aussi peu que le pouvait admettre la politesse la plus
exacte. Par cet aimable plan de vie, il s'ennuyait mortellement et ne
contribuait en rien aux plaisirs des jeunes officiers de son âge. Il
avait les défauts de son siècle.
Vers ce temps, l'effet de nouveauté de la société de Nancy sur l'âme
de notre héros était tout à fait anéanti. Lucien connaissait par cœur
tous les personnages. Il était réduit à philosopher. Il trouvait qu'il
y avait plus de naturel qu'à Paris, mais, par une conséquence naturelle,
les sots étaient plus incommodes à Nancy.
«--Ce qui manque tout à fait à ces gens-ci, se disait-il, c'est
l'imprévu.»
Cet imprévu, Lucien l'entrevoyait quelquefois auprès du docteur
Dupoirier et de Mme de Puy-Laurens.
Il n'avait jamais rencontré dans la société cette Mme de Chasteller qui,
autrefois, l'avait vu tomber de cheval à son arrivée à Nancy. Il l'avait
oubliée, mais, par habitude, il passait presque tous les jours dans la
rue de la Pompe. Il est vrai qu'il regardait plus souvent l'officier
libéral, espion attaché au cabinet littéraire de Schmidt, que les
persiennes vert perroquet. Une après-midi, les persiennes étaient
ouvertes; Lucien vit un joli petit rideau de croisée en mousseline
brodée, et il se mit aussitôt, sans presque y songer, à faire briller
son cheval. Ce n'était point le cheval anglais du préfet, mais un petit
bidet hongrois, qui prit fort mal la chose. Le hongrois se mit tellement
en colère et fit des sauts si extraordinaires que, deux ou trois fois,
Lucien fut sur le point d'être désarçonné.
«--Quoi! à la même place!» se disait-il en rugissant de colère. Et pour
comble de misère, dans les moments les plus critiques, il vit le petit
rideau s'écarter un peu du bois de la croisée. Il était évident que
quelqu'un le regardait. C'était, en effet, Mme de Chasteller, qui se
disait:
«--Ah! voilà mon jeune officier qui va encore tomber!»
Elle le remarquait souvent, comme il passait: sa toilette était
parfaitement élégante et pourtant il n'avait rien de gourmé.
Enfin, Lucien eut cette mystification extrême que son petit cheval
hongrois le jeta par terre, à dix pas peut-être de l'endroit où il était
tombé le jour de l'arrivée de son régiment.
«--On dirait que c'est un sort! se dit-il en remontant à cheval, ivre de
colère; je suis prédestiné à être ridicule aux yeux de cette jeune
femme!»
Le soir chez Mme de Commercy, il raconta son malheur, qui devint la
nouvelle du jour, et il eut le plaisir de l'entendre raconter à chaque
nouvel arrivant. Vers la fin de la soirée, il entendit nommer Mme de
Chasteller; il demanda à Mme de Serpierre pourquoi on ne la voyait
jamais dans le monde.
«--Son père, le marquis de Pointcarré, vient d'avoir un accès de goutte;
il a été du devoir de sa fille, quoique élevée à Paris, de lui faire
compagnie. D'ailleurs, nous n'avons pas le bonheur de lui plaire.»
Une dame, placée à côté de Mme de Serpierre, ajouta des paroles amères,
sur lesquelles Mme de Serpierre renchérit encore.
«--Mais se disait Lucien, ceci est de l'envie toute pure. Ou la conduite
de Mme de Chasteller leur fournit-elle un heureux prétexte?»
Et il se rappela ce que M. Bouchard, le maître de poste lui avait
dit, le jour de son arrivée, an sujet de M. Busant de Sicile,
lieutenant-colonel au régiment de hussards.
Le lendemain matin, pendant toute la manœuvre, il ne put penser à autre
chose qu'à son malheur de la veille...
«--Pourtant monter à cheval est peut-être la seule chose au monde dont
je m'acquitte bien! Je danse fort mal, je ne brille guère dans un salon.
C'est clair, la Providence a voulu m'humilier. Parbleu! si je rencontre
jamais cette jeune femme, il faut que je la salue; mes chutes nous ont
fait faire connaissance, et, si elle prend mon salut pour une
impertinence, tant mieux, ce souvenir mettra quelque chose entre le
moment présent et l'image de mes chutes ridicules.»
Quatre on cinq jours après, allant à pied à la caserne pour le pansement
du soir, il vit à dix pas devant lui, au tournant d'une rue, une femme
assez grande, en chapeau fort simple. Il lui sembla reconnaître ces
cheveux singuliers par leur quantité et par la beauté de la couleur,
comme lustrés, qui l'avaient frappé trois mois auparavant. C'était, en
effet, Mme de Chasteller. Il fut surpris de revoir la démarche jeune et
légère de Paris.
«--Si elle me reconnaît, elle ne pourra pas s'empêcher de me rire
au nez.»
Et il regarda ses yeux; mais la simplicité et le sérieux de leur
expression annonçaient une rêverie un peu triste, et pas du tout l'idée
de se moquer. Il ne se souvint de son projet de saluer Mme de Chasteller
que longtemps après qu'elle lut passée; son regard modeste et même timide
avait été si noble que, lorsqu'elle contrepassa Lucien, malgré lui, il
avait baissé les yeux. Les trois grandes heures que la manœuvre prit ce
matin-là à notre héros, lui semblèrent moins longues qu'à l'ordinaire;
il se figurait constamment ce regard si peu provincial qui était tombé
en plein dans ses yeux. Le soir, il redoubla de prévenance et d'attention
envers Mme de Serpierre et cinq ou six de ses bonnes amies, réunies
autour d'elle. Il écouta, avec des regards fort animés, une diatribe
infinie et remplie d'aigreur contre la cour de Louis-Philippe, laquelle
se termina par une critique amère de Mme de Sauves-d'Hocquincourt. Sa
précaution constante lui permit de se rapprocher, au bout d'une heure, de
la petite table auprès de laquelle travaillait Mlle Théodelinde. Il
donna, à elle et à ses amies, de nouveaux détails sur sa chute.
«--Ce qu'il y a de pis, ajouta-t-il, c'est qu'elle a eu des spectateurs,
et pour qui un tel événement n'était point une nouveauté.
«--Et quels sont-ils? dit Mlle Théodelinde.
«--Une jeune femme qui occupe le premier étage de l'hôtel de Pontlevé.
«--Eh! c'est Mme de Chasteller!
«--Cela me console un peu. On en dit beaucoup de mal.
«--Le fait est qu'elle est haute comme les nues; elle n'est pas aimée
à Nancy. Nous ne la connaissons pourtant que par quelques visites de
société, ou plutôt nous ne la connaissons pas du tout. Elle met beaucoup
de lenteur à rendre les visites. Je croirais volontiers qu'elle a de la
nonchalance dans le caractère, et qu'elle se déplaît loin de Paris.
«--Souvent, dit une des jeunes amies de Mlle de Serpierre, elle fait
mettre les chevaux à sa voiture, et, après une heure ou deux d'attente,
on dételle. On la dit bizarre, et sauvage...
«--C'est une chose contrariante, pour une âme un peu délicate, reprit
Théodelinde, de ne pouvoir pas danser une seule fois avec un homme, sans
qu'il forme le projet d'épouser.
«--C'est tout le contraire qui nous arrive, à nous autres pauvres filles
sans dot, reprit l'amie. Dame, c'est la veuve la plus riche de la
province!»
On parla du caractère excessivement impérieux de M. de Pointcarré. Lucien
attendait toujours un mot sur M. de Busant.
«--Mais je suis bien distrait, se dit-il enfin. Est-ce que des jeunes
filles peuvent s'apercevoir de ces choses-là?»
Un jeune homme blond à l'air fade, entra dans le salon.
«--Tenez, dit Mlle Théodelinde, voici probablement l'homme qui ennuie
le plus Mme de Chasteller. C'est M. de Blancet, son cousin, qui l'aime
depuis quinze ou vingt ans, qui parle souvent et avec attendrissement de
cet amour, né dans l'enfance, amour qui a redoublé depuis que Mme de
Chasteller est une veuve fort riche. Les prétentions de M. de Blancet
sont protégées par M. de Pointcarré, dont il est le très humble
serviteur, et qui le fait dîner trois fois la semaine avec la chère
cousine.
«--Et pourtant, mon père prétend, dit l'amie de Mlle Théodelinde, que
M. de Pointcarré ne redoute qu'une chose au monde: c'est le mariage de
sa fille. Il se sert de M. de Blancet pour éloigner les autres
prétendants; mais M. de Blancet ne se verra jamais possesseur de cette
belle fortune dont M. de Pointcarré est l'administrateur. C'est pour
cela qu'il ne veut point qu'elle retourne à Paris.
«--M. de Pointcarré a fait une scène terrible l'autre jour, à sa fille,
parce qu'elle ne voulait pas renvoyer son cocher. «Je ne sortirai pas
de longtemps le soir, «disait M. de Pointcarré, et mon cocher peut fort
bien vous servir; à quoi bon garder un mauvais sujet qui ne va presque
jamais?»
La scène a été presque aussi forte que celle qu'il fit à sa fille
lorsqu'il voulut la brouiller avec son amie intime, Mme de Constantin.
«--Cette femme d'esprit dont M. de Lanfort racontait des reparties si
drôles l'autre jour?
«--Précisément. M. de Pointcarré est surtout avare et trembleur, et il
redoute l'influence du caractère décidé de Mme de Constantin. Il a des
projets d'émigration en cas de chute de Louis-Philippe et de
proclamation de la République. Dans la première émigration, il a été
réduit aux plus fâcheuses extrémités. Il a de grandes terres, mais peu
d'argent comptant, dit-on, et, s'il passe le Rhin de nouveau, il
compte beaucoup sur l'argent de sa fille.»
La conversation continuait ainsi, agréablement, entre Lucien, Théodelinde
et son amie, lorsque Mme de Serpierre crut convenable à son rôle de mère
de rompre un peu cet aparté que, d'ailleurs, elle voyait avec beaucoup
de plaisir.
«--Et de quoi parlez-vous donc là, vous autres? dit-elle en s'approchant
avec une sorte de gaieté. Vous avez l'air bien animés!
«--Nous parlons de Mme de Chasteller,» dit l'amie.